Angkor Vat
    Un millier de temples ont été recensés au Cambodge, mais combien d'autres ont disparu à jamais ou se trouvent sur des terres aujourd'hui thaïlandaises, vietnamiennes ou laotiennes ? Quelle colline (phnom) dominant les carrés de rizières et les longs palmiers à sucre ne porte pas une pagode, un monument ou simplement quelques pierres mangées par la mousse ? Tout autour du Grand Lac (Tonlé Sap), gigantesque vivrier et réserve d'eau du pays, la terre est fertile et, quand la paix règne, le riz pousse. " Quand on a de l'eau, on a du riz ; quand on a du riz, on a tout ", disaient les dirigeants Khmers Rouges après avoir attelé sans ménagement la population à des travaux d'irrigation titanesques. Le silence des campagnes, qui vivaient au rythme lent du char à bœufs à l'ombre de la pagode, est troublé par les cohortes d'ouvriers et le fracas des tracteurs, comme il le fut hier par les bombes.

    À Phnom Penh, capitale longtemps désertée par ses habitants, les vertiges des régimes passé, colonial et royal, s'effritent lentement. Toutefois, on continue de balayer les rues, de tondre l'herbe, d'entretenir le Palais royal, ses pagodes et son musée, cadeau de l'empereur Napoléon III, où l'on pouvait voir, entre autres curiosités, un superbe chapeau melon surmonté d'un énorme diamant.

    De Phnom Penh, routes, voies ferrées et fluviales mènent aux quatre coins du pays : plages de Kep, port de Kompong Som, au bord du golfe du Siam ; stations d'altitude du Bokor et de Kirirom ; frontière vietnamienne, avec Takéo, Svay Rieng et les poivrières de Kampot; Kompong Cham, ses Chams musulmans et les grandes plantations d'hévéas ; à l'ouest, Battambang, le grenier à riz. Enfin, au nord-est, Angkor. Il ne faut pas oublier le temple de Preah Vihear, restitué par la Thaïlande ; construit sur le piton rocheux dominant la plaine, il n'est accessible que par le territoire siamois (du côté khmer, il faut escalader des sentiers de chèvres).

    Plusieurs journées sont nécessaires pour visiter Angkor et ses multiples temples, sans oublier les sites périphériques des Roluos, de Phnom Krom et surtout de Banteay Srei. Floraison touffue d'édifices, constructions gigantesques ou intimes, mais toujours gratuites, sans utilité pratique. Le temple khmer est moins un lieu de culte qu'un témoigne de respect, d'adoration. Point de salle de réunion, comme dans une église. La masse qui se dresse, sculptée jusque dans les moindres détails (telle la terrasse du Roi lépreux, où l'on a travaillé la pierre dans des coins invisibles au pèlerin), a une valeur intrinsèque. Artistes anonymes que ces architectes et ces tailleurs de pierre, oubliés au même titre que les dizaines de milliers d'hommes de peine et d'esclaves qui transportèrent le grès ou la latérite depuis les carrières.

    Angkor Vat! Symbole du Cambodge, stylisé sur le drapeau de tous les régimes, en blanc jadis, en or sur le fond rouge aujourd'hui. Qui ne connaît les cinq tours qui se dressent au bout d'une longue allée dallée, bordée de nagas, serpents divins à plusieurs têtes ? La majesté et l'équilibre de l'ensemble ne le cèdent en rien au détail minutieux de centaines de bas-reliefs et de statues, dont des apsaras (danseuses célestes) toutes plus gracieuses et plus belles les unes que les autres. Comme au temple voisin du Bayon, chaque panneau sculpté est un témoignage de la défunte civilisation angkorienne. À Angkor Vat, sur un kilomètre carrée de surface totale, ils racontent l'histoire du dieu hindou Vishnu, les épopées du Ramayana et du Mahabharata, mais aussi, sur un seul panneau de près de 100 m de long, la vie du roi-fondateur, Jayavarman II. Les tableaux regorgent de détails minutieusement ouvragés.

    Au Bayon, à l'ombre des tours portant de gigantesques figures au sourire immuable, se déroulent des scènes de la vie de jadis. Sur plusieurs niveaux, le monde des dieux surmonte celui des rois et, au-dessous, celui du peuple, des serviteurs qui cuisinent, des badauds regardant un combat de coqs. La bataille navale contre les Chams et également représentée.

    Il serait fastidieux d'énumérer tous les monuments angkoriens. En dehors des plus connus, comme le précieux Banteay Srei de grès rose, dont les sculptures d'apsaras et de jeunes guerriers sont d'une beauté incomparable, il faut néanmoins mentionner : le Preah Palilay, dans les arbres ; la beauté des couchers de soleil sur le bassin du Srah Srang ; et le Ta Prohm, témoignage de l'état dans le quel se trouvaient les temples avant leur réfection, avec des lianes et des arbres poussent sur ou entre les pierres.

    Dans ce site immense, le plus grand parc archéologique du monde, il fait bon se promener le long des allées, découvrir au détour du chemin un temple, un mur une statue. On ne peut qu'espérer la réouverture d'Angkor, non seulement aux visiteurs, mais surtout aux experts qui y travaillèrent durant d'un demi-siècle, et sans les efforts desquels, dans quelques lustres, Angkor risque de retourner, une fois de plus à la forêt.

    Extrait de BEAUTÉS DU MONDE
    La péninsule indochinoise

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