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Renouer avec nos origines

Paul Thobaud*

Une Europe sans corps a organisé la prépondérance des principes et des procédures sur les collectivités concrètes

Devant un traité qui est de consolidation plus que d'innovation, on ne doit pas se demander ce qu'il apporte mais ce que vaut l'Europe qu'il consacre. C'est de la nature de celle-ci qu'il s'agit. Qu'avons-nous donc fabriqué, manigancé, entre Européens depuis 20 ans, depuis l'Acte unique, et qu'est-ce que ça vaut ? Cette inquiétude «ontologique» a pénétré le débat de ratification et sa radicalité déconcerte les tenants trop sûrs d'eux de l'Europe-habitude.

A la question de la nature de l'Europe que l'on a faite, le préambule du traité donne, si on le lit de près, des éléments de réponse essentiels. Il oublie, on le sait, d'écrire que l'Europe est de fondation chrétienne, mais ce qu'il escamote, ce n'est pas seulement le passé religieux, mais tout le passé de l'Europe. Pour ceux qui se voudraient pères fondateurs, mais qui ne sont que des scribes, capables de noter et de colliger, non d'inventer ou même de concentrer leur matière, l'Europe ne s'institue pas en assumant son histoire, mais en lui tournant le dos, ne s'intéressant à son passé que pour en extraire des principes de valeur universelle. «S'inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine...» (Premier paragraphe).

On voit ici s'opérer une distillation progressive : comme si elle n'était plus vivante, notre histoire laisse des «héritages» et ces héritages, aussi vaguement définis qu'ils soient, sont encore trop particuliers pour que l'Union puisse faire fond sur eux, donc elle passe à un niveau supérieur d'abstraction, aux valeurs universelles dérivées.

A ce propos, un juriste (un juge de Luxembourg) parle avec raison «d'Europe posthume». Elle est en effet comme un enfant qui ne se connaît pas de parents. Elle ne prolonge pas l'histoire précédente parce qu'elle n'y voit que malheurs : «désormais réunie au terme d'expériences douloureuses, [elle] entend avancer dans la voie de la civilisation, du progrès...» (2e paragraphe).

L'Europe n'ayant pas d'existence préalable à son institution, on croirait nécessaire que sa Constitution la décrive et la situe. Si, en effet, on parle d'unité de l'Europe, c'est parce que la chrétienté en a posé les bases, que les traités de Westphalie et le congrès de Vienne y ont organisé des périodes de paix durables, qu'au XVIIIe siècle la conscience de former une «famille de nations» s'est répandue. Tout cela, nos «conventionnels» l'ignorent. Du passé, table rase ! Ils sont trop imbus d'eux-mêmes et de leur oeuvre pour faire preuve de gratitude. Quand ils parlent de la grande aventure qui fait [de l'Europe] un espace privilégié de l'espérance humaine (4e paragraphe), ce qu'ils désignent, ce n'est ni la Renaissance ni les Lumières, mais ce qu'ils croient faire et qui a commencé avec le plan Schuman.

Selon Jean-Marc Ferry, ce qui caractérise les nations européennes, c'est un rapport autocritique à leur histoire. L'autocritique à faire ne devrait pas concerner seulement chaque nation mais l'Europe dans son ensemble. C'est pourquoi, il eût été utile que l'on nous présente un cadre à partir de quoi chaque pays aurait pu réexaminer son propre passé. Au lieu de cela on nous met devant un schéma grossièrement simpliste : le passé (lire les nations) fut douleur et malheur, l'union «sans cesse plus étroite» est la voie de «l'espérance humaine». Pareille discontinuité magique installe sur un vide la nouvelle construction; qui flotte immaculée et irréelle, au-dessus de nations auxquelles toute la charge de l'autocritique est laissée et qui paraissent vouées à s'y morfondre.

L'opération mentale et morale à quoi ce préambule invite les Européens consiste à extraire de leur passé des «valeurs» détachées de leur processus de naissance. Après quoi, il ne restera de l'ancien monde que des matériaux, des diversités contingentes, que l'on s'engage à protéger, puisque, bien que transparente au marché et étroitement réglementée, l'Europe sera «unie dans la diversité». Ces matériaux de récupération n'auront plus de destin propre, il ne s'agit plus de sujets mais d'objets (respectables). Une seule concession est faite à notre sentimentalité historique, au troisième paragraphe, où la nation fait sa seule apparition dans le texte de la nation, enveloppée et comme estompée dans son adjectif : «Les peuples d'Europe, tout en restant fiers de leur identité et de leur histoire nationale, sont résolus à dépasser leurs divisions et, unis de manière sans cesse plus étroite, à forger leur destin commun». La nation n'a droit qu'à une incidente, que le mouvement de la phrase dépasse et dévalorise.

La mise au rencart de l'histoire affecte inégalement les nations d'Europe, elle concerne davantage le noyau (la France et l'Allemagne d'abord), pays dont le passé et la conscience apparaissent les plus liés au destin du continent, bien moins l'Angleterre qui a d'autres attachements, guère ou pas du tout ceux qui ont rejoint l'union avec le sentiment d'obtenir une réparation pour avoir été tenus ou abandonnés en marge. Ceci promet, et entraîne déjà, de graves dissonances. De plus cette Europe désincarnée, comme transparente, n'ayant plus d'histoire, ne peut se fixer de limites géographiques – sur lesquelles le traité constitutionnel est muet, comme il l'est sur la manière dont l'Union se situe dans le monde. On finit par se demander si ce n'est pas par habitude que le mot d'Europe est utilisé pour qualifier une union sans histoire ni géographie. Elle devrait peut-être renoncer à cette spécificité pour se nommer autrement, «Union des bonnes volontés», par exemple ?

Ces paragraphes initiaux en disent donc beaucoup sur ce que bons sentiments, bricolages opportunistes, fuites en avant dans le sens de la pente ont fait de l'Europe : un objet post-historique et anti-politique, où l'élan vers l'avenir ne bénéficie d'aucune sève, d'aucune impulsion venant d'un passé reconnu comme sien. Le Titre I de la première partie (sur les objectifs de l'Union) aussi bien que la Charte des libertés le confirment, ils montrent que la distribution des droits, garanties et avantages l'emporte largement dans ce cadre sur l'exercice de la citoyenneté et de la responsabilité. L'évanouissement du mot souveraineté, remplacé par celui d'identité, qui fait des groupes non plus des sujets en mouvement mais des objets fixes, est à cet égard remarquable.

Dans le climat d'une Europe qui enterre ses origines, aucune des deux perspectives que l'on pouvait désirer pour son institution (fédéralisme ou Europe des nations) n'est accessible. C'est pourquoi, à défaut de vie politique, l'Europe a développé un énorme corpus de règles qui doivent plus au savoir des juges et des experts qu'à la volonté des élus. Une Europe sans corps a organisé la prépondérance des principes et des procédures sur les collectivités concrètes. C'est de cette démarche et des effets produits de désincorporation, de déterritorialisation qu'on discute à propos de la directive Bolkenstein: déterritorialisation des services en dépit de leur caractère relationnel, et même déterritorialisation du droit puisqu'un tribunal letton pourrait trancher de conflits ayant lieu en France, ou un tribunal français appliquer, entre vingt autres, le droit letton. A vouloir comme sortir de soi, s'émanciper de son histoire on en arrive à soumettre aux abstractions du droit et du marché une humanité européenne dont le désarroi ne peut plus être caché.

* Historien, philosophe, ancien directeur de la revue Esprit, auteur de Discussion sur l'Europe, avec Jean-Marc Ferry (Albin Michel).

 

THIBAUD , Paul. "Renouer avec nos origines", Le Figaro, Paris, 28 mars 2005 [em linha]. [consulta em 13-12-2008] <http://www.lefigaro.fr/debats/20050328.FIG0324.html>

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13-12-2008 16:40

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