L'homme de l'année
JésusL'Express du
24/12/1998
par Jacques Duquesne
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Il y a deux mille ans, prêchant l'amour de Dieu et des
hommes, un pauvre Galiléen inventait le christianisme. Cette
religion universelle, qui touche près de 2 milliards d'humains,
a d'abord dû s'imposer. Jacques, frère du Christ, n'y est pas
étranger. Récit
C'était un petit pauvre. Galiléen de surcroît, ce qui ne
constituait pas une référence dans la Palestine de cette
époque: la région était riche, mais ses habitants, jugés
plutôt lourdauds et trop métissés (Galilée, à
l'origine, signifiait terre des goyim, des
non-juifs). On ne sait donc pratiquement rien des conditions de
la naissance d'un bébé qui n'intéressait à peu près
personne. Même pas sa date exacte.
Si l'on s'en tient aux deux seuls Evangiles qui évoquent cette
naissance, ceux de Luc et de Matthieu, Jésus est né avant la
mort d'Hérode (qui, fils d'une Arabe, n'était pas vraiment
juif, mais régnait sur le pays avec l'accord des occupants
romains). Or la mort de celui-ci est bien datée: en l'an 4 avant
l'ère chrétienne. La plupart des spécialistes situent donc la
naissance de Jésus en 5 ou 6 avant l'ère chrétienne. L'an 2000
n'est donc pas l'an 2000 (voir l'encadré page 61).
Si l'incertitude règne sur la date de la naissance de Jésus,
celle de sa mort est beaucoup plus précise. Selon l'Evangile de
Jean, confirmé sur ce point par des traditions juives (Talmud de
Babylone), Jésus est mort le jour de la préparation de la
Pâque, fête qui coïncidait avec le shabbat. C'était
donc un vendredi. A l'époque de Pilate, gouverneur romain de la
Palestine, deux vendredis se sont situés à la veille de la
Pâque: en l'an 30 et en l'an 33 de l'ère chrétienne. Jésus
serait donc mort le 3 avril 33, à l'approche de la quarantaine,
ou le 7 avril 30, à 36 ans environ. La plupart des historiens
optent pour cette dernière date.
Quand on ignore la date de naissance d'un personnage de cette
époque et que l'on peut avec une bonne vraisemblance préciser
celle de sa mort, c'est, dirait-on aujourd'hui, qu'il a fait une
percée. Dans le cas de Jésus, c'est évident. Ses
compagnons, à sa suite, ont changé le cours de l'histoire du
monde. Et il continue à fasciner. Selon les données du Syndicat
national de l'édition, 445 livres comprenant dans leur titre le
nom de Jésus et 275 comprenant le mot Christ ont été publiés
en France depuis 1996, en moins de trois ans, donc. Les deux
principales revues d'histoire viennent de lui consacrer deux
numéros spéciaux.
Pour les historiens, en effet, l'existence de Jésus ne fait
aucun doute. Certes, on dispose surtout, à son propos, de
sources chrétiennes: les quatre Evangiles, les lettres de ses
compagnons, appelés ensuite apôtres, les Evangiles
dits apocryphes par l'Eglise (ce qui signifiait, à
l'origine, non pas faux, mais cachés).
Certes, aussi, les quatre Evangiles ne constituent pas de
véritables récits historiques, au sens où nous l'entendons
aujourd'hui. Ce sont des instruments de prédication. Ils sont
parfois polémiques (ainsi l'Evangile de Matthieu est-il très
violent à l'égard des pharisiens). Ces textes utilisent, aussi,
bien des récits imaginaires, non afin de tromper mais pour dire
le sens, ce qui était d'usage à l'époque. Cependant, ils
contiennent des éléments historiques, dont les recherches
actuelles - celles des archéologues comme celles des autres
spécialistes - permettent parfois de montrer le sérieux.
Les sources non chrétiennes sont beaucoup plus rares. On trouve
deux références à Jésus dans l'oeuvre du juif Flavius
Josèphe, qui écrivit l'histoire de son peuple vers la fin du
Ier siècle. La plus intéressante est celle qui fait allusion à
la lapidation, en 62, de Jacques, frère de Jésus.
Elle montre, en effet, que, pour l'historien juif, Jésus était
déjà assez connu à son époque pour qu'aucune précision
supplémentaire ne soit nécessaire. D'autres sources, juives ou
romaines, évoquent surtout l'existence des disciples de Jésus:
Suétone, dans sa Vie des douze Césars; Pline le Jeune,
gouverneur en Asie Mineure, dans une lettre à l'empereur Trajan;
et Tacite, qui, dans ses Annales, publiées au début du IIe
siècle, raconte que Néron fit porter aux chrétiens, en 64, la
responsabilité de l'incendie de Rome. Peu de chose au total.
Mais, comme l'écrivit l'exégète allemand Günther Borkmann (1)
ces sources païennes et juives [...] confirment que, dans
l'Antiquité, aucun adversaire du christianisme, si acharné
qu'il fût, n'eut l'idée de mettre en doute l'historicité de
Jésus.
Reste à savoir comment ce petit pauvre, mort de la manière la
plus infamante, sur une croix, a laissé une telle trace, a
changé l'histoire du monde, comment le groupe restreint de ses
compagnons - on dirait aujourd'hui une petite secte
juive, et il en existait beaucoup alors - a pu être à
l'origine d'une religion qui, éclatée en plusieurs Eglises,
réunit aujourd'hui près de 2 milliards d'hommes, plus ou moins
convaincus des croyances et des règles qu'elles enseignent.
Une première explication est évidente: à en croire les textes
dont nous disposons, Jésus est un contestataire radical. Pas
tellement du pouvoir romain, naturellement porté à s'inquiéter
de tout ce qui bouge dans ce peuple juif pas très docile. La
contestation de Jésus porte sur un point bien plus essentiel: il
s'agit de savoir qui est Dieu et ce qu'il attend des hommes.
Dans le monde antique, Dieu, ou les dieux, est, sont, des êtres
invisibles, tout-puissants, dont il faut se concilier la
bienveillance, la protection, en les suppliant, en les priant, en
leur offrant des sacrifices. Or le début de l'Evangile de Jean -
le texte dont nous disposons date de l'an 100 environ - raconte
une scène capitale, assez bien connue, même de nos jours: on y
voit Jésus chassant brutalement les marchands du Temple de
Jérusalem. Le seul épisode de tous les Evangiles où il
apparaît comme violent.
Cet Evangile est composé avec soin; il veut dire, dès les
premiers versets, l'essentiel. Or on a pris l'habitude de
considérer cette histoire comme accessoire, comme si Jésus s'en
était pris à des commerçants semblables à ceux qui entourent,
dans le monde entier, les lieux de pèlerinage en vendant des
grigris, des statuettes lumineuses, des médailles
miraculeuses ou des images dites saintes.
En réalité, le sens de cette scène est bien plus profond. Au
Temple, en effet, le peuple juif était invité à se
réconcilier régulièrement avec Dieu, à solliciter sa
protection en le priant et en lui offrant des sacrifices. Les
marchands du Temple changeaient l'argent impur de l'extérieur en
argent pur, celui du Temple, avec lequel les pèlerins achetaient
des animaux - colombe, agneau ou taureau, selon leurs moyens -
pour les sacrifices. Les marchands appartenaient à la caste des
grands prêtres ou en étaient les agents; celle-ci en tirait des
bénéfices considérables. Ce sera l'une des raisons de la mort
de Jésus: il frappait cette caste là où ça fait mal, à la
caisse.
Mais considérons ce qu'il dit, selon le texte signé Jean:
Ne faites pas de la maison de mon père une maison de
commerce. Le commerce est légitimement fondé sur
l'échange: donnant-donnant. Ce que veut dire Jésus, c'est que
les relations de l'homme avec Dieu ne peuvent s'établir sur ce
mode, parce que Dieu est, si l'on peut dire, du donnant
tout court, qu'il est don, qu'il est l'amour total. Il
ajoutera, bien sûr, que les hommes feraient bien de l'imiter et
il les adjurera même d'aimer leurs ennemis, ce qui est sa parole
la plus forte, ce que personne n'avait dit avant lui. De même
que l'image de Dieu qu'il propose ainsi est radicalement neuve.
Tellement neuve qu'elle aura du mal à s'imposer, que l'image
ancienne persistera, surgira même dans le christianisme, qui
prêchera longtemps - qui prêche encore souvent - un Dieu
vengeur, passant le plus clair de son temps (s'il existe un temps
de Dieu) à surveiller les actes des hommes, attendant d'être
supplié ou d'obtenir d'eux des sacrifices pour bien vouloir
s'intéresser à leurs difficultés.
Reste que cette contestation radicale, par Jésus, de l'image
ancienne, ses paroles de feu et d'amour aussi ont suffisamment
frappé quelques-uns de ses contemporains pour qu'ils ne se
séparent pas, désenchantés, désabusés, après sa mort. Il
est vrai qu'ils disent l'avoir vu ressuscité - un point sur
lequel les historiens, en dépit de quelques indices, ne peuvent
évidemment se prononcer.
Comment est donc né, après le départ de Jésus, le
christianisme? Nous ne savons rien de très précis sur les tout
premiers temps. A en croire l'Evangile signé Jean, les
compagnons du crucifié se sont dispersés, sont rentrés en
Galilée, où il est apparu, ressuscité, à Pierre et à
quelques autres. Mais les Actes des Apôtres, autre texte des
années 80, les montrent réunis à Jérusalem pour la
Pentecôte, qui était à l'origine la fête des Moissons chez
les juifs et commémora ensuite l'Alliance conclue entre Dieu et
Moïse au Sinaï. A ce moment, dit ce texte, les apôtres et
Marie (dont les Evangiles n'avaient pratiquement jamais parlé)
connaissent ensemble une expérience mystique, Pierre va au
Temple et se met à prêcher en toutes les langues. Ce qui
surprend doublement, mais s'explique.
Première surprise: pourquoi sont-ils retournés à Jérusalem,
où on ne les aime pas, plutôt que de rester en Galilée, leur
pays, là où Jésus a rassemblé le plus grand nombre d'adeptes?
Pourquoi se jettent-ils ainsi dans la gueule du loup? Réponse:
pour les juifs, Jérusalem et le Temple sont le centre du monde,
c'est au Temple que Dieu est mystérieusement absent et présent
à la fois, c'est là que Jésus, pensent-ils, reviendra
définitivement.
Le don des langues accordé à Pierre pose une autre question. On
peut bien sûr considérer que les pèlerins venus à Jérusalem
pour la Pentecôte étaient pour la plupart d'origine juive. Mais
bien des juifs de la Diaspora avaient oublié leur langue
maternelle: on avait même, bien avant l'époque de Jésus, été
obligé de traduire, pour eux, la Bible en grec.
Alors? Les scènes où un personnage inspiré se fait comprendre
dans des langues différentes ne sont pas rares dans l'Antiquité
juive ou grecque. Dans Bible et histoire (Fayard), l'un des
meilleurs livres récents, Marie-Françoise Basly, qui anime à
l'Ecole normale le séminaire Religions et sociétés dans
le monde gréco-romain, étudie des cas de polyglottisme ou
de glossolalie (langage inarticulé, peu clair) et souligne qu'à
l'époque tout le monde admettait que la transe et
l'inspiration pouvaient faire tomber les barrières
linguistiques.
Ce qui est clair, c'est que, parmi les fidèles de Jésus, des
groupes aux orientations différentes vont bientôt exister (sans
compter les disciples de Jean-Baptiste, dont certains resteront
à l'écart du mouvement de Jésus et formeront des communautés
non chrétiennes).
Le premier groupe, à Jérusalem, est d'abord réuni autour de
Pierre. Du moins celui-ci apparaît-il comme leur porte-parole.
Si l'on se fie aux Actes des Apôtres, texte de style édifiant
dont l'auteur a aussi écrit l'Evangile signé Luc, ces apôtres
se rendent régulièrement au Temple, où ils prient et
prêchent. Même s'ils ont des ennuis avec les autorités du
Temple (les grands prêtres), ils sont un groupe, une secte, une
tendance - au choix - à l'intérieur du judaïsme, qu'il n'est
pas question pour eux de quitter. Et leur prédication obtient un
large écho.
Une première divergence les séparera des
hellénistes, un autre groupe de juifs chrétiens, de
culture grecque, beaucoup plus hostiles à l'égard du Temple.
Les Actes des Apôtres se montrent là-dessus plutôt discrets,
mais les hellénistes cherchent l'affrontement avec les grands
prêtres, qu'ils jugent idolâtres, et remettent en question la
loi juive, la Torah. Leur leader, Etienne, premier martyr
chrétien, sera finalement lapidé - un lynchage dont sera
témoin un certain Saul de Tarse, juif et citoyen romain, que
l'on retrouvera sous le nom de Paul. Les hellénistes,
persécutés (notamment par Saul), sont contraints de fuir
Jérusalem. Le groupe de Pierre y demeure, toléré par les
autorités du Temple.
Jacques, frère de Jésus
Mais les tensions avec celles-ci s'aggravent. A leur instigation,
semble-t-il, Hérode Agrippa Ier (petit-fils d'Hérode le Grand)
fait décapiter l'un des apôtres, nommé Jacques, et arrêter
Pierre. Lequel s'évade, dans des conditions dignes d'un roman
d'aventures, que les Actes des Apôtres présentent comme une
intervention divine. Il s'enfuit donc et perd son ascendant,
déjà compromis, sur le groupe de Jérusalem. Car un autre
personnage est apparu depuis quelque temps, qui va jouer un rôle
considérable et qui pourrait lui disputer le rôle de premier
pape: un autre Jacques, le frère de Jésus. Qu'il soit frère de
Jésus par le sang, c'est-à-dire fils de Marie, est de moins en
moins contesté par les historiens et exégètes, même si
ceux-ci n'osent pas toujours le reconnaître clairement.
L'accueil positif que la plupart ont réservé à l'excellent
livre de Pierre-Antoine Bernheim, Jacques, frère de Jésus (éd.
Noésis) est significatif.
Ce Jacques-là apparaît dans l'un ou l'autre Evangile, mais
surtout dans les lettres de Paul. Celui-ci, converti, comme on le
sait, alors qu'il partait persécuter une communauté chrétienne
à Damas, revient vers le milieu des années 30 à Jérusalem,
rencontre Pierre et seulement Jacques, qu'il nomme expressément
le frère du Seigneur. A en croire Paul - qui
s'opposera pourtant beaucoup à Jacques - celui-ci a été l'un
des premiers à voir Jésus ressuscité. Bientôt, il apparaît
comme le chef du groupe de Jérusalem. D'autant qu'il jouit d'une
sorte de légitimité familiale (comme son successeur Siméon,
cousin germain de Jésus). Son autorité, selon la lettre de Paul
aux Galates (les descendants des Gaulois établis dans l'actuelle
Turquie), s'étendait sur toutes les communautés chrétiennes.
Car le mouvement de Jésus - que l'on ne peut encore appeler
Eglise au sens actuel du mot - a commencé à se
développer hors de la Palestine, dans la diaspora juive, d'abord
(voir la carte).
Les compagnons du premier martyr chrétien, Etienne, obligés de
fuir Jérusalem, se sont en effet mis à prêcher ailleurs.
Notamment, un certain Philippe, un peu marginal, qui commence à
baptiser des non-juifs au nom du Seigneur Jésus sans
leur poser beaucoup de conditions. Bientôt, le problème de
l'entrée des non-juifs dans les communautés chrétiennes va
devenir une pomme de discorde entre leurs dirigeants. Pierre,
invité chez un centurion romain à Césarée - la capitale que
les occupants s'étaient bâtie à l'écart de Jérusalem - y est
bien accueilli. Par des non-juifs, évidemment. Ils ont ensemble
une expérience mystique; il les baptise. Et se fait vertement
rabrouer à son retour près des siens: comment a-t-il pu mettre
les pieds chez des païens, des non-circoncis, et même manger
avec eux?
La première séparation
Le conflit prend plus d'ampleur encore avec Paul, toujours à
bourlinguer sur les routes d'Orient. D'abord Damas, Antioche et
Chypre, où des communautés chrétiennes existent déjà. Mais
surtout la Grèce, où, mauvais orateur, il connaît des débuts
difficiles. Cette implantation est pourtant décisive: si le
pouvoir politique est romain dans le bassin méditerranéen, le
pouvoir culturel, grec, va aider le christianisme à se propager.
Demeure un problème, toujours le même: partout où il passe,
Paul fait entrer dans les communautés chrétiennes des gens non
circoncis, qui ne respectent pas le shabbat et ne mangent pas
kasher!
Pour régler le conflit, tous les dirigeants se réunissent à
Jérusalem vers l'an 50. C'est le premier concile. La réunion
est houleuse. Une tendance est menée par Jacques. Le frère de
Jésus jouit, pour cette raison, d'une forte autorité. Très
fidèle au judaïsme, il pense que celle-ci devra se transmettre
à l'intérieur de la famille, comme il est d'usage chez les
grands prêtres. Surtout, il est intransigeant sur le respect dû
à la loi de Moïse. Les réunions se tiennent chez lui.
De l'autre côté, Paul. Après des débats difficiles, il
obtient que l'on n'exige plus la circoncision des convertis,
même si l'on demande encore le respect d'interdits alimentaires.
Tout n'est pas réglé pour autant: Paul sera ensuite l'objet
d'attaques constantes de missionnaires judéo-chrétiens qui
exigent la circoncision. Mais le christianisme vient d'affirmer,
timidement encore, sa vocation universelle. Et la première
séparation entre le judaïsme et le christianisme date de là.
Ils ne vont, ensuite, cesser de s'écarter. D'abord en raison de
l'exécution de Jacques et de son entourage, en 62, pour des
raisons obscures, à la suite d'un procès bâclé. Ensuite,
après la destruction du Temple par les Romains, en 70. Ce sont
alors les pharisiens, un groupe pieux et plutôt progressiste,
qui prennent le pouvoir à l'intérieur du judaïsme. Or ils
tiennent les synagogues. Et ils en excluent peu à peu les
chrétiens qui les fréquentaient jusque-là et qu'ils accusent
de laxisme, de non-respect de la loi de Moïse.
Un vif conflit, un de plus, va naître, dont l'Evangile de
Matthieu, écrit après ces événements, est le reflet: c'est un
texte violemment polémique qui donne des pharisiens la mauvaise
image qu'ils supportent encore aujourd'hui. La coupure ne
cessera, ensuite, de s'accentuer. L'Evangile de Jean, dans
l'édition que nous connaissons, qui date de la fin du siècle,
développe le thème des juifs infidèles et appelle tout
simplement juifs les adversaires de Jésus (mais il
subsistera, jusqu'au IVe siècle, voire au VIe, des groupes
judéo-chrétiens.)
Dès le Ier siècle, les communautés chrétiennes, à
l'intérieur ou à l'extérieur des synagogues, ont commencé à
se structurer.Une famine ayant sévi aux environs de l'an 40, le
groupe de Jérusalem a chargé les anciens (des
prêtres, au sens premier du terme) d'organiser les
secours; bientôt, ce sont eux qui reçoivent les lettres des
autres communautés, qui président les repas, soignent les
malades et tranchent dans les débats. Voilà pour les prêtres.
Les apôtres sont d'abord, si l'on en croit Paul, ceux qui ont vu
Jésus ressuscité, qui ont donc été investis directement par
lui. Le nom d'apôtre sera donné ensuite à d'autres
prédicateurs à qui leurs prédécesseurs, d'ordinaire, imposent
les mains. Une sorte de transmission des pouvoirs que l'Eglise
catholique appellera ensuite la succession
apostolique. Paul et son habituel compagnon de voyage,
Barnabé, choisissent ainsi des animateurs parmi les
anciens des communautés qu'ils visitent. Ainsi
apparaissent les évêques.
Dans sa lettre aux habitants de Philippes (première ville
d'Europe, en Thrace, où exista une communauté chrétienne),
Paul salue leurs épiscopes. Il n'y a pas de femmes
parmi les épiscopes, mais, contrairement à ce qu'on
croit souvent, elles jouent un grand rôle dans la communauté de
Paul, tout comme leurs aînées en jouèrent un, considérable et
trop oublié, auprès de Jésus.
Les rites se mettent en place, eux aussi, progressivement. La
première communauté de Jérusalem observait ceux du judaïsme.
Peu à peu, la fraction du pain distribué aux participants d'un
repas, suivie d'une action de grâces (un rite juif), va prendre
de l'importance en souvenir de la Cène, le dernier dîner de
Jésus avec ses compagnons. On se réunit en assemblée (c'est le
sens du mot ecclesia, église) pour manger, boire (parfois
jusqu'à l'ivresse, selon Paul) et débattre. Bientôt, on
reprend à cette occasion les paroles de Jésus lors du dernier
repas. Les banquets prennent le sens de commémoration. Ainsi
naîtra la messe.
Le prophète des temps nouveaux
Le christianisme primitif tâtonne de la même manière dans sa
doctrine, sa théologie. Au tout début, la bonne
nouvelle (euaggelion en grec, d'où: évangile) est la
suivante: le Messie annoncé par les prophètes est venu; c'est
Jésus; il est mort et ressuscité; il invite tous les hommes à
s'aimer entre eux, à aimer même leurs ennemis. Qu'il soit fils
de Dieu, Dieu lui-même, incarné, ne paraît pas avoir été
immédiatement évident. Dans un livre récent autour duquel
semble s'être instaurée une conspiration du silence (A l'aube
du christianisme, Cerf), un père dominicain de l'Ecole biblique
de Jérusalem, Marie-Emile Boismard, considère que dans le
premier Evangile, celui de Marc, qui date des années 50,
Jésus lui-même reconnaît qu'il n'est pas Dieu,
mais seulement un homme choisi par Dieu pour être [...] le
prophète des temps nouveaux, dont la mission est de
transmettre aux hommes la parole de Dieu.
La croyance en la divinité de l'homme Jésus - tellement
inacceptable pour les juifs, qui placent Dieu très haut, le
Tout Autre - s'affermira peu à peu, pour devenir
clairement affirmée par Paul, mais surtout par Jean, à la fin
du Ier siècle. Lequel prête à Jésus, avant sa mort, des
propos qui expliquent la difficulté de cette croyance à
s'imposer: J'ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne
pouvez le porter à présent. Mais quand il viendra, lui,
l'Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout
entière.
Les contestations et les divisions qui surgiront ensuite, les
persécutions aussi, amèneront l'Eglise à prendre davantage
conscience de son identité, à rigidifier ses structures, à
rédiger deux actes de foi appelés Credo, à proclamer enfin des
dogmes... Pierre finit par aboutir au coeur de l'empire, à Rome,
où il sera martyrisé au début des années 60, semble-t-il.
Mais c'est un nouveau signe de la vocation universelle du
christianisme.
L'empire ne consentira un statut légal aux chrétiens qu'en 311,
quand l'empereur Galère, l'un des plus grands persécuteurs du
temps, qui fera même livrer des enfants au supplice, ayant
constaté l'échec de cette politique, finira par signer,
quelques semaines avant de mourir, un édit de
tolérance.
A cette époque, les Césars ne manquent pas. Et ils se font la
guerre. L'un d'eux, Constantin, ne possède pas seulement une
bonne armée qui lui permet de gouverner, notamment, l'Espagne,
la Gaule et la Bretagne. Il jouit aussi d'un grand sens
politique. Il constate que les chrétiens, même divisés par les
ambitions et travaillés par les hérésies, constituent une
force, que le message passe, que, dans cet empire disloqué,
l'Eglise forme l'une des plus solides structures. Il recommande
aux gouverneurs de province de restituer aux communautés
chrétiennes leurs lieux de culte et leurs biens, accorde au
clergé - qui ne dit pas non: qui dirait non? - des exemptions
fiscales et donne à l'évêque de Rome le palais du Latran.
Face à ses rivaux, il se présente ainsi comme le défenseur de
l'Eglise. Qui, dès lors, ne connaît plus de bornes à son
expansion. Et qui le lui rend bien. Les armes lui donnent la
victoire définitive en 324. L'Eglise, elle, lui permet de
réaliser l'unité morale de l'empire. Il fait donc du
christianisme une religion d'Etat et aide ses chefs (alors qu'il
n'est même pas baptisé - il ne le sera que sur son lit de mort)
à lutter contre les hérésies. Celle d'Arius, notamment, un
personnage un peu démagogue mais très charismatique, qui
enseignait que Jésus était sans doute un être d'exception, un
chef-d'oeuvre de Dieu, mais seulement une créature. Pas Dieu.
Constantin, sans même consulter le pape de Rome, réunit alors
un concile à Nicée. Un peu plus de 200 évêques y participent
(on en annoncera 318, par référence aux 318 serviteurs
d'Abraham dans la Genèse). Et l'on adopte le credo de Nicée,
que les chrétiens récitent encore, selon lequel Jésus est
engendré, non pas créé, consubstantiel au Père.
Les débats n'iront pas sans mal. Mais Constantin - toujours non
baptisé - signifie aux évêques qu'il exilera ceux qui
refuseront d'adopter ce texte. Il ne s'en trouvera, outre Arius,
que deux. Ainsi est établi le dogme. A ceux qui s'en
scandaliseraient les pères du christianisme répondront que la
découverte de la vérité passe aussi par des moyens humains et
que Dieu écrit droit avec des lignes courbes.
(1) Qui est Jésus de Nazareth, traduction française aux
éditions du Seuil, 1971.

Calendrier
L'an 2000 n'est pas l'an 2000
L'Express du 24/12/1998
par Jacques Duquesne
C'est un moine vivant à Rome au VIe siècle, Denys le
Petit, qui a calculé la date de naissance de Jésus,
devenu l'an 1 de notre ère. Il se fondait sur les
indications de l'Evangile de Luc selon lesquelles Jésus
avait commencé sa prédication à 30 ans, en «l'an 15
du principat de Tibère César, Ponce Pilate étant
gouverneur de Judée», etc. Or le règne de Tibère
avait débuté en l'an 767 du calendrier romain, lequel
commençait à la date supposée de la fondation de Rome
(753 avant Jésus-Christ). Denys le Petit fit donc deux
calculs simples. 767 + 15 = 782. Ainsi, la prédication
de Jésus aurait commencé en 782. S'il avait 30 ans, il
était donc né en 752. C'est simple. Seulement, voilà:
Hérode est mort en 750. Et Matthieu et Luc affirment que
Jésus est né au temps d'Hérode. Quelques historiens
ont fait remarquer que Tibère avait partagé le pouvoir
avec son prédécesseur, Auguste, trois ans avant de
régner seul. L'an 15 du principat de Tibère serait donc
779, selon le calendrier romain, et Jésus serait né en
749, donc en - 4. Que l'on adopte cette hypothèse ou
celle, très majoritaire, selon laquelle Jésus est né
en - 5 ou - 6, force est de reconnaître que l'an 2000
n'est pas l'an 2000. |
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