Regarde-toi.
Regarde-toi. Regarde-toi bien. Regarde ta viande, ta graisse, ton poil. Prends un miroir, mets-toi à nu et regarde-toi. Imagine-toi des yeux, imagine mes yeux, imagine des regards sévères ou compatissants, curieux et affamés, ouverts et passifs ou tristes et quémandeurs, et tous voyeurs. Sans exception. Tous ces yeux te regardent, comme tu te regardes, te jugent comme tu te juges. Ces regards sont toi. Tu es ces regards. Prends un peu de distance et regarde. Regarde de loin et approche-toi de nouveau. Regarde la futilité de certains regards, de certains tiens, miens, siens, nôtres. Regards dans le vide qui s’accrochent et qui se collent aux autres particules de vide. C’est la communauté du vide, la communauté du néant. Regarde les regards qui s’emplissent. C’est l’électricité qu’il faut, ce sont les étincelles, puis la lumière dans les regards qu’il faut. Regarde les regards qui s’emplissent de vide. Regarde ta viande, ta graisse et ton poil: même l’inerte crève. Qu’est-ce ? Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce donc ? Regarde, ressens. Réfléchis. Regarde-toi. Regarde en transparence. Regarde-toi en transparence, regarde-toi en transparent, un moment, sans brouillard, sans fumée.
Tu veux de la spontanéité ? Tout n’est que convenances.
Tu veux de la réflexion ? Tout n’est qu’habitudes.
Tu veux de la compassion ? Tout n’est qu’hypocrisie.
Tu veux de l’espoir ? Tout n’est que mots.
Tu veux du respect ? Tout n’est que politesse.
Tu veux de la compréhension ? Tout n’est que prévoyance.
Tu veux des instincts ? Tout n’est qu’aliénation.
Tu veux de la vie ? Tout n’est qu’existence.
Regarde-toi. Regarde-toi pour voir. Regarde-toi pour te découvrir. Regarde-toi pour découvrir les autres, par similitude ou par différence. Regarde la couleur. Elle est donnée. Regarde les couleurs. Elles sont données. Tout n’est pas blanc, tout n’est pas noir. Tout est gris, tout n’est que nuances : gris nuancé, éclairé, contrasté, atténué, asphyxié. Regarde ta viande, vois ta graisse, observe ton poil. Des poils pour se protéger : c’est une épouvantable horreur. De la graisse pour se protéger : quelle épouvantable horreur. Tout est maintenant vain. Des cheveux pour se protéger, des cheveux pour nous orner et qui s’usent, même la matière inerte crève : quelle épouvantable horreur. Quelle épouvantable erreur. Tout ce qui orne est beau. N’est beau que ce qui orne. Regarde-toi. Regarde. Epouvantable erreur. On ne peut pas ne pas regarder, on ne peut pas oublier, on ne peut plus. Regarde ce qui parade, ce qui voyage, ce qui habite ici, là-bas. Es-tu magnifique ? es-tu un ornement ? Regarde la laideur, regarde ta laideur, regarde la laideur de ta tête dans le miroir, à travers le miroir. Regarde la beauté, regarde ta beauté, regarde la beauté de ton sang, la beauté de tes tripes, la beauté de ta viande, de tes cuisses. « Jambon ! Achetez mes beaux jambons, à cuire, tout doucement, à petit feu, ça se démontera mieux, ça se dépiautera plus facilement, ça se laissera découper et manger aisément. Ou regardez mes plantes vertes ! » C’est la foire. Tout se vend. Rien se vend. Tout et n’importe quoi s’achète. C’est la foire : « Achetez mes plantes vertes ! Regardez ! ne sont-elles pas jolies ? Une gratuite à l’achat de ce superbe canapé. » Canapé, plantes vertes, jambons. Regarde la beauté de ta viande, de tes cuisses. « Regardez-le mieux, le canapé, essayez-le, couchez-vous dessus ! » C’est la foire, c’est la publicité qui fait ses vantardises. « Essayez le canapé. Regardez-le. Essayez-le, couchez-vous dessus, écrasez-le. Essayez les plantes vertes, les jambons, le canapé, allongez-vous dessus, affalez-vous dessus, couchez. Tâtez-le. Tâtez la marchandise. Touchez-la ! ».
Touche-toi.
Touche-toi. Touche-toi bien. Caresse ton corps. C’est agréable. C’est doux. Epilé ou pas, ton corps est doux. Graisse ou pas graisse, les caresses sont agréables. Viande, c’est doux, c’est tendre, c’est agréable, c’est temporaire, c’est possible. Caresse-toi, comme tu aimes, sans outrance, sans privation. Caresse-toi. C’est bon. Tu le veux, tu le peux. C’est beau. C’est bon. Touche-toi, touche ton corps, pour te souvenir de sa présence, pour ne pas l’oublier, pour lui montrer que tu l’acceptes, pour lui indiquer que tu cesses de penser à l’extérieur un temps, que tu arrêtes de jouer pour un autre jeu. Excite ses nerfs. Remplis ton corps de lueur, d’électricité naturelle. Joue avec lui. Joue à l’innocence, joue à la naïveté. Tu peux. Caresse ton corps : c’est la réconciliation. Frictionne-le. Cajole-le. Aime-le simplement. Aime-le sans fin. Aime-le sans but, aime-le sans faim. Aime-le sans prétention. Mais ne te mets pas à genoux devant lui. Ne sois pas son esclave, tout comme ce n’est pas ton esclave. Ne sois pas à ses pieds. Soyez complices. Même si tu souffres, même s’il souffre, même si vous voulez vous entre-tuer pour que la souffrance se brise, vous êtes Tristan et Iseult, le lierre et le chêne, le noir et le blanc, le blanc et le noir, pour former toutes les nuances : complémentaires et inséparables. Ne sois pas à ses pieds. Tu ne le sers pas. Tu l’aides. C’est de l’entraide qu’il vous faut, c’est de l’innocence qu’il vous faut, c’est oublier l’égoïsme qu’il vous faut, un moment, un instant, aussi éphémère soit-il. Il faut une date, un jour, une fête pour être patriote, pour être solidaire, pour montrer ce dont on est capable. Pour survivre dans la solitude, pour garder un peu de dignité, pour garder un peu d’estime de soi. Caresse-toi, va où tu veux, c’est bien à toi, c’est bien la seule chose à toi, la seule chose qui t’appartienne vraiment et on arrive encore à le démentir, à le réduire en acte de propriété, à le réduire à un bout de fromage. Caresse-toi, tu es dans la solitude, rien n’est sale. Caresse tes pieds qui doivent trop souvent te supporter, te guider. Caresse ton visage, tes lèvres, ton cou et ta nuque, ta poitrine. Grosse et pendante ou inexistante, caresse-la, essaie. Touche et effleure-la. Caresse tes mains qui te caressent, caresse tes doigts qui te tripotent, touche tes ongles qui te griffent et qui t’incisent, qui t’arrachent des bouts de peau, qui rendent ton corps beau en le parant de sang. Laisse tes mains, tes doigts de fée se balader, se balancer sur ton corps. Laisse ton corps être beau, rien qu’une fois. Laisse ton corps être une merveille, au moins une fois, tout le temps, à jamais. Il peut l’être. Rien n’est dit, rien n’est écrit, tout s’invente, tout s’imagine. Laisse tes mains te toucher pendant que tu les as encore, laisse-les t’approcher pendant qu’il n’y a pas de parasites, laisse-les te donner un peu de leur chaleur pendant qu’elles sont encore roses, laisse-les t’embraser pendant qu’elles ne sont pas encore aliénées. Ferme tes yeux, abaisse totalement tes paupières, inspire profondément et touche-toi. Touche ta poitrine, la partie peut-être la plus intime de ton corps ; partie si tendre, à toi et à l’extérieur, proche du cœur, sur le cœur, pour mieux l’entendre, pour entendre la seule conscience de l’intérieur. Masse ta poitrine, titille-la, frôle-la, caresse-la et sens-la se mouvoir sous tes phalanges, se contracter, pointer. Sens.
Sens-toi.
Sens-toi. Sens-toi bien. Renifle et hume le poison de tes entrailles. Sens l’odeur nauséabonde qui en sort. Il n’y a pas de péché, tout n’est que culpabilité. Je ne t’apprends rien, et pourtant… L’odeur est bien là, enivrante, envahissante, gênante, comme la vie parfois, comme la mort aussi. Sens-tu les odeurs qui émanent de toi ? de tout ton corps ? de chaque parcelle de ta peau ? L’odeur est forte et marque ta présence, marque négativement ta présence. Aimes-tu te faire remarquer ? Tu dissimules l’odeur sous un lourd parfum. Soit tu n’as pas d’odeur, tu es une forme aseptisée, tu t’atrophies d’un sens, tu te prives d’émotions (n’est-ce pas contraire à tes principes ?), soit tu sens l’adoucissant, l’eau de Javel à la lavande artificielle, ou encore l’alcohol denat, aqua, fragrance, trideceth 9 , peg 5, octanoate, phytantriol, panthenol, etc, etc. Sens-toi tout de même. Sens les odeurs que tu ne parviens pas à cacher ou à étouffer, ces odeurs dont tu as honte, ces odeurs qui gênent les autres, qui te gênent. Tu as honte. Tout acte ici et maintenant, tout phénomène, tout film, toute musique, toute personnalité est soit honteuse, soit ringarde, souvent les deux vont de pair, et tout le reste est fun. Tout ce qui ne peut être qualifié de honteux ou de ringard est fun. Parce que c’est trop difficile de dépasser le nombre des trois qualificatifs, c’est trop prise de tête de devoir émettre un avis ou de porter un jugement qui dépasse les dix secondes de réflexion. L’odeur de ton eau de Javel est fun. On se contente de peu. Sens quand même ! ne te dégoûte pas. Ne sois pas dégoûté. Sens l’odeur de cette magie, toute cette magie de l’immense machinerie naturelle qu’est ton organisme, petit miracle vivant au potentiel gigantesque. Les odeurs font des rondes autour de toi, autour de ton corps, t’avertissent des ses bonnes ou mauvaises activités, de son manque ou de son abus d’entretien. Elles entrent en spirales enlacées à l’oxygène dans tes narines, organe qui les arrache de leur translucidité, et s’en vont accompagnées d’autres gaz au fond de tes bronches où elles pourront changer leur essence même en se métamorphosant ou en s’éparpillant et en disparaissant. Si l’odeur t’obsède, si l’odeur devient pestilentielle, si elle invoque la maladie, joue au chat sans les souris, au chat qui ne pue pas, qui pourtant ne se lave qu’avec ses sécrétions, qu’avec sa salive ; le chat qui ne sent que la grâce. Lave-toi, avec ta salive. Pose ta langue sur ta peau. Goûte.
Goûte-toi.
Goûte-toi. Goûte-toi bien. Goûte ta viande et ta graiise et ton poil. Il y aura toujours quelqu’un pour te le rappeler. Goûte la mort mais ne l’avale peut-être pas : elle pourrait t’étouffer. Goûte la vie. Beaucoup te diront d’y mordre à pleines dents. Tu peux la savourer aussi si tu trouves qu’y mordre est trop sauvage, trop grossier et qu’on ne peut en apprécier la saveur. Goûte ta propre saveur, mordille-toi, arrache-toi tes petites peaux mortes, goûte ta consistance. Goûte ton existence. Goûte tes tripes. Enlève tout, enlève les artifices et goûte l’intérieur tant que l’extérieur. Goûte tes neurones et goûte tes nerfs : les premiers s’ennuient ou se fatiguent trop vite ; les deuxièmes sont surchargés, tendus et deviennent indifférents, difficiles à faire vibrer. Difficile de te faire vibrer. En fait toujours en quête d’émotions, difficile de t’émouvoir, difficile de t’émouvoir autrement qu’avec la télévision. Et les émotions s’éteignent avec la télévision. Goûte ce que tu ne connais pas, va à la rencontre des goûts inconnus ; sans te donner la nausée, réveille et goûte ta curiosité. Elle peut te faire découvrir et explorer tant de recoins, tant de ce monde que de ton monde, de tes idées et pensées, de ta personnalité, de tes goûts. Curiosité, découverte, inspiration, idées, création. Ecoute.
Ecoute-toi.
Ecoute-toi. Ecoute-toi bien. Ecoute ta voix, écoute tes pensées, écoute tes sens et ta raison, écoute tes idées. Et tue-toi et tue-moi. Tue. Pour mieux renaître. Pour renaître sous un jour nouveau. Pour renaître complété. Pour renaître avec l’espoir. Espoir sûrement vain, espoir sûrement sain. Tue-toi, mais pas trop quand même. Tue-toi un peu , ne t’achève pas, tue juste un peu. Tue et chante à tue-tête. Chante à tue-tête, pour tuer les mauvaises pensées qui reviendront de plus belle. Chante encore, chante sans cesse et toujours à tue-tête, pour toi, pour les autres, pour moi. Chante jusqu’à ce que tu soies la chanson. Elle sera vraie. C’est comme ça qu’elle sera vraie. C’est comme ça que tu l’aimeras, c’est comme ça qu’ils l’aimeront, c’est comme ça que je l’aimerai, c’est comme ça que nous l’aimerons. C’est comme ça que nous t’aimerons, c’est comme ça que tu t’aimeras. Sois la chanson mais la chanson ne sera pas toi. C’est comme ça que je t’aimerai.