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DE LA POUPEE A LA STATUE

Une pluie fine ne cesse de tomber cet après-midi. Seuls quelques rayons de soleil parviennent à traverser les nuages blancs dispersés. Un orage se prépare. On peut voir les nuages noirs arriver, lentement, sournoisement. Un vent fouette les visages. L’air devient lourd, de plus en plus étouffant. Se sont de grosses gouttes qui perlent sur son visage. Le ciel est complètement couvert ; l’eau coule, ruisselle et clapote sous ses pas. Elle fait attention à ne pas glisser en descendant. Elle n’avait point prévu de prendre un parapluie : le temps ne s’annonçait-il pas si doux ce matin ? En marchant, elle repense à sa journée. Elle avait eu peur. Et elle a encore peur. Et elle frissonne encore. Elle se glace. Ses cheveux dégoulinent. Elle est trempée. Elle avait eu peur cet après-midi dans le grenier : ayant eu un moment de libre, elle y fut menée, par curiosité, et par ennui. Elle avait gravi les escaliers, tourné l’épaisse clef dans la serrure et avait franchi l’étroite porte. Elle s’était trouvée dans une immense pièce si gigantesque qu’elle ne pouvait en voir le bout. Les objets et les meubles entassés, recouverts de draps blancs, formaient un infini dédale. Alors qu’elle parcourait les allées, à la fois émerveillée et craintive, elle eut un frisson. Allées sombres et illuminées par quelques lumières que de petites lucarnes disposées ça et là laissaient s’infiltrer s’alternaient. Un fin rideau, léger et sale, situé à la hauteur de sa tête, retint son attention. Alors qu’elle s’en approchait, son cœur se mit à battre, de plus en plus vite. La circulation de son sang dans ses membres augmentait et c’était tout son organisme qui s’échauffait et dégageait une ardeur de plus en plus intense. Elle souleva le rideau d’une main, regarda, détourna la tête tout en se voilant les yeux avec son autre main. Elle sortit du grenier en courant, dévala les escaliers et retourna à ses occupations, cependant toujours hantée par l’image qu’elle tentait vainement d’oublier. A la fin de l’après-midi, elle sortit sous les douces gouttes d’eau qui maintenant la recouvrent entièrement alors qu’elle descend rapidement le chemin qui mène à la gare. Il faut qu’elle se dépêche, qu’elle parte, qu’elle s’échappe, qu’elle fuie : son train part bientôt. Elle repensait à la magnifique poupée qu’elle avait lorsqu’elle était petite fille ; la même que celle qui se trouvait derrière le rideau, à la seule différence que cette dernière avait subi les méfaits du temps : elle était décousue et déchirée à certains endroits. Et elle ne peut se débarrasser de cette image effrayante. Alors elle court. Et elle a froid. Et la pluie tombe. Les gouttes d’eau frappent, se rebellent, lui font mal, lui collent à la peau. Elle est recouverte. La couche s’épaissit, perd de sa transparence, devient translucide, puis opaque, blanchit. Elle peine à bouger tant la température est glaciale, tant l’enveloppe durcit. Elle se fige, pâle. Immobile, sur le chemin de la gare, la belle statue de marbre.

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