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JE(U)

Regarde-moi.

Regarde-moi. Regarde-moi bien. Scrute-moi. Observe-moi. Dévisage-moi. Regarde-moi dans les yeux. Et pas que. Déshabille-moi du regard, vois et imagine mes courbes, mes traits, ma peau, ma chair, mes muscles, mon sang, mes organes. Regarde au plus profond de moi. Devine-moi. Découvre-moi. Découvre-moi pour me découvrir. Satisfais ta curiosité. Déshabille-moi, défais mes vêtements, mes sous-vêtements, déballe le paquet cadeau et émerveille-toi, sois déçu, sois heureux, sois mécontent, sois étonné ou intrigué, outragé ou indigné, sois tout sauf indifférent. Donne-moi de l’émotion. Regarde mon corps, regarde sa nudité, regarde-le dans son intégralité, regarde ses formes. Vois mes cicatrices et leur histoire. Vois mes marques et leur histoire. Vois mon histoire. Vois les dessins sur ma peau qui mènent ton regard, qui le promènent : visite guidée, sans barrière ni panneau. Suivez le guide. Tu es libre de me regarder. Mais ton regard se laisse emporter et s’emporte, ne peut que difficilement se détourner du sentier tatoué. Poursuis ton chemin. Vois le métal sur ma peau, à travers ma peau, sous ma peau. Vois le métal à nu ou caché, emballé de peau, parfois de graisse, me donnant d’autres formes. Vois le métal qui peut trancher, qui peut déchirer, transpercer, blesser, tuer, sauver. Vois le métal qui s’ajoute ou qui remplace, qui raconte ou qui suscite un fait, un sentiment. Regarde l’anneau qui perce mon oreille, qui y voyage, qui l’habite, qui forme une crevasse, un trou, pour pouvoir s’enfoncer puis explorer. Vois les bosses, les excroissances géométriques sous ma peau. Il y a quelquechose sous ma peau. Touche.

Touche-moi.

Touche-moi. Touche-moi bien. Touche ma peau. Pince-la. Caresse-moi. Effleure-moi. Palpe-moi. Tâte-moi. Touche et sens ma douceur, la douceur de ma peau et sa rugosité par endroits. Teste son élasticité, sa fermeté ou sa mollesse. Frôle-moi. Promène tes mains sur mon corps. Donne-moi des frissons. Donne-moi des sensations. Touche ma matérialité. Réalise que je ne suis ni un rêve, ni un cauchemar, que je ne suis pas une illusion, que je ne suis pas une hallucination. J’existe et je suis là. Pour te le prouver, pour me le prouver, touche-moi. Touche mes seins, parcours-les d’un doigt léger. Appuie dessus, fort, bien fort, plus fort. Masse. Tripote. Malaxe. Pétris. Pince. Prends-les dans tes mains. Juste de la bonne grosseur. Exprès de la bonne grosseur. Ils sont fermes et bien droits. Les perceptions ne sont pas trop faussées : elles ne sont ni aliénées ni anéanties : les implants sont cachés sous la masse graisseuse. Laisse tes mains confirmer ce que tes yeux te montrent. Laisse tes mains s’approprier de ce qui s’offre à tes yeux. Touche-moi. Griffe-moi. Empoigne-moi. Secoue-moi. Frappe-moi, tape-moi, brusque-moi. Fais-moi mal, juste mal. Fais-moi ressentir de la douleur, montre-moi ce qu’est la souffrance. Fais moi ressentir. Montre-moi que je peux ressentir. Des sensations. Encore des sensations. Je veux avoir la sensation de souffrir qui m’indique que je vis, que je n’existe pas seulement, que je ne suis pas une chose inerte, un amas de cellules automatisé, mais que je vis. Que je Vis. Violente-moi. Cogne-moi. Marque-moi. Laisse des traces de ton existence et de ta présence sur moi. Fabrique-moi une histoire. Frappe. Tes mains sont encre, mon corps est papier. Tape, comme sur une machine à écrire. Frappe et tape. Appuie. Perce. Transperce mon corps d’anneaux. Déchire la chair et fais se côtoyer le sang et le métal. Invente-moi des traces indélébiles, qu’elles puissent me définir, qu’elles puissent me conter. Ajoute à ma mortalité un semblant d’immortalité, quelquechose que j’intégrerai, qui fera partie de moi, qui sera moi et qui ne pourrira pas, qui ne se désintégrera pas, qui ne périra pas, qui ajoutera un plus à mes restes, les différenciera des autres restes. Frappe-moi. Défonce-moi, comme si tes poings voulaient pénétrer mes entrailles, voulaient sentir ma chaleur interne, la viscosité de mes organes, voulaient tester la solidité de mes os, voulaient permettre à tes yeux de voir au plus profond de moi, pour me connaître, pour tout connaître de moi, pour m’intégrer, pour l’envie de savoir, pour connaître mes pensées, mes connaissances et mes sensations. Frappe pour te donner l’illusion de m’intégrer, de ne faire qu’un avec moi. Frappe pour me faire réagir ou pour me faire agir. J’ai mal. Tu frappes. Je souffre. Tu tapes. Mais tu ne peux me tuer, tu ne peux m’achever, tu ne peux réellement déchirer ma peau. Tu me veux certes pour toi, rien qu’à toi, mais tu veux pouvoir non seulement me voir, mais aussi m’entendre, tu veux mon consentement, tu veux me sentir le dire. Tu frappes et j’ai mal. Serre-moi. Utilise toute ta force pour me serrer dans tes bras. Tiens-moi dans tes bras. Console-moi. Enlace-moi. Sens ma matérialité. Sens mon odeur.

Sens-moi.

Sens-moi. Sens-moi bien. Sens l’odeur de mon corps, l’odeur de ma peau. Sens les odeurs qui émanent de moi et qui indiquent que mon organisme est en activité, qu’il y a des mouvements à l’intérieur : il se passe des choses en moi. Sens-moi. Flaire, hume et respire mon odeur. Après avoir constaté que mon corps pouvait réagir, tu constates que mon corps peux également agir. Sens–moi. Sens ma sueur. Sens la transpiration mêlée aux quelques gouttes de sang qui perlent sur ma peau. Sens mon odeur féminine. Sens mes phéromones, ces agents libérés afin de provoquer une réaction comportementale chez un semblable, qui se jettent dans tes narines qui ne peuvent déjà plus s’en passer, sens ses informations, ces paroles muettes qui envahissent et dégourdissent ton instinct. Sens l’odeur du parfum synthétique aux notes excentriques et volatiles ou piquantes et pesantes, cette odeur qui ne fait rien d’autre que de m’habiller et d’éveiller des impressions ou d’évoquer des lieux et des couleurs chez toi, qui excite ton imagination qui frétille et qui te met en exaltation. Renifle, jusqu’à éternuer. Inspire, jusqu’à ce que tes poumons soient sur le point d’exploser. Sens mon haleine, cet air qui m’a traversée, qui m’a nourrie et qui t’indique que mon corps n’est pas vide. Sens l’odeur du savon et de la crème hydratante qui prennent eux aussi soin de moi. Sens et respire et prends-moi dans tes bras, pour que je puisse être convaincue de ta présence. Fais-moi sentir ton souffle. Sens-moi. Imprègne-toi de moi. Que tes narines avalent mon odeur, que je puisse aussi aller en toi. Avale-moi. Goûte-moi.

Goûte-moi

Goûte-moi. Goûte-moi bien. Goûte ma peau. Croque-moi. Déguste-moi. Savoure ma saveur. Goûte ma transpiration. Goûte mon sang coagulé. Accompagne tes caresses de baisers. Embrasse-moi. Ballade tes lèvres sur moi. Goûte-moi. Lèche-moi. Suce-moi. Enduis-moi de ta salive et goûte à la mienne. Plante tes dents dans ma chair. Mords-moi. Convaincs-toi de l’activité de mon corps, constate et réalise ses productions. Transmets-moi le tout. Goûte-moi encore. Mange-moi. Avale-moi. Rassasie-toi de moi. Consomme-moi. Dévore-moi. Lèche-moi. Lave-moi. Lave mes marques indésirables. Efface les histoires trop délicates. Maintenant que j’ai vu que je pouvais ressentir, lave-moi. Fais-moi jouir du présent. Exécute des dessins éphémères avec ta langue sur moi. Ta langue est peinture, mon corps est papier. Le décor est gravé et il ne manque plus que le gros plan. J’ai tout préparé : exécutons-le. Figeons-le. Clic clac : photo souvenir qui circulera de mains en mains, d’enfants à petits-enfants : il faut bien transmettre quelquechose ; jusqu’à la lassitude, jusqu’à la saturation, où la photo deviendra cendres et fumée, comme moi. Réalise-moi. Fais-moi naître du papier. Rajoute-moi une dimension. Découvrons d’autres dimensions. Goûte-moi. Goûtez-moi. Goûtez-les. Un peu de vie, un peu de couleur : rose bonbon, jaune vert ou bleu pastel, toutes rondes toutes mignonnes les pilules du bonheur. Et c’est le goût amer dans la bouche et la tête qui tourne, les autres couleurs qui s’amènent, rapidement rejointes par une multitude de sensations accompagnées d’une myriade de lumières, de flashs qui s’éclipsent aussi vite qu’ils sont apparus, effaçant l’espace d’un instant l’ennui, le recouvrant de la gélatine moelleuse qu’est l’oubli. C’est l’explosion, le bien-être, la résolution et l’explication de tout, les solutions pour tout. Encore, encore et encore. Agréable tourbillon qui s’achève par un toboggan donnant la nausée. Vomis. Goûte-moi. Donne-moi de la vie. Donne-moi une vie. Libère ma liberté. Lèche-moi. Laisse ta langue entrer dans ma bouche, entrer en moi pour voir ce que j’ai en moi, pour voir ce que je suis. Laisse ta langue entrer dans ma bouche, dans mes oreilles, dans mes narines, entre mes jambes. Goûte-moi. Goûte ma peau. Goûte mes sécrétions. Goûte mes fluides. Embrasse ma peau et laisse le bruit de frottement accompagné d’une aspiration d’air s’échapper alors que mon ventre et mon estomac se manifestent. Ecoute.

Ecoute-moi

Ecoute-moi. Ecoute-moi bien. Ecoute mes organes travailler, ma matière voyager. Ecoute les clapotis, le bruit que font tes mains lorsque tu me touches, me caresses, me frappes, le bruit que font tes lèvres quand tu me donnes un baiser, le bruit de ta langue lorsqu’elle me parcourt. Ecoute le bruit de notre respiration lorsque le désir ou la colère monte. Ecoute le silence lorsque tu me regardes. Ecoute mon corps qui te parle. Ecoute la lueur de mes yeux qui te parle, le métal qui transperce le lobe qui te parle. Les cicatrices, les marques, les dessins, les excroissances, le naturel et l’artificiel, l’intérieur et l’extérieur, le profond et le superficiel te parlent. Ils t’interrogent. Ecoute les battements de mon cœur au fond de ma poitrine. Ecoute le en tâtant mes poignets ou mon cou. Ecoute le son de ma voix qui s’arrache de ma gorge. Ecoute les pièces de métal qui s’entrechoquent ou qui choquent. Ecoute-moi et parle-moi. Dis-moi. Ecoute les gaz qui s’échappent de mes intestins et de mon estomac. Ecoute l’électricité passer de neurone en neurone et retranscrites maladroitement par mes cordes vocales. Ecoute la musique. Ecoute la musique de nos corps, écoute la musique de fond qui cache les mauvais bruits de fond qui font se sentir mal. Ecoute la musique qui fond sur moi pour se mêler à ma gêne afin de l’étouffer. Ecoute mes gémissements, mes murmures décorés de velours. Ecoute ces bruits qui résonnent à l’intérieur de moi. Ecoute ces bruits, ces sons, toutes ces images qui dansent à l’intérieur de moi. Ecoute ce qu’il y a au plus profond de moi, ce qui est au loin, ce qui est si loin, ce qui me dépasse. Ecoute. Goûte. Sens. Touche. Regarde.

Regarde. Invente. Imagine. Devine.

Dis-moi.

Qui suis-je ?

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