Ce serait pour une réclamation : j’aimerais être belle. Je voudrais être belle plutôt qu’intelligente. Je suis insatisfaite. Il doit y avoir une erreur. Cela doit être un défaut de fabrication. J’aurais dû conserver le numéro de série. Pourquoi ne suis-je pas belle ? Pourquoi est-ce que je ne corresponds pas aux critères de beauté actuels ?
Peut-être alors pouvez-vous me renseigner. Pourriez-vous m’indiquer le chemin qui mène à la belle au bois dormant qui sommeille en moi afin que je puisse lui donner un baiser pour qu’elle s’éveille et apparaisse ? Ou alors peut-être pourriez-vous me donner la date et l’heure exactes ainsi que l’endroit où je puis rencontrer la fée qui transformera la Cendrillon que je suis en somptueuse et étincelante princesse ? Ou je peux également vous proposer un échange : beauté contre neurones.
Je viens faire une réclamation : je voudrais être conne et belle. Je préférerais être belle et conne plutôt que laide et intelligente. Il vaut mieux être belle, la vie serait plus facile. Je n’aurais rien à comprendre, rien à réfléchir : je n’aurais qu’à laisser les choses aller. Je n’aurais qu’à faire de grands sourires. Je serais ravie d’être regardée et admirée, cela me remplirait de satisfaction. Je n’aurais qu’à sourire béatement et toute une série de splendides et sordides piranhas tourneraient autour de moi dans l’attente de me sauter dessus pour me consommer. Je n’aurais qu’à laisser faire. J’aurais l’impression d’être utile, de servir à quelquechose. Et toutes les autres filles me regarderaient avec envie. Les hommes également. Je me sentirais exister et je n’aurais pas le sentiment d’être exploitée : je serais trop conne. D’ailleurs mon corps sera toujours mon corps. Quoi qu’on lui fasse. On peut bien le rendre un peu plus beau, non ?
Je voudrais être belle, pour pouvoir m’habiller comme je le souhaite. Je voudrais être belle pour pouvoir m’habiller comme les poupées figées sur papier glacé. Je voudrais qu’on me dise belle. Je voudrais qu’on me dise sexy. Je voudrais qu’on m’admire, je voudrais charmer, que les gens soient envoûtés par ma beauté. Je n’aurais qu’à être présente, je n’aurais pas besoin de réfléchir, je n’aurais pas besoin de me poser de question. Je me laisserais faire, je me laisserais manipuler. On me vouerait un culte, on pourrait m’aligner à côté des autres belles filles, et je n’aurais pas honte, je ne ferai pas bande à part, je ne ferai pas tache.
Voulez-vous bien enregistrer ma réclamation et l’étudier avec réflexion ? Nous sommes dans un pays à une époque où la liberté est une valeur fondamentale et primordiale, où les choix sont vastes. Alors j’aimerais être belle. J’ai toujours voulu être belle, depuis petite fille déjà. Les choix semblent encore plus nombreux lorsqu’on est belle. Les vêtements, les matières, les textures, les motifs, les formes, les imprimés : tout est possible, tout peut être utilisé. Mais le mannequin est tout le temps le même. Pour permettre aux choix de s’étendre, on standardise. Le corps est standardisé. Sur une feuille de papier, je peux tout dessiner, tout peindre, tout colorier, mais la feuille est toujours de papier A4, toujours de même format. Il faut entrer dans le moule. Et alors tout semble permis, tout semble plus vaste. C’est ce qui me semble. C’est ce qu’on me montre. C’est ce qu’on me fait croire.