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ELLE VOULAIT TE DIRE

Elle voulait te dire. Elle voulait te dire ce bruit qu’elle avait dans les oreilles. Elle voulait te raconter comment il lui frappait paisiblement les tympans, puis, sans prévenir, sortait ses ongles et les faisait crisser comme une craie sur un tableau noir, laissant derrière eux des traînées rouges qui se permettaient sournoisement de s’évader, avide du grand jour, avide d’oxygène et de liberté et parcouraient tout son corps, enlaçant ses chevilles, se frottant contre ses cuisses, effleurant ses hanches, chatouillant ses aisselles et s’enroulant autour de son cou pour avoir une meilleure emprise sur elle et sur sa respiration qui devenait de plus en plus irrégulière, de plus en plus rapide, effrayée par ces traînées rouges qui prenaient l’allure de serpents venimeux qui malicieusement allaient se mettre sur sa nuque, derrière ses oreilles, proche de leur lieu de naissance, poussées par une incompréhensible nostalgie et une symbolique biblique de méchanceté nommée instinct qui les font se mouvoir jusqu’à l’entrée des oreilles pour pouvoir y pénétrer et aller remuer le couteau dans la plaie, les empêcher de se refermer, de cicatriser, de guérir, pour que les plaies restent plaies, ou placenta, pour aller se nourrir d’eux-mêmes, pour laisser le sang qui leur donne vie couler.

La vie coule dans le sang qui coule. La vie coule dans le sang. La vie coule. Elle se noie. Elle se noie dans son sang, elle se noie dans les serpents venimeux, elles se noie sur son corps qu’elle ne reconnaît plus, qui ne peut plus être le sien car tellement défiguré par les serpents, par le sang, pas le sang qui ne coule plus dans les veines, dans elle, mais sur elle. La vie est sur elle et la défigure, la ronge la fouette, la réduit en lambeaux de chair et lui fait siffler et lui casse les oreilles.

Elle voulait te dire le cri qu’elle a poussé alors, qu’elle a poussé de toutes ses forces, de toute la vie qui restait en elle et qui s’est écoulée hors d’elle, par ses oreilles, par son nez, par sa bouche, qui s’écoule et qui ruisselle comme des menstruations, tachant tout sur son passage. La vie et le sang s’affichent et se placardent sur son visage, sur ses lèvres la recouvrent alors qu’elle se sent nue, alors qu’elle a honte, honte de voir ce sang, ces serpents, cette vie, ce fantasme, cet amour, cette haine, parader sur elle.

Elle voulait te raconter le cri qu’elle avait poussé parce qu’elle ne comprenait plus. Elle voulait te dire qu’elle ne comprenait pas que le plus profond d’elle-même, que son fort le plus intérieur se promenât sur elle, que ses désirs et ses hantises, idées et phobies, histoires et mensonges, aventures et souvenirs déambulassent paisiblement sur les sentiers de ses membres, n’épargnant aucun chemin, aucune pelouse, aucune colline, aucun pont.

Elle voulait te raconter la course poursuite qui s’est alors produite. Elle voulait te dire comment elle a suivi du regard les ondulations, puis comme elle les a pourchassées, s’égarant, ne trouvant plus ni queue ni tête, car s’enfonçant en elle, à l’intérieur d’elle, se propageant telles des ondes, perturbant son espace interne où les serpents s’emmêlaient et lui emmêlaient l’esprit, la secouaient, et revenaient à la surface, et la vie, suivie de la conscience et de l’imagination refaisaient également surface afin de s’exposer, de se montrer afin d’être reconnus, afin de ne pas être ignorés, oubliés.

C’est le sang, c’est la vie qui s’impose, qui fait sa révolution, qui demande la démocratie et qui, s’il le faut, imposera sa dictature. C’est cette même vie qui chauffe, qui frissonne, qui bouillonne, qui enchante ou qui terrorise, qui se donne ou qui s’enlève, qui apparaît ou s’évapore, ce sont toujours les mêmes questions, les mêmes simplicités si complexes qui ne finiront jamais de lui marquer le corps, cette vie qui doit être vue, que ce soit en exposition ou par contraste, seule ou accompagnée et qui renvoie à l’intérieur le vide de l’extérieur qui pourra se nourrir de ces serpents sanguins qui circulent à sa proximité, créant des tensions et des malaises perturbants, créant spasmes et tremblements dans tout son organisme mais qui peuvent, elle voulait te raconter, mais qui peuvent devenir caresses, qui peuvent se métamorphoser en douceurs câlines, en tendresse qui comblent le vide.

Elle voulait te dire les baisers. Elle voulait te transmettre les baisers, elle voulait t’expliquer, mais c’était trop incroyable, trop inimaginable. C’est trop ridicule, trop absurde, trop inintéressant pour toi. Elle voulait te transmettre. Ca ne se fait pas, elle ne peut pas, tu ne peux pas. Tu vas lui montrer, tu vas lui dire, tu vas lui expliquer.

Elle voulait te dire. Elle s’est engloutie.

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