Il ouvre le réfrigérateur et s’empare de l’assiette recouverte de cellophane. La fraîcheur de l’assiette et la couleur rosée apparaissant à travers le fin film plastique le mettent déjà en appétit. Soigneusement, il déballe l’assiette, puis la dévore ; du regard seulement. Il laisse monter le désir : l’envie que lui procure l’image de la viande crue secoue tous ses nerfs. La viande est découpée en fines tranches disposées régulièrement sur la porcelaine. Le rendu est très esthétique. La viande est toute fraîche. Elle est toute jeune ; elle est encore naïve et innocente. Sa couleur est encore très claire, trop claire à son goût. Mais tout cela va bientôt changer et cette idée le réjouit. Le sang restant sur la viande, teintant légèrement la chair va tout sauf à l’encontre de cette idée.
A l’extérieur, la chaleur est étouffante. Le soleil semble exercer quelque vengeance en frappant de toutes ses forces. Ses armes, les rayons, sont inévitables. La brillance des reflets contraste avec la pâleur mate de la viande, la chaleur avec sa fraîcheur. Cette rupture perturbe inévitablement l’équilibre de l’atmosphère et réveille tous ses sens, les mettant en émoi. Il est attendri par la lueur blafarde de la chair, touché par son aspect élastique, triste de l’arôme stérile et volatile qui emplit son palais lorsqu’il l’effleure de sa langue, blessé par son odeur aseptisée. Ses muscles se figent, son corps est parcouru de spasmes et convulse : c’est l’unique moyen qui lui est connu afin d’éviter que l’horreur et la colère, le foudroiement et la blessure n’explosent et ne provoquent de regrettables agissements. Il est pris de sentiments d’injustice, de haine et de honte, de sentiments aussi crus que la viande ; la crudité : unique fragrance commune les unissant d’un immuable lien. Il avale sa salive qui devient trop abondante. Son imagination est en activité intense. Il se lèche les babines de réjouissance, n’attendant que le moment de complaisance où il pourra se jeter sur la viande crue et la dévorer sans aucune tenue, n’utilisant que ses doigts, chair contre chair, corps à corps où la victoire lui est assurée. Il essaie de se calmer. Il défait sa cravate ainsi que les premiers boutons de sa chemise : l’air est trop lourd, trop pesant. L’asphyxie, la suffocation sont trop proches. Il passe ses mains dans ses cheveux pour les réajuster afin de ne pas faire trop mauvaise manière chaque fois qu’il daigne jeter un regard dans un miroir. Il remonte également ses manches. On peut voir des auréoles sur sa chemise à la hauteur de ses aisselles. Des gouttes de sueur perlent sur ses tempes. L’une d’elle dégouline rapidement et ploc ! tombe. Les gouttes de transpiration ne finissent pas de ruisseler et il s’en amuse. Il est au-dessus de l’assiette et la vise : les perles de sueur donnent à la viande crue une saveur salée plus prononcée et ajoute un arôme animal, une composante mâle s’harmonisant avec la féminité de la chair créant ainsi un effet androgyne troublant. Mais il ne va pas encore y toucher : la viande n’est pas encore prête. Il la faut certes crue, mais assaisonnée également. La tiédeur moite de la pièce y contribue pleinement.
La fine viande entre en putréfaction. Elle se décompose petit à petit. Son désir se ravive petit à petit. Les moisissures et les champignons s’installent et bouleversent tout, s’incrustent au plus profond de la matière pour l’affecter de manière irréversible. C’est l’une des choses qu’il préfère dans cette situation : l’irréversibilité. C’est cette idée de phénomène qui s’ensuit d’une immuabilité lui donnant une impression de puissance qui s’allie psychologiquement chez lui à l’invulnérabilité qu’il aime. Il aime voir la couleur de la chair s’assombrir, il aime voir sa structure devenir poreuse, sembler plus molle, plus tendre, devenir moins élastique, devenir fragile en quelque sorte. Il se frotte les mains et sur son visage s’inscrit un sourire qui assassine le rire. L’odeur se développe également, devient lourde et emplit fortement les narines à chaque inspiration. Cette odeur était inévitable ; impossible de la nier, impossible de nier sa puissance, impossible de nier la puissance. Le temps, les heures, les minutes, la vie, ses complices, effectuent à merveille leur travail. Ses partenaires sont des valeurs sures, inébranlables : il peut avoir une confiance absolue en elles. La viande abandonne son teint rose pâle pour un ton plus rouge. Presque bordeaux, tel un bon vin qui enivre à faire perdre la tête, qui emmène au pays de l’extase. Le noir est présent également. La couleur totale et finale est plus intense, plus foudroyante. Cet éclat, ce foudroiement, c’est la douleur, la souffrance, l’agonie. Car la viande se décompose, car elle est en train de mourir. S’il y a mort, il y a vie. Si la chair est en train de mourir, c’est qu’elle vivait et qu’elle est encore en vie. Et il va profiter de ses derniers instants de vie, il va profiter de ce dont plus personne d’autre ne pourra profiter.
La mort de la chair lui permet de remplir ses certitudes. La mort de la chair lui permet de remplir ses souhaits. La mort de la chair lui permet de remplir ses volontés. La mort de la chair lui montre la réalité de la vie. La mort de la chair lui montre la réalité de son pouvoir. La mort de la chair était son ordre, son désir, sa détermination, son vœu, son œuvre, aidé de ses deux fidèles amis, compagnons et complices : le temps et la vie.
Il aime le parfum qui se dégage de l’assiette, la tiédeur moite de la viande. Peut-être que le rendu était auparavant très esthétique, mais à ce moment là, le rendu est beau. Il hume les effluves, s’en emplit les poumons. L’odeur de charogne, de bête sauvage, agressive, oppressante, exubérante, lui émoustille les sens ; cette scène fauve, féroce, bestiale, chez lui, mise en place par lui pour lui, sous son contrôle, soumise à lui, le réconforte tout autant qu’elle le stimule.
La chaleur et l’ivresse le font suffoquer. Il déboutonne sa chemise, puis son pantalon qui tombe au sol. Il s’en défait, l’écarte. Il se débarrasse de sa chemise. Il attrape délicatement une fine tranche de viande. Il fait attention à ne pas la rompre ou toute la préparation aurait été inutile. Il pourra se permettre des folies après, éventuellement, pour fêter sa réussite. Il tient finement le bout de chair entre son pouce et son index droits. Il est assis par terre, sur le carrelage de la cuisine qui le rafraîchit pour l’instant. Il approche la pulpe humaine de son nez, la hume ; sa tête tourne. Difficile de savoir ce qui se passe dans sa tête, en lui, au plus profond de lui, pas évident de comprendre. C’est comme une cigarette allumée, la température est si haute, ça bouillonne tellement, les réactions, les réactions chimiques sont si nombreuses, si difficiles à dénombrer, à identifier, à savoir sur quoi et comment elles agissent. Et surtout, pourquoi. Les différents composants défilent à n’en plus finir, on ne sait pas où il vont, ce qu’ils font, on ignore leur véritable rôle. Ce qui se passe dans sa tête est comme une cigarette. Parfois agréable, pas toujours mauvais, pas toujours sain.
Il l’inspecte sous tous les angles. Il l’approche de sa bouche, sors légèrement sa langue, la frotte doucement contre le bout de chair. Le goût est prononcé, fort et surprenant. Il envahit toutes ses sensations. La fadeur s’est dissipée. Il baisse ses paupières pour apprécier l’instant, pour mieux savourer l’arôme. Malgré la moiteur de la viande, de la chair, du corps, une sécheresse vient troubler son projet de festin. Il étend la tranche sur sa paume puis la pose contre sa poitrine dégoulinante de sueur. Il la frotte bien afin de suffisamment la lubrifier pour que sa langue puisse glisser sur elle, pour qu’elle puisse glisser dans sa gorge. Il se caresse le corps avec la viande crue, avec la viande aussi crue que sa propre viande, avec de la viande aussi crue que ses gestes, aussi crue que ses désirs et pulsions. Il s’éponge, s’essuie, se lave. Ils se frôlent, ils se frottent. La chair retourne à la chair. C’est comme s’il retrouvait un organe qu’on lui aurait amputé. C’est la fusion. Le bout de chair s’effrite, se dissipe partout sur lui. Il ne reste qu’une belle boule, bien luisante et humide. Il la regarde attentivement une dernière fois, lui fait découvrir son palais et l’abandonne à sa langue et ses dents qui se font une joie de s’occuper d’elle. La viande est très tendre, très facile à déchiqueter, à mâcher. Elle fond presque sur sa langue. Il la déguste, en apprécie la puissante saveur. Sa chair se brise sans force sous ses dents, se mêle à sa salive, s’y dissout et il avale cette douce potion en essayant de faire durer au maximum cet instant. Le plaisir est au paroxysme. La viande atteint l’estomac, c’est tout. Ses yeux s’ouvrent, maculés de vaisseaux sanguins éclatés. L’assiette n’est pas vide. Il crache dessus, l’arrose de sa salive pour y mettre un peu de sauce. Mais cela ne le satisfait pas. Il aime les plats en sauce, bien préparés, bien mijotés. Son travail n’est pas terminé. Il stresse. Il doit finir accomplir, réussir, avoir du plaisir. C’est son slogan. Il prend un couteau dans l’un des tiroirs de la cuisine, se taillade un peu l’avant-bras, un peu trop dans la précipitation. Un filet de sang jaillit coule et macule la cuisine, sa cuisine , ses plans. Il arrose la chair de son sang et obtient une viande bien juteuse, juste comme il l’aime. Un bon plat en sauce. Les yeux sont exorbités, les muscles de sa main se décrispent. Il laisse tomber le couteau et le choc de l’acier sur le carrelage fait percussion à son halètement bruyant qui emplit toute la pièce. Son sang coule. Il fixe de ses globes oculaires l’assiette et le film transparent qui se trouve juste à côté, chiffonné, presque oublié. Et soudain, dernier élan, il se jette sur la chair restante. De ses deux mains plongées dans la sauce qu’est son sang, il empoigne la viande, la malaxe, la prend bien en main, déchire d’un côté, détient un lambeau qu’il jette dans sa gorge et qu’il avale tout rond, tête penchée en arrière; et immédiatement il déchire un autre morceau de l’autre main qu’il laisse aussi glisser dans sa gorge, glisser sur et entre ses dents. C’est le carnage. Il déchire. Il avale. Il arrache. Il rigole. Il avale. Il doit avaler. Il s’effondre.
Il est allongé sur le carrelage de la cuisine, vidé de son sang, yeux grands ouverts, bouche béante, des lambeaux de chair coincés entre les dents.