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UNE LAME DE FOND

Mais c'est lors d'une traversée mouvementée entre Pillau et Londres le 19 juillet 1839 que Richard entrevoit la vision apocalyptique du Vaisseau Fantôme. Ce sera évidemment la révélation initiale qui entraînera la composition de l'opéra dudit nom deux ans plus tard. Pour l'heure, il découvre la France pour la première fois et l'adopte, en louant une maison de campagne. Demeurant ensuite sur Paris, il présente l'ouverture pour son Faust saluée par la critique : " Une ouverture d'un jeune compositeur allemand d'un talent très remarquable, M. Wagner, vient d'être répétée par l'Orchestre du Conservatoire et a obtenu des applaudissements unanimes. "
A la grande joie du Maître, le
Vaisseau Fantôme est représenté à Berlin en 1844 ; c'est l'histoire d'un capitaine hollandais qui parcourt la mer sans repos, maudit pour avoir défié le ciel en passant sans encombre le Cap des Tempêtes. Il ne peut désormais accoster que tous les sept ans. En revanche, Senta, une belle fille parviendra à fixer notre marin à terre au péril de son existence… c'est aussi l'époque des envolées lyriques, et d'un " discours " chromatique soutenu (le Leitmotive tempétueux enflant comme une vague). Non content de son succès grandissant, Wagner achève douze mois plus tard son Tannhaüser à Dresde… il lui faudra cependant attendre cinq ans encore pour entendre le grand Liszt proclamer : " Une fois pour toutes, comptez-moi désormais parmi vos admirateurs les plus zélés et les plus dévoués. " Après les années de galère à tenter de trouver la voie de sa rédemption temporelle, ses contemporains légitiment enfin son Oeuvre !
Mais Wagner, éclectique en diable touche aussi à la politique et participe au mouvement anti-impérial de mai 1849, à la suite de quoi il doit s'enfuir vers la France avant de s'installer en Suisse jusqu'en 1859, hors d'atteinte des poursuites pénales engagées contre lui…
Toujours sous l'aimable patronage de Liszt, Wagner crée
Lohengrin, caressant l'oreille d'un Gérard de Nerval attentif au beau milieu de la salle. Cette fois il s'agit de capturer toute l'évanescence d'un héros venant de l'Au-delà magique et sauvant Elsa, princesse accusée à tort d'avoir fait disparaître son jeune frère Gottfried… Elsa qui , malheureusement, n'aura pas su taire les origines divines de Tannhäuser!

En août, le Maître dévoile une pensée d'avant-garde dans un pamphlet brûlant, Le Judaïsme dans la Musique, dirigé en grande partie contre le Juif Meyerbeer.
1854 : c'est la naissance du projet qui deviendra la Tétralogie, avec la composition de
l'Or du Rhin, puis de la Walkyrie et enfin de Siegfried en 1856. Les galops chromatiques de Brünnhilde, fille des désirs de Wotan restent dans nos mémoires (La Chevauchée des Walkyries) mais ce n'est pas tout ; il faut rappeler que la Tétralogie repose sur une malédiction (l'Anneau enchanté du Nibelung) et qu'elle conduira à la perte de ses acteurs, les uns à la suite des autres.
D'une passion adultérine à Zürich naîtront les
Wesendonk Lieder, sur des poèmes de Mathilde Wesendonk, sa compagne. Il commence alors son magistral Tristan et Iseult, légende médiévale reprenant l'archétype de l'amour à mort (Liebestod). Tandis que Verdi et Gounod sont applaudis dans leurs contrées respectives, Richard Wagner dirige lui-même ses Oeuvres entre l'Allemagne, la Russie, la Roumanie et Paris, où un scandale éclate à propos de son Tannhäuser, jugé licencieux et mis en cause pour le caractère païen de son allégorie pécheresse (Vénus), corruptrice de la Vertu chrétienne (le preux chevalier Tannhaüser)...

Parallèlement, Lohengrin est accueilli triomphalement à Vienne. Et comme aucun succès ne lui vient seul, il entame le poème des Maîtres-chanteurs de Nuremberg, dans lequel un concours de chant doit départager des concurrents pour les beaux yeux d'Eva, l'enjeu du tournoi.
Très lié à lui par un symbolisme puissant, Charles Baudelaire établit avec le Maître une relation épistolaire : " Il me semblait que cette musique était la mienne, et je la reconnaissais comme tout homme reconnaît les choses qu'il est destiné à aimer. "
Sur ce, notre compositeur se remet à l'écriture de
Siegfried… Quant à Tristan et Isolde, il est représenté pour la première fois cette année à Munich!

L'APOGEE

Là-dessus, il dicte Ma Vie à Cosima Von Bülow, sa nouvelle maîtresse. Arrive 1866 et le décès de sa première femme, restée à Dresde. C'est pour Richard l'occasion de se rapprocher de Cosima et, finalement, de l'épouser. Avec l'appui de sa nouvelle muse, il reprend l'écriture de Siegfried l'année où lui naît un petit… Siegfried !
Suivront alors les représentations de
la Walkyrie et la composition du Crépuscule des Dieux, lorsque Loki (Loge) le vengeur déchaîne ses flammes contre un Walhalla décati. Un Maître est né qui rayonne déjà sur l'Occident, grisé par un vent nouveau qui révolutionne la mise en scène lyrique...
Wagner conçoit ensuite l'épicentre de son Oeuvre à Bayreuth, dans son Festspielhaus. Mais ce n'est qu'en 1876, tard dans sa carrière, que Richard Wagner assiste à l'intégrale de
l'Anneau. La consécration. Sa vie vient de défiler sur une partition que déjà sonne le crépuscule du dieu, qui nous livre pourtant Parsifal l'année d'avant sa mort. Travailleur infatigable, il réinvente le parcours initiatique de Perceval, qui a pour théâtre Montsalvat et ses chevaliers gardiens du Graal, le Calice du Précieux Sang. Parsifal, le Pur si Fol est en quête de son identité et pour y parvenir, il sauvera toute la Confrérie. Notons au passage la jubilation métaphysique de l'Enchantement du Vendredi Saint, ode mystique à tous les sens…
De ses nombreux voyages, Wagner l'Européen préféra la douceur du littoral vénitien pour y échouer sa tempête.

Il s'éteint le 13 février 1883, délesté de ses nombreux tourments lyriques. Peu d'hommes comme Wagner ont réussi la synthèse entre les courants révolutionnaire, patriote et symboliste, l'attachement à la patrie charnelle comme à l'élément concret historique. Peu d'entre les hommes peuvent encore de nos jours comprendre un message d'éternité... Serez-vous de ceux-là ?

" Les plus grands hommes naissent posthumes "

disait Nietzsche. Wagner n'a pas attendu.

Brünnhilde

(article extrait du L a n s q u e n e t n°10 été 1999)

 

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