La Conquête anglaise au Canada entraîna non seulement une rupture politique, mais aussi une rupture économique, sociale et, comme il se doit, linguistique. Le Canada, en devenant une colonie britannique, se vit décapité de sa classe dirigeante française en transférant le pouvoir politique et économique aux conquérants anglais. On assista à la réduction de l'univers économique des Canadiens français qui, pour survivre, se replièrent sur l'agriculture, l'artisanat et le petit commerce. En faisant le dur apprentissage de la vie commune avec ses conquérants, la société canadienne-française développa des réflexes de survivance axés sur la défense de sa religion, de sa langue et de ses droits. Toute l'histoire des Canadiens français sera marquée par cette trilogie religion + langue + loi: la religion catholique, la langue française et les lois civiles françaises.
La Conquête anglaise marqua le début de la traversée du désert qui entamait le processus de détérioration du statut de la langue française au Canada. Malgré les visées assimilatrices des conquérants, les francophones survécurent grâce à leur opiniâtreté, à leur isolement, à leur surnatalité et... aux erreurs de leurs maîtres. Mais il faut retenir surtout que, à partir de cette période, l’histoire de la langue française au Canada devint le reflet d'une langue dominée.
1 Le régime militaire (1760-1763): le statu quo provisoire
La défaite française sur les plaines d'Abraham en septembre 1759 entraîna, on le sait, la prise de Québec, suivie de la capitulation de Montréal (1760) par le gouverneur Vaudreuil. Pendant que se poursuivait l'occupation militaire du Canada, le général anglais Jeffrey Amherst procéda à l'organisation d'un régime administratif provisoire, car, tant que la guerre continuait en Europe, le sort du pays demeurait incertain. Néanmoins, quelque 2500 soldats et administrateurs français quittèrent immédiatement la colonie et retournèrent en France; l'année suivante, environ un millier d'autres personnes que la situation inquiétait firent de même.
En 1761, les francophones formaient 99,7 % de la population; le poids du nombre interdisait aux Anglais de pratiquer une politique colonisatrice trop radicale. Le nombre d'anglophones n'était en effet pas très élevé, il ne dépassait pas les 600 en 1765. Pragmatique, le conquérant adopta le statu quo. Étant donné que le peuple ne pouvait obéir aux ordres que s'il les comprenait, les autorités anglaises émirent leurs ordonnances en français et permirent aux Canadiens d'occuper de nombreux postes dans l'administration et la justice. L'Administration de la nouvelle colonie, la Province of Quebec — à l'époque le mot «province», tant en Angleterre qu'en France, désignait une «colonie» —, s'organisa donc en français. Les actes notariés continuèrent d'être rédigés en français, de même que les registres de l'état civil tenus par les curés. Cependant, la connaissance de la langue anglaise apparaissait dorénavant comme très utile pour assurer la promotion sociale et économique; l'élite canadienne se mit lentement à l'apprentissage de la nouvelle langue. De cette courte période, il y a donc peu à dire dans la mesure où une sorte de statu quo se perpétuait.
À partir de cette époque, le terme de «Canadiens» (ou Canadians) désigna les descendants des colons français qui se sont établis en Nouvelle-France et qui ont continué à parler français, par opposition aux «Britanniques» (ou British) ou aux «Anglais», les nouveaux occupants et les nouveaux immigrants.