
Mon père et moi avions toujours vécu pour notre patrie et pour notre roi. Même si mon père avait été pendant ma jeunesse presque toujours absent, il avait été un modèle pour moi un modèle de bravoure et une source d'admiration pour ses décorations qu’il prenait soin de classer dans une tablette de la commode en bois d’acajou vitrée. Je me consolais en me disant que lorsque je serai en âge de m’enrôler dans l’armée, je pourrai devenir moi aussi un haut gradé avec autant d’aventures à raconter. Cela ne plaisait guère à ma mère, car elle croyait que c’était une voie où la mort était énévitable.

Les années passèrent et en 1751, je m’enrôlais dans l’armée. J’étais devenu un jeune londonien de dix-neuf ans dont ma mère avait tant pris soin. Jour après jour, mois après mois, année après année, ma vie se résumait à la routine et aux entraînements. Je commençais à avoir soif d’aventure et de découvertes.

Enfin, après quatre années de formation, j’étais prêt à défendre mon pays et le général Brown m’en donna l’occasion en convoquant une centaine de soldats dont je faisais partie. J’allais dire mes adieux à mes parents avant d’entreprendre une nouvelle étape importante de ma vie.

Cela fut un voyage long et épuisant. Cependant, tous les soirs, mes copains et moi, jouions aux cartes, cela faisait passer le temps plus vite. Certains furent malades tout le long du trajet. Au moment où nous arrivâmes enfin, tout le monde fut enthousiasmé, mais je crois que la beauté du paysage nous époustouflait et nous avions tous quitté ces pensées qui nous troublaient.

Dès notre arrivée, le 31 juillet, notre vie ne fut d’aucun repos. Nous fûmes tout de suite convoqués pour une importante mission car Lawrence écrivit à Monckton:
«Afin d'empêcher les Acadiens de s'enfuir avec leurs bestiaux, il faudra avoir grand soin que ce projet ne transpire pas; et le moyen le plus sûr pour cela me paraît d'avoir recours à quelque stratagème qui fera tomber les hommes, jeunes et vieux (surtout les chefs de famille) en notre pouvoir. Vous les détiendrez ensuite jusqu'à l'arrivée des transports afin qu'ils soient prêts pour l'embarquement. Une fois les hommes détenus, il n'est pas à craindre que les femmes et les enfants ne s'enfuient avec les bestiaux. Toutefois, il serait très prudent, pour prévenir leur fuite, non seulement de vous emparer de leurs chaloupes, de leurs bateaux, de leurs canots et de tous les autres vaisseaux qui vous tomberont sous la main, mais en même temps de charger des détachements de surveiller les villages et les routes. Tous leurs bestiaux et leurs céréales étant confisqués au profit de la Couronne, par suite de leur rébellion et devant être appliqués au remboursement des dépenses que le gouvernement devra faire pour les déporter de ce pays, il faudra que personne n'en fasse l'acquisition sous aucun prétexte. […]»¹

Je ne voulais guère m’emparer d’innocents qui n’avaient que des fourches et que quelques fusils de chasse. Mais c’était les ordres. Nous n'apprenions qu’à obéir et non à penser.
Toile de Nelson Surette
Le 3 septembre 1755, le colonel John Winslow proclamait à 300 hommes et jeunes garçons convoqués dans l'église de Grand-Pré qu'ils allaient se faire déporter et que leurs possessions seraient confisquées par la couronne britannique.
Image tirée du site
http://collections.ic.gc.ca/acadian/francais/gallery/gallery1/gallery1.htm

Après que nous ayons emprisonné les hommes, ils convoquèrent le reste des familles éployées en leur faisant part des sanctions qu’ils auraient pour les gens qu'ils aimaient s'ils ne venaient pas. Dans la petite église où les Acadiens sont rassemblés, notre Lieutenant-Colonel John Winslow leur dicta leur avenir sans aucune culpabilité. Enfin les Acadiens tentèrent de faire valoir un dernier argument pour essayer de convaincre les autorités anglaises de ne pas les désarmer. Personne ne pouvait dissimuler la rage, la crainte, la peur et les cris effroyables des personnes qui se trouvaient dans ce lieu saint et béni. Je ne désirais qu'une chose, que quelqu'un entende mes prières.

Une fois débarrassé des habitants, mes confrères et moi entreprirent de brûler les maisons et de s'emparer du bétail. La frayeur m'envahissait, je vis de mes yeux ce que le pouvoir pouvait provoquer. Comment une personne peut-elle être aussi rapace et avoir des pensées aussi sordides et répugnantes ? Les mots me manquaient pour décrire cette horreur. Nous avions comme ordre, nous, les soldats anglais, de les entasser de force sur des bateaux pendant que la garnison britannique s'affairait à brûler leurs maisons et leurs granges. Les amants et les familles furent séparés. Plusieurs navires ont coulé, emportant avec eux leurs passagers. Les survivants seront par la suite dispersés et abandonnés à leur sort dans les colonies de la côte est américaine, dans les Caraïbes et même en France.
Toile de Nelson Surette
Après l'expulsion, beaucoup de bâtisses sur les terres acadiennes furent détruites par les troupes britanniques qui s'emparèrent également du bétail laissé dans les champs.
Image tirée du site
http://collections.ic.gc.ca/acadian/francais/gallery/gallery1/gallery1.htm

Pour ma part, j’entrepris un retour vers Londres où je réalisais pleinement que ma soif d'aventure dont je rêvais, s'était tournée en cauchemar.

Enfin pour me persuader de la terreur que j'avais vu et afin de me convaincre que tout cela n'était pas entièrement de ma faute, je quittais le nid familial du moins ce qui en restait car mes parents étaient décédés peu longtemps après mon retour en terre britannique. Une fois pour toute, je voulais cesser de souffrir et oublier ces images d'horreur qui me tourmentaient. Je partis donc m'installer en Amérique pour vivre ce qui me reste de ma vie misérable. En arrivant, à l'été 1784, je marchais sur le chemin et découvris une petite auberge chaleureuse où il semblait y faire bon vivre. Une jolie enseigne de bois vernis à l'île Saint-Pierre me souhaitait la bienvenue en affichant en lettres coquines ''Auberge du Petit Chemin''…
¹ Citation tirée du site http://www.ifrance.com/andhebert/deportat.html
Par une belle soirée à l'auberge du Petit Chemin...
Précédent
Retour à l'accueil