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Il était une fois en Acadie ...
Gabriel Hébert


Je suis né le 15 février 1749 au Bassin des mines en Acadie. Ce fut , selon ce que ma mère me racontait, une année de bouleversements. Tout d’abord, l’Angleterre, par le biais de Lord Cornwallis, fonda la ville d’Halifax où elle y établit une forteresse. Cette ville remplaça Annapolis (Port Royal) en tant que capitale et centre militaire de la Nouvelle-Écosse. Ensuite, Cornwallis voulut imposer aux Acadiens un serment d’allégeance sans condition qu’ils refusèrent avec raison, car en 1730 ils avaient déjà signé un tel serment, mais avec conditions. Ils découvrirent donc qu’ils furent victimes d'une supercherie, car ce serment devait être le dernier.


Toile de Nelson Surette
Signature d'un serment d'allégeance.
Image tirée du site
http://collections.ic.gc.ca/acadian/francais/gallery/gallery1/gallery1.htm

Quelques années après ma naissance, plusieurs familles, incluant la mienne, émigrèrent vers l’île Saint-Jean, car elles commençaient à redouter les Anglais. En raison de mon jeune âge, il va de soi que je ne comprenais absolument rien à ces conflits politiques.

Ma nouvelle demeure se situait près d’un vaste champ où je m’amusais à jouer à la guerre avec mes amis. Nous nous prenions pour de grands généraux ou bien pour de valeureux soldats tentant de tendre une embuscade à nos ennemis, les Anglais. Nos parents discutaient constamment des «méchants Anglais» qui menaçaient de disperser notre peuple, donc par convention, nous, les enfants les détestions aussi. Pour nous, leurs conflits étaient aussi inoffensifs que nos jeux de guerre.

C’est pour cela que lorsque maman me réprimanda sévèrement parce que je faisais semblant d’être un général menant ses soldats au combat et qu’elle m’interdit formellement de m’adonner à ce jeu brutal, je ne compris pas le fondement de sa colère subite, car elle était normalement de nature excessivement calme. Depuis quelque temps, elle était plutôt anxieuse. Presque tous les Acadiens de Grand-Pré, de Beaubassin, d'Annapolis et du Bassin des mines furent déportés au cours de l’année 1755 et elle avait très peur que les Anglais nous arrachent à notre tour de nos terres. Elle avait beaucoup de difficulté à dormir et elle ne semblait pas être la seule.

En effet, âgé de seulement 6 ans, je sentais l’agitation inhabituelle à l’île Saint-Jean et je commençais à être effrayé à force d’écouter les propos des adultes. J’avais déjà perdu mon entrain d’antan, je ne jouais même plus dans les champs, car l’euphorie n’était pas de mise dans cette atmosphère sombre.

Les craintes de maman furent finalement fondées, car en 1758 les Anglais entrèrent à l’île Saint-Jean. Ils nous forcèrent à quitter l’endroit et à embarquer à bord de leurs voiliers. Je ne voulais pas quitter ma maison, mon territoire, mon pays. Où nous emmèneraient-ils? Est-ce que maman resterait avec moi ? Pour en être certain, je m’agrippais à sa jupe, elle me serra donc dans ses bras en sanglotant. Je retenais mes larmes, car je ne voulais pas pleurer devant les Anglais. Je voulais comprendre pourquoi nous devions partir, pourquoi est-ce que nous ne pouvions pas riposter à l’affront qu’ils nous faisaient en nous délogeant et pourquoi les hommes, si forts qu’ils soient, ne les empêchaient pas de disposer de nos vies.



Peinture de Claude Picard
Le départ vers l'exil 1755
Image tirée du site
http://www.cyberacadie.com/legrandd.htm

À contrecoeur, nous prîmes place à bord d'un bateau. Le voyage fut long et ardu. Je vis un voilier contenant mes confrères et mes consoeurs couler à proximité de notre embarcation. Il y eut plus d’une centaine de victimes. J’assistais à la scène, impuissant, ne pouvant même pas essayer de les aider. Au cours de ce périple, plusieurs personnes moururent des épidémies de scorbut et de vérole. Je fus chanceux de m’en sortir vivant, mais la mort aurait peut-être été plus douce que ce qui m’attendait.

Nous arrivâmes enfin à destination, l’Angleterre. Le jeune homme de presque dix ans qui débarqua sur le quai n’était plus du tout le même que celui qui avait quitté l’Acadie quelques mois plus tôt. Mes traits tirés, mon air sévère et sans vie me faisaient paraître beaucoup plus vieux. Mon corps n’était pas le seul à avoir vieilli, mon esprit était plus développé et ma façon de voir ce qui m’entourait était passé de l’insouciance à l’objectivité. La vitalité ne transperçait plus mon regard comme elle transperce celui de chaque enfant et ma joie de vivre avait laissé place à une profonde indignation envers la vie et ses nombreuses injustices.

L’Angleterre nous accueillit froidement. Nous lui causions déjà assez de problèmes en Acadie et maintenant elle devait se charger de nous. Fardeau un jour, fardeau toujours. Nous fûmes donc emprisonnés quatre ans à Liverpool. Quatre ans à me faire traiter en animal, quatre ans à vivre enfermé, quatre ans à rêver du jour où la liberté me serait rendue. Chaque jour, je me demandais ce que j'eusse pu faire à Dieu pour qu’il m’abandonne ainsi au début de mon adolescence. Tant de questions sans réponse me torturaient l’esprit jour après jour.

En 1763, l’année où le traité de Paris fut signé, on me retira mes chaînes, j’avais alors 14 ans. Les Anglais me rapatrièrent en France, dans la ville de Lyon. J’étais très heureux de quitter l’Angleterre, mais je ne me sentais pas plus chez moi en France. Ma mère n’ayant pas survécu à la prison, je me retrouvais seul pour affronter une fois de plus l’inconnu.

Quelques mois après mon arrivée à Lyon, un ébéniste me prit en pitié et m’engagea malgré mon manque d’expérience. Je travaillais avec lui une vingtaine d’années et je finis par m’accommoder à la France. Toutefois, je ne pouvais oublier ma terre d’origine.

En cet été 1784, à l’âge de trente-cinq ans, j'ai décidé de retourner m’installer en Acadie. Je vendis tous mes biens et pris le peu de mes économies puis j’amorçais en sens inverse le voyage que j’avais entrepris il y avait de cela vingt-six ans. Par contre, ce fut un voyage beaucoup plus gai que le précédent, ce qui, il faut l’avouer, n’était pas difficile à surpasser. J’étais plutôt emballé, mais aussi très anxieux de retourner dans mon pays.

Une fois arrivé, je trouvais l’auberge du Petit Chemin à l'île Saint-Pierre où je m’arrêtais pour la nuit afin de me reposer un peu …


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