« Notre famille était une des plus anciennes de l’Acadie. Mon ancêtre Michel Boudrot avait quitté la France le 20 juin 1632 à bord d’un majestueux voilier de 250 tonneaux. Le 8 septembre 1632, il a pu enfin apercevoir les rives d’une nouvelle terre; l’Acadie. Port-Royal était fondé depuis quelques années seulement et une tâche énorme attendait les nouveaux arrivants. Après cinq longues années de labeur acharné, les travaux nécessaires furent achevés. Michel retourna en France où il épousa Michelle Aucoin. L’heureux couple regagna notre pays vers 1642. Ils s’établirent à Grand-Pré où ils s’étaient entendus pour y fonder ensemble une belle et grande famille.
Ils se sont bien acquittés de leur mission puisque aujourd’hui, je suis parmi vous et vous êtes de ce monde aussi. Ils eurent de nombreux enfants et quatre générations plus tard, je suis né. Aujourd’hui même, la descendance se poursuit. Sur la terre où ils avaient mis tant d’efforts à la rendre prospère, habite encore une famille heureuse de la lignée des Boudrot. »
Madeleine, François, Jacob, Thomas et même la petite Catherine m’écoutaient attentivement. Confortablement assis dans mon fauteuil berçant préféré, je prenais plaisir à raconter l’origine de la famille. Même mon plus vieux, Mathieu, semblait m’écouter sans que rien n’y paraisse.
Je ne pouvais être plus heureux auprès de ma femme Marguerite et de mes sept enfants. Le printemps approchait et le dur travail aux champs allait recommencer. Comme toutes les années précédentes, j’allais me dépasser pour que la récolte de l’été 1755 soit suffisante pour satisfaire ma famille pour l’année à venir. La période estivale passa vite et sans même avoir eu le temps de prendre quelque repos, la saison des récoltes arriva.
Le 4 septembre, le lieutenant-colonel John Winslow émit un acte de convocation dans lequel il spécifiait que tous les Acadiens habitant dans les districts de Grand-Pré, de Mines, de la Rivière aux Canards et des lieux adjacents devaient se rassembler pour le lendemain dans l’Église de Grand-Pré. On menaça même de saisir tous les biens des absents.
Je suppose qu’ils nous entretiendront encore de l’éternelle question du serment de fidélité à l’Angleterre. Encore veulent-ils le modifier ou le renouveler pour le mettre encore plus à leur avantage ? Pourquoi les Anglais tiennent-ils absolument à ce que notre peuple se range de leur côté? Pourtant, si nous voulons nous en sortir, il va de soi qu’il est préférable de demeurer neutre aux conflits entre les Anglais et les Français qui se disputent et s'échangent l’Acadie à coup de traités qui sont valides pour quelques années seulement. Je rêve du jour où enfin je pourrai dormir sans crainte pour l’avenir de ma famille.
Le lendemain, le 5 septembre, je me rendis avec quelques voisins et mon fils aîné à l’Église du village. On avait bien précisé que tous devaient venir, hommes, vieillards et adolescents. Il y avait foule sur le parvis. En fait, quatre cent quatre-vingt-dix-huit personnes s’y trouvaient à l’heure de la convocation.
Un sentiment d’angoisse m’envahit. Je sentais que le pire pouvait arriver. J’avais eu vent de certaines rumeurs concernant les actes qu’auraient commis quelques militaires anglais dans les terres avoisinantes. Ils auraient apparemment confisqué armes et embarcations à plusieurs habitants. Tentaient-ils de réduire notre pouvoir ?
Le lieutenant-colonel John Winslow fit une entrée triomphale et prit la parole :
« J'ai reçu de Son Excellence le gouverneur Lawrence, les instructions du Roi. C'est par ses ordres que vous êtes assemblés pour entendre la résolution finale de Sa Majesté concernant les habitants français de cette province de la Nouvelle-Écosse. . . Vos terres, vos maisons, votre bétail et vos troupeaux de toutes sortes sont confisqués au profit de la couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos mobiliers, et que vous-mêmes vous devez être transportés hors de cette province. Les ordres préemptoires de Sa Majesté sont que tous les habitants de ces districts soient déportés.¹ »
Tous étaient sidérés par les propos inacceptables du Lieutenant-Colonel. Qu’avions-nous fait pour être, comme du bétail, ainsi chassés de nos terres? Étions-nous menaçants à ce point pour l’Angleterre ?
Des sentinelles nous gardaient prisonniers à l’intérieur de l’église. Malgré le fait que Winslow avait annoncé qu’il éviterait la séparation des familles, j’étais persuadé que je ne reverrais plus jamais ma femme et le reste de mes enfants. Je cherchais un moyen de les avertir de leur sort, mais personne ne savait comment s’échapper. La tension dans l’église était au plus haut point. Tous sentaient leur heure venir.
On arrêta René Leblanc, un vieux chef du clan des loyalistes, avec tous ses fils et petits fils qui se sont présentés à la convocation. Tous respectèrent la sagesse de ce grand homme. On s’entendit pour écouter ses conseils. Il valait mieux, pour notre avenir et celui de nos familles, offrir notre entière soumission aux Anglais, même pour les plus guerriers et rebelles.
Le temps passait et je n’avais rien à manger comme tous les autres hommes. Il nous fallait au moins du ravitaillement sinon nous étions tous destinés à mourir de faim et de chaleur dans cette église où nous étions serrés comme des sardines et piégés comme de vulgaires rats. En prenant conscience de ce problème pour le moins majeur, Winslow autorisa une vingtaine de personnes parmi nous à sortir pour aviser les familles et quérir des vivres de ces dernières pour nous, pauvres prisonniers.
Les environs fourmillaient de soldats qui gardaient l’église de Grand-Pré et empêchaient toute tentative de fuite des femmes et des enfants restés au foyer. J’en entendis même un dire que Murray avait effectué la même opération à Piziquid. Il l’avait écrit à Winslow.
Au matin du dixième jour de septembre, un groupe de jeunes, dépassés par les événements, avaient commencé à s’agiter. Je joignis ma voix à celle des autres pères pour implorer un retour au calme. Ils allaient nous perdre. Effectivement, après avoir entendu le rapport du soldat de garde, le conseil décida de nous séparer et de nous embarquer sur cinq bateaux différents en commençant par les jeunes gens. J’aillais donc être peut-être séparé de mon fils. Cette seule pensée me rendit fou.
Quand Winslow ordonna au groupe de cent quarante et un jeunes hommes, dont Mathieu faisait partie, de s’avancer, ils ne bougèrent point. Mon fils aîné me jeta un regard rempli de tristesse et de désespoir. Au fond de moi, je priai pour qu’il trouve le courage d’obéir aux Anglais même si je devais retenir le tremblement de mes jambes. Un jeune homme que je ne connaissais pas s’avança et se fit porte-parole du groupe en affirmant qu’ils ne s'en iraient pas sans leurs pères.
Malgré les protestations, peu à peu, chaque jour, de nouveaux hommes sont amenés aux bateaux. Les femmes continuèrent d’envoyer des vivres pour leur mari et leurs fils en captivité. Pendant près d’un mois, rien dans les événements n’évolua, mais la crainte du pire prenait d’assaut la population entière.
Winslow et son compatriote Murray décidèrent d’en finir. Le 8 octobre de la même année 1755, l’embarquement à Grand-Pré commença. Du bateau où je pourrissais depuis un mois, j’apercevais femmes et enfants qui avaient l’air autant perdu que terrorisé. Ces femmes, nouveau-nés dans les bras, essayaient de garder la famille ensemble, les larmes aux yeux. Les Anglais dépossédaient sans honte ceux qui tentaient d’apporter avec eux meubles et effets précieux. Il y avait foule dans le port.
Je vis ma femme et mes enfants qui s’embarquaient à bord d’un autre vaisseau. Je criai mon désespoir de ne jamais les revoir. Plus loin, ma petite Madeleine qui semblait avoir l’air tellement vieille du haut de ses seize ans s’était perdue dans la foule en serrant contre son cœur la veste de son fiancé à qui on venait de la séparer. Poussée par les mouvements de la foule, elle avait disparu de ma vision. Tout à coup, je ne vis plus rien, tout semblait noir et dépourvu de sens. Je me noyai dans mon désespoir parmi tous ces gens déchirés eux aussi.
La nuit tomba. Après ces heures d’insomnie bercée par le bruit des sanglotements venus de toutes parts, une nouvelle frappa tout le monde; vingt-quatre jeunes gens avaient profité du brouillard pour fuir malgré les huit sentinelles et l’équipage qui gardaient chaque navire. On annonça que si les fugitifs n'étaient pas revenus dans les deux prochains jours, tous leurs amis captifs paieraient impitoyablement. Une crainte encore plus grande envahit le bateau, et les pères de ces rebelles ne purent éviter les regards désobligeants que leur portèrent leurs confrères.
Le 27 octobre, les navires de Grand-Pré s’éloignèrent enfin du port et rejoignirent une flotte de vingt-quatre bateaux où étaient entassés des milliers d’Acadiens. Je me dirigeai vers une destination inconnue loin de ma femme et de mes enfants.
Mon aventure me conduisit en Louisiane. Depuis ce jour, j'ai passé des années à parcourir les colonies et terres anglaises dans l’espoir de retrouver ma famille.
Par un beau jour d’été de 1784, je suis tombé sur un vieux journal français datant de 1783. Je le feuilletais distraitement. J’étais vieux. Tout espoir de retrouver ceux que j'aimais et ma joie de vivre ne m’habitaient plus désormais. Un article attira mon attention. On y mentionnait que les Acadiens réfugiés aux Îles Saint-Pierre-et-Michelon avait obtenu le droit de revenir de leur exil en France qui leur avait été imposé quelques années auparavant. Peut-être parmi ces Acadiens sans terre se trouvaient ma femme ou mes enfants.
Sans hésiter, j'ai trouvé le courage de prendre un bateau, malgré ma grande peur du voyage en mer. Après un éprouvant voyage plein d’espoir, j’ai débarqué dans un port tranquille. Mort de faim, je me suis arrêté dans une charmante auberge pour festoyer à ma guise. Mon pèlerinage commença donc dans l’accueillante salle à manger de l’auberge du Petit Chemin…
¹ Citation de John Winslow dans : Acadie; Esquisse d'un parcours; Sketches of a Journey. p.52