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Il était une fois en Acadie ...
Marie Leblanc

Étienne devait avoir au moins vingt ans, trois ans de plus que moi. Ses cheveux bruns faisaient ressortir les reflets verts de ses yeux noisette. Tout ce qu’il disait me captivait. Nous avions beaucoup de points en commun, malgré le fait qu’il était Français et moi Acadienne. Nous avions décidé de nous revoir prochainement afin que je lui fasse visiter Annapolis-Royal… Bien que j’aurais voulu lui faire découvrir l’île Sainte-Croix qui était merveilleuse sous le chaud soleil de l’été 1754.

Au fil des jours, des semaines et des mois, la tâche des provisions était devenue une échappatoire pour me rendre en ville et le voir.

Au début de l’automne, Étienne me présenta son ami Charles De Lavoisier. Les deux jeunes hommes étaient des amis d'enfance, mais ils semblaient totalement différents. Pourtant leur père étaient de même tempérament d’après leurs témoignages. Nous passâmes un après-midi tous les trois, au cours duquel Charles me raconta les exploits de son père et ceux de son nouvel ami. Il m’expliqua comment les Anglais avaient maintes fois conquis l’Acadie et comment les Français avaient riposté à tout coup. Depuis la fondation de la colonie en 1604, ces deux ennemis avaient toujours convoité ce petit bout de terre. En quelques heures tout avait été raconté. Cependant, Charles avait oublié que j’avais vécu une partie de ces conflits, mais il était tellement prétentieux qu’il ne s’en aperçut point.

Toutefois, il ne se gêna pas pour exprimer sa désapprobation sur la relation qu’entretenait Étienne de Biencourt, son ami, avec moi. Il pensait même à la réaction qu’aurait M. De Biencourt s’il apprenait mon existence. Moi, la pauvre habitante acadienne fréquentant un beau jeune homme de bonne famille française dont le père avait l’honneur de côtoyer certains hommes des plus puissants de France.


Toile de Nelson Surette
La première moitié du 18e siècle est souvent perçue comme la période d'âge d'or chez la communauté acadienne. La prospérité agricole soutenait un niveau de vie sain.
Image tirée du site
http://collections.ic.gc.ca/acadian/francais/gallery/gallery1/gallery1.htm

Malgré les propos désobligeants de Charles De Lavoisier, Étienne et moi continuâmes de nous fréquenter. Nous fêtâmes avec joie l’arrivée de l’année 1755 en espérant qu’elle serait meilleure que la précédente. En effet, tous souhaitaient que l’Acadie devienne une terre qui cesserait d’être convoitée par les Anglais et les Français. Vivre dans la crainte d’une attaque imminente était insupportable. Tous frissonnaient à la seule pensée des événements des dernières années.

Au fond de moi, je souhaitais trouver la paix bien isolée dans un petit coin de pays avec pour compagnon mon seul et unique amour. Cependant, nous redoutions la colère de mon père en apprenant nos éventuelles fiançailles. Je croyais que rien ne pouvait nous séparer et nous enlever notre bonheur, mais je m’étais malheureusement trompée.

Dans une grise matinée de début d’hiver, les Anglais débarquèrent à Annapolis-Royal. Ce jour là, j’étais sur la place publique avec Étienne. J’étais totalement sous le choc. Bien que des doutes et des rumeurs circulaient depuis quelques temps. En effet, depuis le 25 juillet, des menaces de la part du gouverneur Lawrence concernant la déportation de notre communauté se faisaient de plus en plus insistantes et nous commençâmes à croire que Lawrence n’hésiterait pas à agir. Nous entendîmes des cris de femmes et des pleurs d’enfants quand ils comprirent pourquoi les Anglais arrivaient. Certains hommes, pris de panique, sortirent les quelques rudimentaires armes qu'ils avaient en leur possession. Un père de famille affolé tira au hasard avec son vieux fusil de chasse. Le coup résonna et un des soldats britanniques sorti à son tour son arme et le pointa vers l'homme qui se tenait prêt de nous. Étienne avec son grand coeur voulu protéger le père révolté. Mon amour poussa l'homme pour éviter qu'il soit atteint par la balle. Je criai, mais il était déjà trop tard, la balle avait atteint Étienne à l’abdomen. Il s’écroula sur le sol en poussant un effroyable cri de douleur. Je me précipitai à ses pieds.

- Étienne!!!!

- Marie, va rejoindre ta famille et sauve-toi.

- Je ne t’abandonnerai pas ainsi, tu vas t’en sortir. Il faut que tu t’en sortes.

- Je t'aime Marie.

- Je t’aime aussi.

À cet instant, il mourut dans mes bras. Autour de moi, tout était confus, des larmes me brouillaient la vue. J’entendais les hurlements des enfants qui refusaient de quitter leur maison et leurs amis. Je demeurai auprès du corps de mon bien-aimé jusqu’à ce qu’un soldat anglais me traîne au bateau pour m’emmener dans un lieu dont j’ignorais totalement l’existence. Je tentai de me débattre, mais je n’avais pas la force de lutter contre cet homme beaucoup plus imposant que moi. Je pris donc place à bord d'un bateau. Je me sentais terriblement seule malgré les autres Acadiens qui m’accompagnaient, car nous étions tous sans voix face au drame que nous vivions. Je regardai pour une dernière fois l’Acadie en espérant un jour la revoir et surtout en me demandant où les Anglais nous emmenaient.



Toile de Nelson Surette
Les Acadiens s'embarquèrent à bord des navires au début du mois d'octobre 1755. Dans le désordre et la panique qui suivirent, plusieurs familles furent separées.
Image tirée du site
http://collections.ic.gc.ca/acadian/francais/gallery/gallery1/gallery1.htm

Finalement, nous nous retrouvâmes sur la côte des colonies anglaises, plus précisément à Boston. Je ne savais guère où aller et surtout à qui m’adresser puisque je ne parlais pas un mot de cette langue étrangère. Un jour, je rencontrai un père de famille bourgeoise qui connaissait les rudiments de notre langue. Une de ses servantes venait de le quitter pour se marier, donc il m’engagea pour la remplacer. Je passai de nombreuses années au service de cette charmante famille.

Une dizaine d’années après mon arrivée à Boston, je rencontrai un homme dont le regard me faisait légèrement penser à celui d’Étienne, mon amour d’antan. C’était un pêcheur de morue prometteur du nom de Bernabé Melanson qui vendait sa marchandise au port de Boston. Nous nous mariâmes peu de temps après notre rencontre et nous nous établîmes sur les côtes de Terre-Neuve où nous vécûmes heureux pendant de longues années.

En 1784, Bernabé reçut une lettre d’un de ses anciens compatriotes qui avait eu vent d’un important contrat de pêche. Nous nous rendîmes donc à l'île Saint-Pierre à l’auberge du Petit Chemin pour y rencontrer son ami. Une fois arrivés, nous prîmes un excellent repas dans la salle à manger de l’auberge…



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