Tous droits réservés)Le Bas-Empire romain ne mérite plus aujourd’hui la sombre réputation que lui donnèrent les premiers historiens de l’Antiquité. La crise du IIIe siècle après J.-C. contribua certainement à jeter l’Empire dans une période de troubles et d’instabilité, mais les travaux des dernières décennies révèlent le rétablissement qui s’accomplit dès la fin du siècle. Les cités romaines que l’on s’imaginait désertées et en ruines offrent plutôt un exemple de continuité et d’évolution. En effet, par le développement de leur urbanisme et leur rôle de centres d’échanges exemplaire, les villes incarnèrent le dynamisme du Bas-Empire, de la fin du IIIe siècle jusqu’au Ve siècle. Elles s’embellirent par des restaurations et des nouvelles constructions, en plus de profiter de l’évergétisme chrétien en plein essor. Les cités demeurèrent également des foyers de communication, autant sur le plan économique que culturel.
Un urbanisme en évolution
Au Bas-Empire, les dépenses des cités furent davantage consacrées à la restauration des vieux édifices publics qu’à la construction de nouveaux. Bien que cela constitue un indice d’appauvrissement de l’Empire, il ne faut pas oublier que les innombrables bâtiments hérités des siècles passés permettaient aux villes « de bénéficier d’un urbanisme d’une grande richesse [tout] en se contentant d’entretenir et d’enrichir l’acquis1». Les quinze constitutions impériales de 321 à 395 consacrées en tout ou en partie au problème de la restauration des édifices anciens démontrent jusqu’à quel point les empereurs du Bas-Empire eurent à cœur la conservation des villes. Plus tardive, la 4e novelle de Majorien du 11 juillet 458 est un document révélateur. L’empereur, dans un souci de préservation, y interdit la destruction des ouvrages anciens pour la construction de nouveaux2. En effet, le prélèvement de pierres ou de colonnes était fréquent, particulièrement sur les temples. Ces derniers furent cependant protégés par de nombreuses lois, celle de Théodose entre autres. Malgré l’interdiction de les fréquenter, les temples purent ainsi survivre au saccage3. Les exemples de restaurations sont abondants. À Rome, l’enceinte construite par Aurélien et achevée par Probus vers 279 fut modifiée par Maxence puis Honorius pour en améliorer l’efficacité. Les aqueducs, les ponts et les routes furent entretenus régulièrement. Les dégâts que subit l’amphithéâtre flavien, victime de la foudre en 320 et de trois tremblements de terre, furent à chaque fois réparés. Le préfet de la Ville Lampadius remit à neuf l’arène, le podium, les portes et les gradins après le tremblement de terre de 4434. À Calama en Afrique, un notable fit reconstruire à ses frais un temple dédié à Apollon, tandis que les membres de la curie de Mididi en Byzacène se cotisèrent pour reconstruire la curie et ses portiques5. L’Afrique constitua cependant une région particulièrement touchée par l’essor urbain, avec ses trois cent trente-deux chantiers de construction ou de rénovation entre la fin du IIIe siècle et le début du Ve siècle6.
Les constructions furent nombreuses au Bas-Empire. Quelques innovations touchèrent la plupart des cités : elles s’entourèrent de remparts aux IIIe et IVe siècles, des écoles furent créées et l’essor du christianisme provoqua l’édification de groupes épiscopaux comprenant une basilique, un baptistère et la demeure de l’évêque7. Même si Rome fut peu à peu délaissée par les empereurs, elle demeura une cité d’envergure par l’attraction qu’elle exerça continuellement sur les grandes familles riches ainsi que sur les nombreux pèlerins et solliciteurs que l’autorité spirituelle du pape attirait, en plus de son rôle de capitale culturelle en Occident8. Les empereurs ne cessèrent donc de l’enjoliver. Dioclétien y construisit des thermes, Constantin la basilique de Maxence, des thermes et un arc de triomphe d’une hauteur de vingt-cinq mètres, probablement le plus grand de tout le monde romain, et deux nouveaux ponts sur le Tibre furent inaugurés, le pont de Théodose et le pont de Gratien en 370. L’Urbs ne perdit jamais de sa splendeur et lorsqu’il la visita au printemps 357, Constance II en fut émerveillé. Désirant contribuer à sa beauté, il fit venir un obélisque d’Égypte9. Le rôle croissant que tenait le christianisme dans l’Empire romain entraîna aussi l’érection de nombreux édifices. À Rome, des basiliques telles que celles du Latran, de Saint-Pierre ou de Saint-Paul-hors-les-murs, des catacombes, des baptistères et des palais épiscopaux furent construits. À partir de 410, ils furent surtout enrichis par la pose de marbres, de mosaïques et d’émaux10.
Toutes ces activités sur le plan urbain ne se limitèrent pas à Rome. Deuxième capitale du monde romain depuis l’initiative de Constantin en 330, Constantinople connut un essor fulgurant à cette époque. Véritable chantier, sa superficie doubla dès 413, alors que des aqueducs furent construits ainsi qu’un nouveau mur à triple courtine avec tours, glacis et fossés, érigé à un kilomètre de celui de Constantin. Un cirque, un palais et une église furent bâtis à l’est de la ville, tandis qu’un forum avec colonnes, statues, citernes et thermes l’était à l’ouest11. Les grands travaux ne demeurèrent pas non plus l’apanage des cités les plus riches. À Narbonne, l’enceinte construite dès le IIIe siècle après l’invasion des Alamans fut restaurée au moins une fois au Ve siècle par le préfet du prétoire des Gaules qui releva les portes de la ville, en même temps que le pont et l’aqueduc12. Les accomplissements de Rusticus, évêque de Narbonne de 427 à 461, illustrent une partie de l’évolution de l’urbanisme de la ville. Sa principale réalisation fut de rebâtir de 441 à 445 la cathédrale détruite par un incendie, avec l’aide financière d’amis et de fidèles : le préfet des Gaules Marcellus versa six cents sous d’or, l’évêque de Marseille Venerius en donna entre cent et quatre cents et Agroecius et Salutius, de riches laïcs narbonnais, participèrent également aux travaux. Rusticus fit aussi construire l’église Sainte-Marie non loin de la cathédrale et une basilique en l’honneur du martyr de Gérone, Félix13. Des nécropoles apparurent aussi à cette époque et une petite crypte pavée d’une mosaïque datant du IIIe siècle et retrouvée en 1946 servit à accueillir des sarcophages dès la fin du IIIe siècle14.
L’exemple de Narbonne témoigne de la situation positive dans laquelle se retrouvait la majorité des cités romaines du Bas-Empire : rénovant pour conserver leurs monuments, construisant pour s’embellir davantage et obéissant aux besoins de l’Église chrétienne, les villes demeurèrent les joyaux de l’Empire, chassant ainsi l’image de ruines que léguèrent les premiers historiens. Elles restèrent aussi les points névralgiques des activités du monde romain.
Berceaux de l’activité économique et culturelle
Les cités du Bas-Empire conservèrent l’organisation municipale héritée du Haut-Empire. Les trois organes de l’administration remplirent toujours leurs fonctions, bien qu’ayant subi quelques transformations. L’assemblée du peuple, le populus, existait toujours théoriquement au début du IVe siècle, son rôle de plus en plus symbolique se limitant à l’acclamation des magistrats. Le véritable pouvoir était exercé par le conseil municipal, l’ordo des curiales, le nouveau nom des décurions. Il fallait être né libre pour en faire partie, être originaire de la ville ou y demeurer, posséder des biens et un montant requis, variable selon la richesse de chaque région. Chaque cité possédait d’ailleurs des revenus provenant de loyers sur les terres, de droits de commerce, de contributions des magistrats ainsi que des plus riches et de taxes spéciales15. Les magistratures comprenaient quant à elles le curateur de la cité – le maire en quelque sorte – en plus des édiles et des questeurs. La persistance d’élection de prêtres, de flamines, de pontifes et d’augures, souvent en concurrence avec le clergé chrétien, montre bien la vitalité des institutions romaines dans les villes16.
Le retour à la paix après la crise du IIIe siècle favorisa la reprise du commerce. Le commerce extérieur, peu important, se limita aux esclaves venus du nord, de la Perse et du Caucase, à l’encens du Yémen, au poivre de Malabar et aux épices, parfums et soieries de Chine17. Les villes situées aux limites de l’Empire profitèrent de ces échanges : Antioche à la frontière est développa ses relations avec la Mésopotamie et l’Orient tandis que Carthage fit des affaires avec les caravaniers de l’Afrique. Les cités bénéficièrent surtout du commerce intérieur, favorisé par la présence d’un vaste marché commun, par des droits réduits, par une monnaie commune abondante et stable et par l’absence de pirates sur des routes sécuritaires et bien entretenues. Le transport des marchandises se faisait d’abord par voie terrestre à l’aide du service assuré par l’État, le cursus publicus, divisé en deux services distincts : le cursus velox pour la poste expresse et les marchandises légères et précieuses et le cursus clabularis pour les aliments, les matériaux, les vêtements, les armes et le bagage des troupes. Ces services reliaient les villes entre elles par un système de petits et grands relais. Deux cent huit relais liaient Bordeaux à Constantinople et on en comptait cent deux de Chalcédoine à Jérusalem18. Nouveaux axes de l’Empire, les voies de communication étaient présentes dans chaque région, comme celles de Carthage à Tebessa en Afrique, de Taragone à Cadix en Espagne, de Dyrrachium à Thessalonique en Macédoine ou d’Éphèse à Tarse en Asie Mineure19. Le transport se faisait aussi par mer, souvent plus avantageux et plus rapide si les conditions le permettaient. Le trajet de Narbonne à Carthage durait cinq jours, celui d’Alexandrie à Marseille trente, tandis qu’on prenait dix jours pour aller d’Ascalon à Thessalonique, mais vingt pour en revenir20. Les ports de Rome, Ostie et progressivement Portus, occupèrent toujours une place prépondérante dans le commerce maritime, mais la croissance des activités sur la mer Noire, la mer Rouge et la mer Adriatique déplaça cet équilibre21, de même que des cités comme Arles, Marseille, Éphèse et Alexandrie profitèrent de leur situation près de grands cours d’eau pour devenir les points de départ ou de passage du ravitaillement des troupes stationnées aux frontières22.
Au cœur de chaque cité se développèrent des activités économiques et aussi « industrielles », administratives et culturelles. On retrouvait à Trèves une résidence impériale, un palais, une basilique, des temples et des églises, en plus d’un atelier monétaire et des fabriques d’armes23. Ces dernières, environ une quarantaine dans l’Empire, faisaient partie des nombreuses industries de l’État, tout comme les fabriques d’armures, de vêtements pour les soldats et les teintureries. À Alexandrie se trouvaient des industries de linge fin, de verroterie, d’argenterie, de parfums, d’épices et surtout de papyri, en plus d’un commerce maritime avec l’Arabie du Sud, le Golfe Persique et l’Inde. Des industries du vêtement en toile existaient à Tarse, Laodicée, Byblos et Scythopolis, en soie à Beyrouth et Tyr et en lainage de luxe à Amiens et à Bourges. Quant à elle, Jérusalem devait son profit au commerce réalisé avec les pèlerins24. Ainsi, les villes bouillonnaient d’activités à cette époque. Il y avait deux cent soixante-quatorze boulangeries publiques à Rome et une association de charcutiers distribuant pain et viande, tandis qu’une douzaine de métiers se chargeaient d’offrir des services publics : les caudicarii faisaient remonter le Tibre aux navires et les saccarii les déchargeaient, les chaufourniers et les charretiers transportaient la chaux venant de Campanie et de Toscagne tandis que les veilleurs de nuit et les pompiers s’occupaient de la sécurité25. Des jeux se tenaient encore à Constantinople et à Rome, grâce aux fortunes d’aristocrates comme Symmaque qui déboursa deux mille livres d’or et Pétrone Maxime quatre mille vers 41226. Le Bas-Empire fut aussi l’époque où de nombreuses écoles apparurent dans toutes les régions. Le cheminement de saint Augustin est représentatif de celui que devait suivre le Romain désirant s’instruire : après l’école primaire dans sa ville natale de Thagaste, il quitta pour Madaure afin de suivre l’enseignement d’un grammairien, puis il se rendit à Carthage en 370 pour recevoir l’enseignement supérieur d’un rétheur27. Non organisées comme celles du Moyen Âge, les universités de Carthage, Bordeaux, Milan et Antioche avaient une certaine réputation, mais les plus prestigieuses se trouvaient à Rome et à Constantinople pour la philosophie et le droit, Alexandrie pour les mathématiques et la médecine, Athènes pour la philosophie et Beyrouth pour le droit. Les professeurs étaient engagés par l’État et les cités se livraient à une compétition féroce afin de mettre la main sur les plus brillants d’entre eux28.
Avec des structures administratives encore solides, les villes romaines poursuivirent leur rôle de principaux centres d’échanges. Un réseau de routes terrestres et maritimes permit un commerce actif et une grande communication entre les cités alors que toute une vie intellectuelle et économique se déroulait à l’intérieur même de leurs murs.
Conclusion
Les cités incarnèrent donc le dynamisme du Bas-Empire entre la fin du IIIe siècle et le Ve siècle. Usés par le temps ou endommagés par les premières invasions germaniques, les anciens édifices nécessitèrent un entretien accru, pendant que de nouvelles constructions vinrent constamment embellir le paysage urbain, poursuivant la tradition de grands bâtisseurs propre aux Romains. De plus, la christianisation progressive de l’Empire provoqua la mise en chantiers d’un grand nombre d’édifices religieux. Tous ces travaux auraient été impossibles sans la participation personnelle de riches citadins et de religieux, témoignant de la vitalité de l’évergétisme à cette époque. S’y ajoutent la vigueur des institutions romaines toujours en place et la participation fondamentale des villes aux activités du monde romain, tant dans le secteur économique que culturel, permettant à l’Empire de conserver une certaine prospérité. La poursuite de travaux sur le Bas-Empire révélera sans doute beaucoup d’autres accomplissements remarquables de cette période et contribuera à son rétablissement.
NOTES DE RÉFÉRENCE
BIBLIOGRAPHIE
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B. Études
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