Une religion-témoin
La religion romaine archaïque est souvent méconnue et sous-traitée si on la compare à celle de la période républicaine ou impériale, souvent parce que les sources la concernant sont rares ou postérieures à cette époque. Qualifiée de syncrétiste, la religion romaine fut, dans l’ensemble de son histoire, transformée et remodelée au fil de l'évolution politique et sociale qui l'entourait. Il suffit de songer à l’hellénisation de Rome ou aux rites venus d’Orient lorsque des provinces s’intégrèrent à l’Empire. Qu'en est-il de la période archaïque, celle qui va du VIIIe au IVe siècle avant J.-C., caractérisée par un régime royal et le début de la République? La religion de l’époque archaïque, autant par ses origines multiples que par les influences étrangères qui vinrent enrichir ses principales caractéristiques, est le témoin de l'évolution historique qu'a subie Rome durant ces siècles.
1. Des origines composées
La ville de Rome aurait été fondée au VIIIe siècle avant J.-C., en 753 plus précisément, selon la légende. Dès lors, à la suite de Romulus, trois rois sabins se seraient succédés à la tête de la ville. De cette période, peu d'indices provenant des sources littéraires ou archéologiques permettent de dresser un véritable portrait de ce que fut la civilisation romaine. Cependant, les peuples qui habitèrent progressivement l'Italie sont relativement connus. Une invasion indo-européenne, au deuxième millénaire avant J.-C., amena dans la péninsule italienne des peuples incinérants, dont les Latins, le plus ancien et le plus important de ces peuples à s'installer dans la région de Rome1. La religion romaine se composa donc de plusieurs éléments, certains strictement indo-européens, d'autres communs aux divers peuples habitant l'Italie et la Méditerranée. Ainsi, comme c'est le cas pour ces derniers, il existait à Rome des divinités reliées à la terre et à la fécondité, aux végétaux et aux animaux, tels que la louve, le pivert (Picus) et le figuier ayant abrité la louve et les jumeaux légendaires, Ruminalis (Rumina: allaitement)2. En revanche, cette religion était profondément marquée, comme les travaux de Georges Dumézil l’ont démontré, par une triade divine répondant à l'organisation trifonctionnelle observée chez les peuples indo-européens. Chez ceux-ci, la société était répartie en trois domaines ayant chacun sa fonction propre. D'abord, la fonction de souveraineté et de pouvoir sacré. Puis celle de la guerre. Enfin, celle de fécondité et de production3. Chez les premiers Romains, trois dieux étaient associés à ces fonctions: Jupiter, Mars et Quirinus. Jupiter, dieu du " ciel lumineux ", était l'image de l'autorité religieuse et politique. Il était aussi commun à tous les peuples italiques, Osques et Ombriens entre autres4. Mars était le dieu de la guerre tandis que Quirinus, Romulus divinisé, procurait récoltes abondantes et prospérité5.
La décomposition de la religion romaine en ses divers éléments originaux, indo-européens et italiques, permet de comprendre et de mettre en parallèle l'origine des premiers habitants de Rome ainsi que les premiers moments de son histoire. Très tôt, des influences étrangères pénétrèrent dans la péninsule italienne.
2. L’apport crucial des groupes étrangers
Avant la présence étrusque à Rome, l’archéologie permet de deviner qu’il existait déjà un espace cultuel public dans la ville, associé de près au roi. Une construction décorée et identifiée comme la Regia, la demeure du roi, et datant d’environ 580 avant J.-C., a été découverte dans la partie sud du Forum. Un calendrier existait probablement aussi à cette époque, distinguant le temps profane et le temps sacré6. Cependant, bien que les Anciens attribuèrent au roi sabin Numa Pompilius l'organisation de la religion, il semblerait que ce fut plutôt l'œuvre des Étrusques, entre le milieu du VIe siècle et le milieu du Ve siècle avant J.-C.7. Les Étrusques, peuple peut-être indigène de l'Italie, formèrent une civilisation développée et organisée en villes, dont certains groupes exercèrent leur domination sur Rome à partir du VIe siècle8. Le premier élément de l'organisation qu'ils mirent en place fut le calendrier dit " de Numa ". Basé sur le mois lunaire, quarante-cinq fêtes s’y succédaient, classées par cycles : cycle des purifications en février, mars et mai, cycle de la guerre en mars et octobre, cycle agraire de mars à avril, en août et en décembre9. Le deuxième élément de cette organisation est l'ordre sacerdotal. Le Rex sacrorum, prêtre de Janus, soustrait à toute vie politique, était le plus important de tous les prêtres de Rome. Venaient après lui quinze flamines, prêtres de dieux spécifiques. Les trois flamines majeurs s'occupaient des cultes de Jupiter, Mars et Quirinus et les douze flamines mineurs ceux d'autres dieux tels que Volcanus, Palatua et Volturnus. Aux côtés du Rex sacrorum, le Pontifex Maximus, créé par Numa, encore selon la légende, pris peu à peu la place du premier et contrôla finalement l’ensemble de la religion après la période royale. Il s'occupait entre autres du calendrier et des fêtes, du choix des Vestales, de la discipline et de la surveillance des religions familiales et du culte des morts. Aides et conseillers du Pontifex, les autres pontifes étaient réunis dans un Collège et exerçaient des fonctions religieuses, juridiques et administratives. Liées à ce Collège de près, les six Vestales avaient la responsabilité du feu de la cité10.
À l’origine, chaque habitant de Rome pouvait prendre les auspices individuellement, en observant les oiseaux, les éclairs ou tout événement pouvant révéler un bon ou mauvais présage. Mais les Augures se spécialisèrent progressivement dans cette tâche pour finalement former un collège. D’autres collèges s’ajoutèrent aussi avec le temps. Celui des Épulons, qui aideront les autres pontifes dans leurs fonctions, et celui des " hommes chargés des sacrifices ", organisé vers 367 avant J.-C., alors que la fièvre des oracles et le besoin de connaître l’avenir se développèrent. Les haruspices, spécialistes de la consultation des éclairs et des entrailles, particulièrement du foie, étaient originaires d’Étrurie et offraient leurs services à Rome. Enfin, il existait des Sodalités, sortes de confréries conservant des pratiques archaïques. Les Frères Arvales pratiquaient des rites agraires, les Douze Saliens se retrouvaient sur le Palatin et le Quirinal tandis que les Vingt Féciaux sacralisaient les déclarations de guerre et les traités de paix11.
L’un des changements les plus remarquables lié à la domination étrusque fut l’arrivée d’une nouvelle triade divine, la triade capitoline, installée sur le Capitole dans le temple de Jupiter Capitolin. À Jupiter, Mars et Quirinus se substituèrent Jupiter, Junon et Minerve, ne répondant pas à des fonctions indo-européennes comme le faisaient leurs prédecesseurs12. Le deuxième groupe ayant exercé des influences appréciables sur les premiers Romains fut celui des Grecs, installés dans le sud de l’Italie et en Sicile depuis le VIIIe siècle. Par contacts directs ou par l’intermédiaire de l’Étrurie hellénisée, les Romains intégrèrent de nouveaux cultes, comme ceux des Dioscures et de Cérès, en plus de subir l’influence spiritualisante du pythagorisme13. Au fur et à mesure des guerres et conquêtes de Rome dans le Latium et en Italie s’introduisirent également des divinités venues de cités voisines comme Diane, Castor et Fortuna, ou de cités ennemies telle que Iuno Regina, patronne de Véies, ville étrusque vaincue au IVe siècle. Hercule quant à lui fut importé par des marchands. De plus, des divinités italiques se transformèrent sous l’influence gréco-étrusque. Liber pater s’associa d’abord à Libera et Cérès pour former une trinité liée à la fécondité puis fut remplacée par Bacchus. Les fonctions de Cérès se précisèrent : elle devenait, en plus d’être déesse de la fertilité, déesse des céréales et des mystères éleusiniens14.
Ces changements organisationnels provoqués par les Étrusques et ces éléments nouveaux de la religion romaine, introduits par l’intermédiaire de groupes étrangers voisins ou vaincus, démontrent jusqu’à quel point celle-ci s’insère parfaitement dans l’évolution de l’histoire de Rome. La religion de la Rome archaïque, composée ainsi peut maintenant être décrite à l’aide de ses principales caractéristiques.
3. Caractéristiques originales de la religion romaine archaïque
Lorsque la religion romaine est à l’étude, il demeure toujours intéressant de la comparer avec la religion de la Grèce. Ainsi survient une première constatation : contrairement à l’organisation complexe de la cosmogonie grecque, aucune myhtologie ne caractérise la religion romaine à cette époque. Tous les rituels étaient exécutés sans commémoration mythique. Il exista pourtant des mythes à Rome, mais ils furent peu à peu désacralisés et insérés dans l’histoire " nationale ". De plus, tous les Romains étaient particulièrement sensibles à la vue d’animaux, surtout au vol d’oiseaux, au moment où une action ou un projet étaient à réaliser. Ces présages, involontaires comme un éternuement ou inacessibles tels que les phénomènes célestes, révèlent le désir qu’ils possédaient d’assurer l’action prochaine et l’importance capitale accordée au ritualisme. En effet, au ritualisme " laisse part prépondérante l’effacement du mythe; contre une désintégration divine et l’anarchie des présages lui seul est garant; seul aussi il soutient la tâche des pontifes dans l’acceptation des cultes étrangers, sans lui l’audace des aménagements politiques ne saurait se justifier15". La " pax deorum ", la paix des dieux, était ce souhait de ne pas provoquer l’hostilité divine, d’où la nécessité d’accomplir le rite de façon exacte et parfaite. Les sacrifices étaient souvent renouvelés jusqu’à l’obtention de l’accord des dieux ou alors transférés aux ennemis16.
Un culte privé existait à Rome, autour de la maison et du domaine. Le foyer, situé dans l’atrium, était saint et central dans le rituel domestique. Le pater faisait office de prêtre et prononçait la prière familiale17. Les Pénates, les Lares et le Genius étaient les dieux honorés à l’intérieur de la maison. Les premiers veillaient sur la nourriture et une partie du repas lui était offerte en offrande. Les dieux veillant sur les habitants de la maison, les Lares, recevaient aussi des sacrifices lors des mariages et des naissances. Le Genius était, quant à lui, le " démon personnel " du maître de la maison, sa conscience divine. Les étapes qui marquaient la vie, comme la puberté, les naissances, les mariages et les funérailles, étaient autant d’occasions d’accomplissement de rites. L’anniversaire des morts était par ailleurs souligné chaque année par le dépôt de fleurs, de nourriture et de boissons, service qui se réalisait de père en fils18. Ce culte privé restera longtemps enraciné dans le ritualisme romain, Théodose ayant promulgué un édit en 392 après J.-C. dans le but de le proscrire19. De son côté, le culte public se composait de fêtes agraires, guerrières et purificatrices. Sur le Palatin avaient lieu le 21 avril les Palilia, fête de bergers vouée à la fécondité et à la santé des bêtes, et le 15 février les Lupercalia, moment de purification de la ville et fête de Faunus, dieu protecteur des troupeaux. À chaque année recommençait le cycle de la guerre avec le début de la belle saison et plusieurs de ces cérémonies étaient prises en charge par les Saliens20. Plutarque, en s’interrogeant sur l’une de ces cérémonies de guerre pour les uns, agraire pour d’autres, l’October equos, en livre du même coup une description :
Pourquoi, aux ides de décembre, après une course de chevaux, le cheval de droite du char vainqueur est-il consacré et sacrifié à Mars et pourquoi quelqu’un coupe-t-il sa queue, la porte-il dans ce qu’on appelle la Regia et y ensanglante-t-il l’autel, tandis que, à propos de la tête, des hommes, descendant les uns de ce qu’on appelle la Sacra Via et d’autres de Suburre, se livrent combat?21
Ces caractéristiques ne masquent guère l’évolution de Rome. Les haruspices étrusques ne firent que renforcer ce besoin de connaître l’avenir et les nouvelles divinités introduites enrichirent les cultes déjà si marqués par la prépondérance du ritualisme. Il est clair que la religion romaine ne peut être détachée de l’évolution historique de la ville.
Évolution historique et religion confondues
Les composantes indo-européennes et italiques de la religion romaine illustrent l’histoire et les origines des premiers Romains depuis leur établissement sur le site de Rome autour du VIIIe siècle avant J.-C. Les diverses influences que cette religion connut, celle des Étrusques, celle des Grecs ou celle des autres peuples du Latium et de l’Italie, témoignent de leur côté de l’évolution politique de Rome du VIIIe au IVe siècle avant J.-C., de ville royale passant sous une domination étrangère à ville dominant à son tour la région environnante. Ces apports étrangers confortent le ritualisme exacerbé et le besoin de sécurité face à l’avenir, deux traits parmi d’autres de la religion romaine archaïque. Si les siècles qui suivirent la domination étrusque nous fournissent une quantité respectable d’informations au sujet de la religion des premiers Romains, les siècles qui la précèdent demeurent encore obscurs. Il ne reste qu’à espérer que de nouvelles découvertes archéologiques viendront éclairer cette période.
BIBLIOGRAPHIE
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