Les microbes européens: des coupables de l'histoire?

Premier article sur la santé et les autochtones du Canada
(Sylvie LeBel 2001 Copyright Tous droits réservés)








Autochtones victimes de la maladie.
Illustration tirée de Robert Larocque, « L’introduction de maladies européennes chez les autochtones des XVIIe et XVIIIe siècles», Recherches amérindiennes au Québec, vol. XII, no 1, 1982, p. 21, provenant de la Chicago Historical Society.




Les microbes européens: des coupables de l'histoire?

«Je veux mourir de la même façon que mon frère est mort… en inhalant de l’essence», racontait il y a trois mois Angela, une jeune femme de seize ans d’une communauté innu, la première d’un groupe de douze jeunes de la communauté à être envoyés dans un centre de désintoxication l’automne dernier. Son petit frère est mort au printemps précédent lorsque l’essence qu’il inhalait a pris feu.

Une crise comme celle qui a frappé les communautés autochtones dernièrement soulève de nombreuses questions sur les conditions de vie dans les réserves du Québec et du Canada. Comment les Amérindiens ont-ils pu en arriver à une situation aussi critique? Plusieurs chercheurs n’hésitent pas à remonter dans le temps pour identifier les coupables de l’histoire : les microbes.

Cinq cents ans après l’arrivée des Européens au Québec, on aurait pu croire que les maladies introduites par les Blancs auraient perdu de leur influence. En fait, l’impact a été si profond sur les sociétés autochtones que celles-ci en ressentent les effets encore aujourd’hui: désorganisation sociale et économique, perte des traditions, d’une identité et d’autonomie politique.

Certains travaux mettent en relief les liens entre les mauvaises conditions de santé mentale et physique actuelles des Amérindiens et la position désavantageuse qu’ils occupent à l’intérieur de la société. Autrement dit, la pauvreté et le peu de moyens pour s’en sortir entraînent très souvent des problèmes de santé. Dans le cas des autochtones, le spécialiste en criminologie Curt Taylor Griffiths de la Colombie-Britannique a fait le rapprochement entre leur situation critique et leur dépendance envers l'État en matière de services sociaux et de santé. Sans moyens et sans pouvoir politique, ils sont piégés dans cette tragédie. Griffiths suggère de rechercher dans l’histoire les origines de cette situation.

Certains historiens ont relevé le défi. Pourquoi ne pas considérer l’arrivée de nouvelles maladies, le «choc microbien», comme un facteur primordial pouvant expliquer les troubles de santé mentale et physique actuels? C’est ce que croit entre autres l’historien Georges E. Sioui. Dans son ouvrage Pour une histoire amérindienne de l’Amérique, il rapporte que près de 95 % des 112 millions d’habitants des Amériques au moment des premiers contacts avec les Européens n’auraient pas survécu aux nouvelles maladies. Il n’en restait plus que 5,6 millions vers la fin du XIXe siècle. Dans le cas de l’Amérique du Nord, 250 000 à 300 000 autochtones vivaient encore en 1900 sur les 18 millions au moment du contact.

Les avis sont toutefois partagés quant aux chiffres réels, car il est extrêmement difficile d’évaluer la taille de populations pour lesquelles aucune trace écrite n’était conservée. Seuls les premiers Européens à visiter les sociétés autochtones ont laissé quelques écrits décrivant avec plus ou moins de précision et de fiabilité les effectifs amérindiens. La majorité des historiens et des anthropologues sont toutefois d’accord pour dire que l’arrivée des Blancs et de leurs maladies a entraîné une chute rapide puis un déclin constant de la population jusqu’au XXe siècle. Au-delà des querelles des spécialistes, une chose est certaine: l'effet psychologique et social d'avoir vu mourir une grande partie de sa famille ou de son entourage est immense.

Des animaux et des maladies
En observant ce qui s’est passé dans l’histoire, il semble évident que le choc microbien ne s’est fait que dans une seule direction, c’est-à-dire de l’Europe vers l’Amérique. Mais pourquoi les autochtones sont-ils tombés malades et non pas les Européens? Les quelques Amérindiens ramenés en Europe par Jacques Cartier sont morts rapidement de maladies, mais pas Cartier lui-même ni les gens de la cour où ils avaient séjourné. Aucune maladie typiquement amérindienne ne s’est propagée à la grandeur de la France ou de l’Espagne pour éradiquer plus de la moitié de la population, contrairement à ce qui s’est passé en Amérique. Comment se fait-il que ce ne soit pas les Amérindiens qui aient provoqué le déclin de la population européenne en raison de maladies inconnues des Blancs?

La réponse est simple : les maladies épidémiques sont d’origine animale et elles se sont répandues chez les groupes humains ayant domestiqué des animaux pour l’élevage et l’agriculture. C’est le constat du scientifique américain Jared Diamond ayant publié il y a quatre ans l’ouvrage Guns, Germs and Steel : The Fates of Human Societies (traduit en 2000 sous le titre De l'inégalité parmi les sociétés : essai sur l'homme et l'environnement).

Diamond tente de comprendre la situation actuelle du monde: à l’aide de l’histoire, il s’interroge sur les raisons pour lesquelles des groupes ou des sociétés humaines se retrouvent défavorisés par rapport à d’autres sur les plans économique et culturel. Il essaie de comprendre entre autres pourquoi les autochtones de l’Amérique n’ont pu résister à l’envahisseur européen.

Selon lui, les sociétés qui en ont conquis d’autres avaient des avantages importants : des armes, l’écriture, des chevaux, des bateaux performants et des maladies mortelles. Ces avantages seraient le résultat du développement hâtif de l’agriculture et de l’élevage dans leurs régions du monde.

En Europe, il y a des milliers d’années, de nombreux animaux sauvages étaient disponibles pour la domestication, ce qui n’était pas le cas en Amérique du Nord. Sauf le chien, aucun animal n’a été domestiqué ici par les Amérindiens parce que la plupart des gros mammifères vivant en troupeaux étaient disparus depuis longtemps. Les autochtones du Québec n’ont donc pas pu profiter de la force de travail des bœufs ou des chevaux comme en Europe ni des produits dérivés comme le lait ou le fromage.

Ils n’ont pas non plus été en contact avec les nombreuses maladies épidémiques affectant ces gros mammifères grégaires. En Europe, ces maladies sont passées des bêtes aux humains, mais des milliers d’années de coexistence avec le bétail ont permis aux populations de développer des anticorps et aux gens les plus résistants de survivre et de se reproduire. Ces maladies sont celles que l’on nomme parfois « maladies d’enfants », comme la variole, la tuberculose, la rougeole ou la grippe.

Des microbes mortels
Les conséquences de ces différences microbiennes se sont fait sentir tout de suite à l’arrivée des premiers Européens au Québec. Déjà, Jacques Cartier soulignait dans le récit de son deuxième voyage en 1535-1536 qu’une cinquantaine d’habitants de Stadaconé étaient emportés par la maladie. D’ailleurs, l’hypothèse la plus répandue pour expliquer comment ce groupe d’Amérindiens vraisemblablement de la famille iroquoienne ait disparu entre le départ de Cartier et l’arrivée de Champlain en 1608 est celle du rôle joué par les nombreuses épidémies ayant frappé la vallée du Saint-Laurent.

Beaucoup d’autres témoignages viennent également illustrer l’ampleur des ravages causés par les maladies, surtout à partir du XVIIe siècle. La plupart des voyageurs européens rapportaient le nombre important de morts chez les autochtones et le déclin de ces sociétés. C’est le cas des Jésuites qui font fréquemment allusion aux dommages causés par les épidémies dans leurs Relations. Répandant la maladie par leur action évangélistique, ils étaient conscients, tout comme les Amérindiens, qu’ils apportaient la mort avec eux :

Ils remarquoient avec quelque forte de fondement, que depuis notre arriuée […], ceux qui auaient efté les plus proches de nous, s’eftoient trouuvez les plus ruynez des maladies, & que les bourgs entiers de ceux qui nous auoient receu fe voyoient maintenant du tout exterminez […]

C’est aussi le cas de Nicolas Perrot, cet explorateur et trafiquant de fourrures né en France vers 1644. Ayant visité à maintes reprises les nations de la région de Montréal et de l’Outaouais, il servait très souvent d’interprète entre les autorités de la Nouvelle-France et les principaux chefs amérindiens. Vers la fin de sa vie, Perrot a écrit ses mémoires à l’aide des notes qu’il avait prises lors de ses voyages. Dans Mémoire sur les mœurs, coustumes, et relligion des sauvages de l’Amérique Septentrionale, il mentionne à plusieurs reprises comment les autochtones étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne l'étaient à son époque.

Au XIXe siècle cette fois, les missionnaires rapportent encore fréquemment les méfaits des épidémies. Le missionnaire oblat Jean-Marie Nédélec, prêtre résidant à Mattawa à partir de 1869, raconte ce qu'il a vu lors de ses tournées dans les différentes missions en novembre 1871:

Du côté de la Baie d’Hudson, j’ai visité quatre postes différents […] Le premier que je rencontre sur ma route, à 250 milles de Témiscamingue, c’est celui d’Abitibbi. Cette mission est entièrement catholique; mais hélas! sa population a été réduite presque de moitié par la terrible maladie qui la décima il y a deux ans. Alors les sauvages étaient plus de 500; aujourd’hui je n’ai pu en compter qu’un peu plus de 300.

Encore au XXe siècle, des épidémies ont frappé les dernières populations à être entrées en contact avec les Blancs, dont les Inuit. En 1952, le typhus ravageait tout le Nouveau-Québec et 120 des 700 Inuit de la Baie d’Ungava étaient emportés par la maladie. Aujourd'hui, des milliers d'Amérindiens du Québec sont frappés par des maladies dites «de civilisation», particulièrement par le diabète.

Des répercussions jusqu’à aujourd’hui
Les maladies épidémiques ont donc entraîné la mort d’une proportion considérable de la population autochtone et cela jusqu’à tout récemment. Les conséquences sociales et économiques ont été dramatiques. Comme l’affirme l’anthropologue Robert Larocque de l’Université de Montréal, une épidémie pouvait changer brusquement les relations entre nations voisines et entraîner des conflits, l’une se retrouvant tout à coup inférieure en nombre à l’autre.

De plus, l’ordre social et la cohésion d’un groupe pouvaient être anéantis, car la mort d’un grand nombre de personnes désorganisaient complètement les activités économiques et traditionnelles. Il ne restait plus assez de gens pour aller à la chasse et la pêche ni pour effectuer les récoltes. À certains endroits, les morts n’étaient plus enterrés. Enfin, les personnes âgées étaient plus durement touchées par les épidémies. Leur mort soudaine faisait ainsi disparaître toutes les connaissances dont elles étaient porteuses, effet catastrophique pour des gens dont la transmission du savoir repose principalement sur la tradition orale.

Quel est le rapport entre ces épidémies et la situation actuelle de la santé dans les réserves? Georges E. Sioui, dans son ouvrage cité plus haut, donne une partie de la réponse : « […] n’eût été de l’avantage européen créé par les maladies que les nouveaux venus importaient malgré eux, les peuples autochtones auraient eu la possibilité d’absorber un choc idéologique et politique dans ce cas beaucoup moins puissant ».

Autrement dit, les Amérindiens du Québec auraient peut-être davantage conservé leurs traditions ainsi qu’un certain pouvoir politique si les maladies n’avaient pas favorisé les Européens dès le départ, eux qui possédaient au départ des avantages d'ordre environnemental. Au lieu de cela, leurs sociétés se sont désorganisées et une dépendance toujours plus grande envers l’État pour les médicaments et les soins de santé s’est installée.

Pour les Amérindiens, la perte de leurs références culturelles lors des premiers contacts avec les Européens n’est toujours pas réparée aujourd’hui. Les problèmes actuels de toxicomanie et les vagues de suicide en sont des preuves malheureuses. Le recouvrement de l’autonomie politique qu’ils réclament leur permettra-t-il de retrouver leur santé?


BIBLIOGRAPHIE


A. Document iconographique

Illustration tirée de Robert Larocque, « L’introduction de maladies européennes chez les autochtones des XVIIe et XVIIIe siècles», Recherches amérindiennes au Québec, vol. XII, no 1, 1982, p. 21, provenant de la Chicago Historical Society.

B. Sources primaires

JÉSUITES. The Jesuit relations and allied documents : travels and explorations of the Jesuit missionaries in New France, 1610-1791 : the original French, Latin, and Italian texts, with English translations and notes. Edited by Reuben Gold Thwaites, New York, Pageant Book Co., 1959, tome XIX, 1640, p. 90, cité dans Robert Larocque, « L’introduction de maladies européennes chez les autochtones des XVIIe et XVIIIe siècles», Recherches amérindiennes au Québec, vol. XII, no 1, 1982, p. 22-23.

NÉDELEC, Jean-Marie. Lettre du R.P. Nédelec au R.P. Provincial. Matawa, 10 nov. 1871. Missions de la Baie d’Hudson.

PERROT, Nicolas. Mémoire sur les mœurs, coustumes, et relligion des sauvages de l’Amérique Septentrionale. Leipzig, Paris, A. Fanck, 1864. 394 p. Provenant de Canadiana, Notre mémoire en ligne : www.canadiana.org

C. Sources secondaires

Articles de journaux : Le Soleil, 23 novembre 2000

DIAMOND, Jared M. Guns, germs and steel : the fates of human societies. New York, W.W. Norton & Co., 1997. 480 p.

GRIFFITHS, Curt Taylor, YERBURY, J. Colin, et Linda F. WEAFER. «Canadian Natives: Victims of Socio-Structural Deprivation?» Human Organization, vol. 46, no 3, Fall 1987, p. 277-282.

LAROCQUE, Robert. « L’introduction de maladies européennes chez les autochtones des XVIIe et XVIIIe siècles. » Recherches amérindiennes au Québec, vol. XII, no 1, 1982, p. 13-24.

PICHÉ, Victor, et NORMANDEAU, Louise. «Grandeur et misère de la démographie : le cas des autochtones». Dans Louise Normandeau et Victor Piché (dir.), Les Populations amérindiennes et inuit du Canada : aperçu démographique, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1984. 282 p.

SIOUI, Georges E. Pour une histoire amérindienne de l’Amérique. Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 1999 (1989). 157 p.

TRIGGER, Bruce G. Les Indiens, les Blancs et la fourrure. Montréal, Boréal, 1990. 542 p.


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