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Au XVIIe siècle, le groupe des solitaires de Port-Royal se forma dans une Europe où la théologie fut l�objet important d�études et de débats. En effet, le concile de Trente étant demeuré imprécis quant à certains aspects du dogme, en particulier la grâce, des théologiens s�affrontèrent plume à la main, dont Cornélius Jansénius qui, avec son Augustinus, posa les bases du mouvement janséniste. En France, le jansénisme se répandit grâce à l�abbé de Saint-Cyran, directeur de conscience des solitaires dès leur apparition en 1637 et grand inspirateur des Petites Écoles de Port-Royal. Saint-Cyran s�impliqua, aux côtés de Pierre de Bérulle, dans le mouvement de Réforme catholique français. Cependant, ses positions l�opposèrent au cardinal Richelieu qui le fit arrêter et enfermer à Vincennes en 1638. Les solitaires de Port-Royal furent-ils donc inspirés par un hérétique ou était-ce une condamnation politique? Eux-mêmes persécutés, ils se disaient pourtant inspirés, ainsi que les Petites Écoles où ils enseignaient, par saint Augustin, l�un des saints les plus respectés de l�Église. Pourquoi alors celle-ci les a-t-elle condamnés ? Les nombreux historiens qui se sont penchés sur la question janséniste ont souvent été divisés, les partis pris étant fréquents à propos de ce que l�on nomme le premier jansénisme, qui se termine en 1669 avec la paix clémentine. Les solitaires de Port-Royal ont été vus tour à tour comme des gens paisibles ou dangereux (1). Les études plus récentes tendent à se détacher de ces visions traditionnelles pour situer le jansénisme dans la lignée de la Réforme catholique (2) et retrouver ses origines dans le concile de Trente lui-même (3).
Analysés ainsi et bien que dissimulés par les enjeux politiques et personnels de l�époque, la pensée augustinienne, le mode de vie austère et l�éducation unique donnée dans les Petites Écoles des solitaires de Port-Royal de 1637 à 1669 furent pourtant des exemples de respect perfectionniste et extrémiste aux décrets du concile de Trente en plus de s�inscrire pleinement, par la direction de Saint-Cyran, dans l�élan de la Réforme catholique française.
La pensée des solitaires a fortement été influencée par un réformateur français, Saint-Cyran, autant dans leur établissement à Port-Royal en 1637 que dans la formation de leur idéologie, condamnée et persécutée. À cette pensée, appliquée de façon plus pratique, correspond un mode de vie, marqué par l�austérité du quotidien selon la règle de saint Augustin et par le respect des sacrements comme démarche intérieure, avec lequel le contenu du concile de Trente peut être mis en parallèle. Une des facettes de ce mode de vie est l�enseignement dans les Petites Écoles, dont l�idéologie et le fondement s�inspirent de saint Augustin et dont les activités occupent une place originale et novatrice dans l'éducation française au XVIIe siècle.
I. Jansénisme : l�aile marchante de la Réforme catholique
Retrouver l�origine de la pensée, de l�idéologie des solitaires de Port-Royal est impératif afin de déterminer les relations qui l�unissent à la Réforme catholique française. Saint-Cyran, par sa participation active dans la vie des solitaires dès le début de leur existence, est le personnage central autour duquel se rattache la pensée de Port-Royal. À l�exemple d�Antoine Arnauld, l�idéologie et les accomplissements des solitaires viennent renforcer ces liens à la Réforme.
A. L�influence de Saint-Cyran, réformateur
Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, était l�un des hommes religieux français les plus impliqués dans la Réforme catholique, aux côtés de Pierre de Bérulle. Grand inspirateur de l'abbé, Bérulle fut «l�un des maîtres spirituels du XVIIe siècle et un homme d�action, mêlé aux luttes de la Contre-Réforme et aux créations de la réforme catholique (4)». Il fut aussi le fondateur de la congrégation de l�Oratoire, celui qui introduisit en France les carmélites espagnoles et le chef du parti dévot, devenant par là ennemi de Richelieu. «Champion du bérullisme (5)», Saint-Cyran avait eu des entretiens approfondis avec Bérulle en 1622 et poursuivait les mêmes buts. En effet, il avait comme principale préoccupation l�application de la Réforme catholique : convertir les âmes et redonner de la dignité aux clercs (6). La distinction est cependant essentielle entre lui et Cornélius Jansénius, auteur de l�Augustinus. À travers les débats sur la grâce, l�évêque d�Ypres et théologien de Louvain dota le jansénisme d�une base doctrinale par son �uvre parue en 1640, tandis que Saint-Cyran, plus pratique, cherchait à en donner une forme appliquée, appelée port-royalisme ou cyranisme (7). Ainsi, «si l�on peut risquer la comparaison, sa correspondance avec Jansénius ressemble au double monologue de deux sourds qui crieraient périodiquement à tue-tête : «Saint Augustin ! Saint Augustin !» et tomberaient alors dans les bras l�un de l�autre (8)». Bien que Richelieu ait tenté de donner un motif d�hérésie à l�arrestation de l�abbé (9), Saint-Cyran ne poursuivait pas des objectifs allant à l�encontre des idées catholiques réformatrices françaises de l�époque. « Ce qui a pesé sur la destinée de Saint-Cyran, ce sont bien plutôt ses relations avec Bérulle que ses relations avec Jansénius (10).»
Ce cyranisme a strictement été observé tout au long de l�établissement des solitaires à Port-Royal. Saint-Cyran fut directeur de conscience de l�abbaye et c�est sous sa conduite qu�Antoine Le Maître, un jeune avocat promis à un brillant avenir, se retira du monde en 1637 et devint ainsi le premier des «Messieurs de Port-Royal».Tous les hommes qui le suivirent dans la vallée de Chevreuse, Saci, Séricourt et d�autres, modelèrent leur existence sur les conseils de l�abbé, selon lequel le chrétien doit faire de la retraite son idéal et y conformer sa vie autant que possible (11). Saint-Cyran poussa ses efforts à l�extrême dans certains cas, comme lorsqu�il tenta en vain d�arracher Robert Arnauld d�Andilly à la vie mondaine. La vie sociale ne devait pas être entièrement exclue, mais marquée par l�austérité d�un christianisme excessivement exigeant (12).
B. Des solitaires persécutés
Cette retraite du monde par les solitaires fut perçue par leurs contemporains comme ayant une «origine illicite et presque révolutionnaire (13)», ne les privant pas du même coup de nombreuses condamnations. Antoine Arnauld est un exemple intéressant. Devenu la plume de Saint-Cyran enfermé à Vincennes et désirant répliquer à ceux qui s�opposèrent à l�Augustinus, il publia De la fréquente communion en août 1643. Cette �uvre s�employa à célébrer l�eucharistie avec «un immense respect s�inscrivant parfaitement dans le climat rigoriste [...] de la Réforme catholique (14)». Paru avec l�appui de quinze évêques et archevêques et de vingt et un docteurs de la Sorbonne, la Fréquente communion remporta un considérable succès (15). Arnauld y dénonça les pratiques des confesseurs jésuites qui autorisaient les sacrements trop facilement, selon lui, et montra que le respect dont l�eucharistie doit bénéficier tire son origine et son fondement dans l�augustinisme. Sa condamnation et son exclusion de la Sorbonne en 1656 peuvent ainsi paraître surprenantes, mais cela vient précisément de l�opposition existant entre jansénistes et jésuites.
Cette opposition est celle «entre deux conceptions de la pastorale, et au-delà, deux façons de vivre et de comprendre le christianisme [...] Deux conceptions aussi du politique et de ses rapports avec la religion se trouvaient face à face (16)». Les condamnations du jansénisme s�expliquent par la position de l�Église catholique : mieux valait pour elle s�assurer que ses membres s�entendent afin de repousser le protestantisme que de les laisser débattre sur la grâce ou la prédestination, questions à propos desquelles le concile de Trente était par ailleurs demeuré vague (17). De plus, l�Église ne pouvait risquer d�affaiblir la force que possédait l'un de ses instruments les plus efficaces, la Compagnie de Jésus, et le mouvement grandissant de leurs missions (18). Arnauld avait conservé de nombreuses amitiés à la Sorbonne et les jésuites ont dû user de leur influence afin d�obtenir une majorité de votes le condamnant (19). La politique de Mazarin constitue un autre exemple d�opposition politique. Le successeur de Richelieu vit un lien entre les jansénistes et les événements de la Fronde de 1648 à 1652, certains frondeurs sympathisant avec le mouvement, tel le cardinal de Retz (20).
Les solitaires de Port-Royal ont donc fait face à une opposition s�attaquant davantage à des questions politiques que véritablement religieuses. Par la direction que lui a insufflée l�abbé de Saint-Cyran, leur pensée correspondait pleinement à l�idéal post-tridentin et réformateur du XVIIe siècle, observable particulièrement dans l�idéologie d�Antoine Arnauld. De la même façon que leur existence avait soulevé une polémique en France, le mode de vie des solitaires a été fortement discuté dans la première moitié du XVIIe siècle.
II. L�austérité ou la vie selon saint Augustin
Les solitaires de Port-Royal adoptèrent un mode de vie bien spécifique à leur pensée cyranienne. L�analyse de leur quotidien, inspiré de saint Augustin et respectueux des sacrements, révèle les correspondances avec l�idéal du concile de Trente et de la Réforme catholique.
A. La règle de saint Augustin inspiratrice du quotidien
«Tout d�abord, puisque vous vous êtes unis en communauté, habitez d�un parfait accord en la maison (Ps 68, 7), n�ayez qu�un c�ur et qu�une âme en Dieu (21)». La règle de saint Augustin commence ainsi. Bien que ne vivant pas selon une règle officielle, ce fut celle de l�évêque d�Hippone qui inspira le plus les solitaires. Ils se réunirent à partir de 1637, d�abord à Port-Royal de Paris, puis dès l�année suivante dans la vallée de Chevreuse à Port-Royal-des-Champs, ou Port-Royal, où ils s�installèrent dans l�abbaye abandonnée par les religieuses. Au retour de celles-ci en 1648, ils se déplacèrent dans la ferme des Granges non loin de là (22). L'obligation de restaurer et de conserver tout ce qui est dédié et appartient à le religion ayant été établie par le concile de Trente (23), ils durent, à leur arrivée, rénover les bâtiments devenus insalubres et effectuer plusieurs travaux de reconstruction. Ces travaux manuels, avec la prière et l�étude, constituèrent l�essentiel de leurs activités. Dans l�après-midi, ils travaillaient sur les 380 arpents de terres labourables de l�abbaye ou dans les jardins, souvent avec acharnement. Ils faisaient de l'artisanat, fabriquaient des chaussures, et l'un d'eux, Monsieur Hamon, concoctait quelques médicaments. Pour Saint-Cyran, et son successeur Singlin, il fallait, «dans les tâches quotidiennes, éviter l�exceptionnel et persévérer dans l�ordinaire», c�est-à-dire ne pas pousser ses actions vers une ultime perfection. Antoine Le Maître travaillait toujours durement, sous le soleil, et s�imposait des jeûnes fréquents. Saint-Cyran lui avait interdit, ainsi qu�aux autres solitaires, de travailler plus de deux heures par jour mais, non respectée, la règle fut portée à quatre heures (24). Les solitaires poussaient ainsi à la limite la dureté de leurs activités. «Domptez votre chair par les jeûnes et l�abstinence du manger et du boire, autant que la santé le permet (25)», disait aussi la règle de saint Augustin. Les jeûnes étaient très fréquents à l�abbaye de Port-Royal, bien que rien ne fût véritablement interdit. Quant la propriété, le concile l�avait déclarée interdite aux religieux (26) et les solitaires le respectèrent entièrement. Leur vie était en retrait du monde, austère et sobre, éloignée des plaisirs de la table et de la possession (27). La tenue vestimentaire devait également être convenable, se conformant autant au concile et à la Réforme catholique qu�à saint Augustin.
Les solitaires vivaient familièrement avec les miracles et le culte des reliques. Deux exemples remarquables illustrent cela. D�abord, le 24 mars 1656 eut lieu le miracle de la Sainte-Épine. La nièce de Blaise Pascal, défenseur de Port-Royal, était religieuse au monastère de Port-Royal-des-Champs et souffrait d�une «fistule lacrymale au coin de l��il gauche», tel que le raconte Racine. Ce jour-là, elle fut guérie par une messe et des prières dédiées à une relique : une épine de la couronne du Christ (28). Le second exemple concerne l�abbé de Saint-Cyran. Les solitaires et les religieuses étant toujours en quête de reliques des personnages importants de Port-Royal, le corps du directeur de conscience de l�abbaye fut vénéré et des miracles lui furent attribué dès sa mort en 1643. Les différentes parties de son corps furent dispersées : son c�ur, des parties de sa tête, ses cheveux, ses vêtements et ses mains, qui furent même bouillies afin de mieux les décharner (29). D�autres miracles vinrent aussi parsemer la vie des solitaires, qui prétendaient posséder l�une des urnes du miracle de Cana. Cette vénération démesurée pour les saints, les reliques et les miracles n'allait pas à l�encontre de Trente. Celui-ci avait décrété à propos des saints qu� «il est bon et utile de les invoquer pour obtenir de Dieu aide et secours» et que «les corps des martyrs et des autres saints qui vivent avec le Christ doivent être vénérés, [�] ceux qui rejettent la vénération des saintes reliques sont absolument à condamner (30)».
B. Respect à la lettre des sacrements
Poussant encore une fois à la limite la conformité avec le concile de Trente, les jansénistes croyaient que la première rencontre avec Dieu était un événement capital, grandiose et redoutable, nécessitant une longue préparation. Ils repoussèrent donc l'âge de la première communion, développée à cette époque par la remise en valeur des sacrements et de la pratique par le concile, jusqu'à environ quinze ans, parfois dix-huit, au lieu de onze ou treize ans (31).
Les théologiens du concile de Trente s'intéressèrent à la pénitence en tâchant de définir les conditions nécessaires à sa réception. Le quatrième canon affirma que le sacrement de pénitence ne se réduisait pas seulement aux terreurs et aux craintes de l�enfer d�un individu ayant péché, mais que la contrition, vraie prise de conscience de sa faute, était nécessaire. La crainte du jugement de Dieu, l�attrition, est utile si elle mène vers une vie meilleure (32). À propos des oppositions entre les partisans de l�attrition et de la contrition, le texte évasif du décret et la rapidité avec laquelle celui-ci a été rédigé et voté laissent croire que les pères du concile se sont bien gardés de trancher le débat (33). Les solitaires ont penché du côté de la contrition tandis que les jésuites prenaient le parti de l�attrition. Saint-Cyran en avait d�ailleurs fait l�objet d�un ouvrage, le Traité de la pénitence, et De la fréquente communion d�Antoine Arnauld, paru en collaboration avec les autres solitaires, arrivait à la conclusion que le pécheur ne devait se présenter à la communion que dans un état de renouvellement, après s�être purifié d�une pénitence sincère. «Cette haute idée de l�Eucharistie [...] était non seulement conforme à la pensée de saint Augustin mais aussi à celle de la réforme catholique dans son entier, du concile de Trente à Pierre de Bérulle (34).» Les solitaires pratiquaient aussi la pénitence publique, remise en honneur par le concile, dans laquelle ils voyaient le moyen de contrer la morale relâchée (35).
Le mode de vie des solitaires, par le retour à l�augustinisme et par le respect des sacrements, n�allait à l�encontre ni du concile de Trente ni de la Réforme catholique. Les solitaires respectaient plutôt les décrets au plus haut point et ils n�ont fait que recommander, de façon plus rigoureuse, des attitudes déjà adoptées par la plupart des grands spirituels français de l'époque (36). Les Petites Écoles de Port-Royal forment également un aspect conforme à l�esprit du temps et pourtant bien original et spécifique de la vie des solitaires.
III. Des Petites Écoles uniques
Étudier les solitaires de Port-Royal sans accorder une place significative aux Petites Écoles qu�ils dirigèrent serait négliger un aspect fondamental de leur mode de vie. Puisque ces écoles sont nées de leur initiative et de celle de Saint-Cyran, l�idéologie qui se retrouve derrière leur création et la place originale qu�elles ont tenue dans le courant éducationnel en France au XVIIe siècle révèlent leur accord avec Trente et les idées réformatrices du temps.
A. Leur idéologie augustinienne
Saint Augustin considérait l�homme corrompu dès sa naissance. L�enfant, faible et incapable de résister au mal, ne pouvait se défendre seul. C�est aussi de cette façon que l�abbé de Saint-Cyran concevait l�enfance, bien que moins pessimiste. Le baptême redonnant l�innocence aux jeunes âmes, il fallait les protéger et conserver leur grâce intacte. L�éducation était ainsi primordiale pour Saint-Cyran. Il avait d�ailleurs fait pendant quelque temps du préceptorat chez la duchesse de Guise en 1622 (37). Pour lui, le rôle de l�éducateur était de prolonger cet état de grâce chez l�enfant, mais sans trop de sévérité ni de relâchement (38). Ses principes étaient exigeants et ils furent surtout appliqués par les solitaires, puisque lui-même n�eut pas l�occasion de le faire après son arrestation.
L�un de ces principes austères concerne les voyages. M. de Saci, l�un des solitaires et maîtres des Petites Écoles, raconte que Saint-Cyran, à propos de faire voir le monde aux enfants, «ne pouvait approuver cela par rapport à leur salut qui est ce qu�il considérait principalement» et que «voyager c�était voir le diable habillé en toutes sortes de façons, à l�Allemande, à l�Italienne, à l�Espagnole et à l�Anglaise, mais que c�était toujours le diable (39)». L�enfant ne restait jamais seul et il était sous surveillance constante du maître. Rien ne devait altérer son innocence. Cette éducation stricte contribua à renforcer la singularité des Petites Écoles dans l�histoire scolaire.
B. Place originale dans l'éducation du XVIIe siècle en France
Créées dès 1637 à Paris où se trouvait un petit pavillon destiné à l�enseignement, les Petites Écoles durent déménager deux ans plus tard à Port-Royal et elles ne furent véritablement organisées qu�à partir de 1646, année où elles revinrent dans la capitale. Les premiers enfants qui y entrèrent venaient de familles amies. Afin de mesurer leurs aptitudes, les autres étaient observés longuement avant d'être introduits, ceux pouvant être nuisibles à autrui ou mettant en danger la pureté des âmes étaient renvoyés (40). Parmi les solitaires, Lancelot surtout, Nicole, Guyot, Coustel, Le Maître, Arnauld et quelques autres eurent la fonction de maîtres. Les enfants furent divisés en trois groupes qui s�éparpillèrent en 1650 car la cour, suspicieuse, voyaient les Petites Écoles comme rivales de celles des jésuites (41). Leur dispersion ordonnée en 1656 fut de nature politique encore une fois, puisque ces écoles faisaient elles aussi partie du mouvement de création d�établissements scolaires en France qui accompagna la Réforme catholique. En effet, le concile avait prescrit la création d�une école par paroisse, percevant l�importance de l�instruction pour la chrétienté. L�éducation secondaire au XVIIe siècle avait été pris en charge par les jésuites et bien que le terme de «petite école» désignât le niveau primaire, les solitaires le préférèrent afin d�éviter de se heurter à la puissante Compagnie de Jésus (42).
Les deux groupes entretenaient des visions différentes de l�éducation. La forme même des écoles différait, celles de Port-Royal relevant davantage du préceptorat, un système plus efficace pour la conservation de l�innocence des enfants, que du collège à la manière jésuite. Les élèves n�y étaient pas réunis en grande classe, mais seulement en groupe de cinq ou six sous la direction d�un maître. Leur nombre n�atteignit guère la centaine au total (43). Les deux pédagogies se distinguaient également. Contrairement aux jésuites, les solitaires n�encourageaient pas l�émulation, c�est-à-dire la compétition entre les élèves et, nous l'avons vu, les voyages étaient interdits. Les châtiments y étaient presque absents, le français utilisé couramment dans l�enseignement, au lieu du latin, et même une nouveauté d�ordre technique leur était unique : la plume métallique en remplacement de la plume d�oie (44). Le latin, le grec, la géographie et l'histoire étaient enseignés, tandis que la grammaire fut même l'objet de débats entre jansénistes et jésuites. Le père Condren, le second supérieur de l'Oratoire, avait imaginé un système d'apprentissage de la grammaire par tableaux que Lancelot ne jugea utile que pour se rappeler de choses déjà apprises. À Port-Royal, les élèves utilisaient une grammaire écrite en français par Lancelot lui-même (45).
L�opposition des jésuites à ces écoles tenait davantage à une réaction contre les nombreux écrits des maîtres, Arnauld et Lancelot surtout, qu'à une réelle menace de leur monopole sur l�éducation. Par ailleurs, les particularités des écoles des solitaires de Port-Royal ne doivent pas masquer le fait qu�elles existèrent d�abord dans le but de former de bons chrétiens catholiques.
Conclusion
L�existence des solitaires de Port-Royal fut une réalisation de la Réforme catholique. Saint-Cyran ne pouvait voir dans le retrait du monde de ces hommes que la façon la plus efficace de mener les âmes vers la perfection dans le Christ. Le cyranisme que les solitaires adoptèrent s�accordait avec le concile, particulièrement au sujet de la contrition, même si Trente ne l�avait pas délibérément conseillée. Leur mode de vie reflète aussi cette observance conciliaire par le biais de l�obéissance à la règle de saint Augustin et de l�application sérieuse des pratiques sacramentaires. La création des Petites Écoles se fit dans le même esprit qui animait le domaine scolaire au XVIIe siècle : il fallait former de meilleurs chrétiens. La volonté des solitaires de sauver la grâce chez l�enfant et les particularités de leur enseignement firent de leurs écoles des exemples marquants de l�éducation française.
L�appartenance des solitaires à la Réforme catholique est véritable. Le concile de Trente avait démarré de nombreux débats théologiques qui menèrent à des interprétations différentes quant à la façon d�appliquer les décrets. Deux courants distincts existaient donc, les jésuites et les jansénistes. Chacun ayant sa propre vision du catholicisme, mais les premiers bénéficiant de l�appui de l�Église, il était normal et presque inévitable que leurs idéologies s�affrontassent et que les solitaires fussent perçus comme hérétiques. Un petit groupe d�hommes entretenant une certaine indépendance face à l�ordre en place ne pouvait manquer d�adversaires, tant sur le plan religieux que politique. Les idéaux des solitaires ont cependant pu paraître exacerbés à leurs contemporains en raison de l'austérité de leurs activités, mais ils manifestèrent surtout un ardent désir de s�élever à tout prix vers une plus grande pureté religieuse.
Si cette première période de l�existence des jansénistes a pu être étudiée en fonction du contexte religieux dans lequel baignait la France de l�Ancien Régime, la période suivante, celle de Louis XIV, ne peut être analysée indépendamment de la politique. Précurseurs ou initiateurs de la Révolution française, les jansénistes sont indissociables de l�histoire de la France moderne.
Notes de référence
1. Françoise Hildesheimer, Le jansénisme en France aux XVIIe et XVIIe siècles, Paris, Publisud, 1991, p.45.
2. Ibid., p.81-82.
3. Catherine Maire, De la cause de Dieu à la cause de la nation: Le jansénisme au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1998, p. 14.
4. Jacques Le Goff et René Rémond, dir., Histoire de la France religieuse, Tome II: Du christianisme flamboyant à l�aube des Lumières, Paris, Seuil, 1988, p. 357.
5. Hildesheimer, op. cit., p. 40.
6. Le Goff et Rémond, op. cit., p. 362.
7. René Taveneaux, La vie quotidienne des jansénistes, Paris, Hachette, 1973, p. 12.
8. Jean Orcibal, « Qu�est-ce que le jansénisme ? », Cahiers de l�Association internationale des études françaises, no 3-4-5, juillet 1953, p. 40.
9. Louis Châtellier, Le catholicisme en France, Tome II: Le XVIIe siècle, 1600-1650, Paris, Sedes, 1995, p. 157.
10. Louis Cognet, Le jansénisme, Paris, Presses universitaires de France, 1961, p. 22.
11. Louis Cognet, « Le mépris du monde à Port-Royal et dans le jansénisme », Revue d�ascétique et de mystique, no 163, 1965, p. 392.
12. Ibid., p. 393.
13. Taveneaux, op. cit., p. 46.
14. Hildesheimer, op. cit., p. 50-52.
15. Ibid., p. 51.
16. Châtellier, op. cit., p. 165.
17. Ibid., p. 163-164.
18. Hildesheimer, op. cit., p. 34.
19. Robert Mandrou, Des humanistes aux hommes de science, Paris, Seuil, 1973, p. 185.
20. René Taveneaux, Jansénisme et politique, Paris, Armand Colin, 1965, p. 15.
21. Athanase Sage, La règle de Saint Augustin commentée par ses écrits, Paris, La vie augustinienne, 1961, p. 11.
22. Taveneaux, La vie quotidienne, p. 48 à 52.
23. Joseph Lecler et al., Trente, Paris, Éditions de l�Orante, 1981, p. 291.
24. Taveneaux, La vie quotidienne, p. 54-60.
25. Sage, op. cit., p. 17.
26. Lecler et al., op. cit., p. 499.
27. Hildesheimer, op. cit., p. 86-87.
28. Ibid., p. 64-65.
29. Taveneaux, La vie quotidienne, p. 185-188.
30. Lecler et al., op. cit., p. 495.
31. Le Goff et Rémond, op. cit., p. 439.
32. Lecler et al., op. cit., p. 93-94.
33. Ibid., p. 547.
34. Châtellier, op. cit., p. 161.
35. Taveneaux, La vie quotidienne, p. 137.
36. Ibid., p. 144.
37. Louis Cognet, «Les Petites Écoles de Port-Royal», Cahiers de l�Association internationale des études françaises, no 3-4-5, juillet 1953, p. 19.
38. Taveneaux, La vie quotidienne, p. 67.
39. Ibid., p. 68, cité par l'auteur.
40. Irénée Carré, Les pédagogues de Port-Royal : Saint-Cyran, De Saci, Lancelot, Guyot, Coustel, Le Maître, Nicole, Arnauld, etc. Jacqueline Pascal, Genève, Slatkine Reprints, 1971 (1887), p. XVII.
41. Taveneaux, La vie quotidienne, p. 69.
42. Cognet, «Les Petites Écoles», p. 21.
43. Ibid., p. 24.
44. Hildesheimer, op. cit., p. 56 et 199.
45. Carré, op. cit., p. XXV.
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