L'«Indien écologiste» a-t-il déjà vraiment existé?

Troisième article sur la santé et les autochtones du Canada
(Sylvie LeBel 2001 Copyright Tous droits réservés)





Les autochtones du Québec et du Canada clament depuis longtemps que contrairement à la leur, la société occidentale est une grande destructrice de la nature. Récemment s'est concrétisée une occasion de prouver leur affirmation. Les États-Unis ont en effet annoncé il y a trois semaines leur intention de ne pas ratifier les accords de Kyoto sur la réduction d'émission de gaz à effet de serre. En justifiant sa décision par des considérations économiques, le président Bush n'a pas manqué d'invoquer «l'injustice» faite aux pays industrialisés qui doivent faire encore plus d'efforts que les pays en développement afin d'atteindre les objectifs de Kyoto. Le Canada, comme à son habitude, s'est rangé derrière son voisin américain, malgré l'opposition internationale.

 

            Pour les Amérindiens, voilà qui ajoute à cette image de société occidentale pollueuse et ne pensant qu'à l'argent. Ils dénoncent d'autant plus durement le mode de vie des pays industrialisés qu'ils en sont souvent les principales victimes et que la pollution ne fait qu'empirer leur état de santé déjà critique. Par opposition à cette image de l'homme blanc, les autochtones et les environnementalistes utilisent souvent celle de l'«Indien écologiste», vivant en parfaite harmonie avec la nature, et dont les comportements ne lui auraient jamais causé aucun tort. Qu'en est-il au juste? L'Amérindien a-t-il toujours été ce grand défenseur de la nature, l'inventeur des principes écologistes si populaires aujourd'hui?

 

            Il apparaît que oui… et que non. Depuis la préhistoire et jusqu'à récemment, on sait que les Amérindiens avaient une vision du monde et de la nature caractérisée par un respect très grand pour tout ce qui les entourait. Mais ils n'étaient pas les seuls: les habitants canadiens au temps de la Nouvelle-France pratiquaient aussi la conservation des ressources et le recyclage. Les Amérindiens n'étaient pas non plus vraiment conscients que leurs gestes avaient des conséquences, bonnes ou mauvaises, sur la nature et leur santé. Tout ce qu'ils faisaient s'inscrivaient plutôt dans un système de croyances très développé. Un retour dans l'histoire du Québec depuis les temps les plus anciens jusqu'au XXe siècle s'impose pour démythifier l'Indien «écolo» contemporain…

 

Un mode de vie en apparence respectueux de la nature …

            Plusieurs éléments de leur culture suggèrent que les autochtones étaient les premiers environnementalistes, bien avant l'arrivée des premiers Blancs en Amérique et l'invention «officielle» de l'écologisme au XXe siècle. En effet, en raison de leurs croyances et de leur mode de vie, les Amérindiens ne pouvaient détruire la nature qui les entourait. Pour eux, la nature et tout ce qui la composait étaient dotés d'une puissance spirituelle. Chaque élément, animal, végétal ou animal, était animé et possédait un esprit. La roche, la rivière, le saumon, l'ours et l'arbre avaient tous droit à un grand respect, car ils faisaient partie de ce grand tout qui formait le monde. En respectant le monde visible, les autochtones montraient également du respect pour le monde invisible et véritable qu'ils ne pouvaient voir.

 

            Vivant de chasse, de pêche, de cueillette et de récolte, les Amérindiens dépendaient totalement de la nature. Ils croyaient que les forces surnaturelles des animaux et des plantes devaient être amadouées pour que la chasse et les récoltes soient bonnes. Chez les Amérindiens nomades comme les Montagnais, les chasseurs s'excusaient donc auprès de l'animal qu'ils venaient de tuer, observaient des rituels précis lors du découpage de plusieurs bêtes, tel l'ours, ainsi que pour disposer des restes des animaux. Les arêtes de saumons et les vessies de phoques étaient rejetées à l'eau et les crânes d'ours accrochés à un mât. Tous ces gestes devaient favoriser la régénération des animaux ainsi que les bonnes relations avec leurs esprits. En «mettant de son côté» l'esprit de l'animal, les futures chasses seraient alors aussi fructueuses ou même meilleures.

 

            Ces habitudes étaient encore présentes lorsque les Européens arrivent en Amérique. Pehr Kalm, un Suédois venu en Nouvelle-France en 1749, décrivait dans sa relation de voyage les tourtes, les «pigeons sauvages» de l'Amérique. Selon lui, les Amérindiens ne tuaient jamais ces pigeons lorsqu'ils couvaient ou lorsqu'ils avaient des petits. Ils n'acceptaient pas non plus que d'autres le fassent, menaçant même à une occasion un Français qui avait tenté d'en tuer quelques uns. Pour eux, tuer un pigeon avec des petits «serait manquer gravement à la bonté envers les jeunes, car ils seraient contraints de mourir de faim».

 

            Tout cela laisse donc penser que les Amérindiens avaient des valeurs écologiques et que la conservation des ressources était pour eux le moyen d'assurer leur survie. Mais ces principes n'étaient-ils appliqués que par eux? Sont-ils les véritables fondateurs de la pensée écologiste?

 

…mais pas unique aux Amérindiens…

            D'après Denys Delâge, historien de l'université Laval, les Amérindiens n'étaient pas plus écologiques que nos ancêtres paysans. Les pigeons sauvages étaient pour les Amérindiens ce qu'étaient les poules ou les vaches pour les Canadiens, c'est-à-dire des animaux domestiques. Les tourtes faisaient «partie de l'ordinaire», de leur vie de tous les jours. Les tuer était donc l'équivalent pour le colon de voir un Amérindien abattre une de ses vaches. L'habitant de la Nouvelle-France, tout comme ses descendants vivant dans les campagnes québécoises jusqu'au milieu du XXe siècle, possédait aussi ses propres habitudes écologistes.

 

            Selon Delâge, les habitants comprenaient bien qu'il ne fallait pas exterminer tous ses animaux durant une même année, au risque de mourir de faim l'année suivante. Pas question non plus de gaspiller les restes: tout était récupéré. On salait, on congelait ou on mettait en conserve les surplus. Les restes de table servaient de nourriture aux chiens et aux chats, on n'utilisait ni emballage de plastique ni produit chimique. Les vêtements étaient faits de fibres naturelles, de lin et de laine, et lorsqu'ils étaient trop usés, ils étaient recyclés en tapis et en courtepointes. Le bois servait à construire, à chauffer et à récolter de l'eau d'érable. Aucun habitant n'aurait songé à couper à blanc le petit bois si utile près de chez lui. Presque aucun déchet ne venait donc polluer l'environnement de ces habitants. Même le contenu des «bécosses» était parfois utilisé comme engrais.

 

            Lequel vivait alors le plus en harmonie avec la nature: le Blanc ou l'Indien? En fait, chacun adaptait son style de vie à ses besoins et ses croyances. Ce style de vie était marqué dans les deux cas par l'autosubsistance, où il fallait gérer habilement ses ressources pour survivre. Les choses ont changé lors du passage à une économie de marché. Pour les cultivateurs, c'est à ce moment que l'agriculture à grande échelle s'est imposée et qu'ils ont commencé à détruire la nature avec la machinerie, la surexploitation des sols et l'utilisation d'engrais chimiques. 

 

 

 

…et parfois contradictoire avec l'écologie

            Pour les Amérindiens, c'est surtout lorsqu'ils ont été intégrés dans un réseau d'échanges international par l'intermédiaire de la traite des fourrures qu'ils ont adopté des gestes jugés aujourd'hui dangereux pour l'environnement. Par exemple, le castor était disparu de plusieurs régions du Québec aussitôt qu'au XVIIe siècle. Le Jésuite Paul Le Jeune, dans la Relation de 1635, s'inquiétait déjà de la surexploitation du castor. Il relate de quelle façon les Montagnais les tuaient tous dans leurs cabanes, alors qu'il leur conseille d'y laisser au moins quelques petits afin qu'ils se reproduisent.

 

            Cette surchasse est extrêmement contradictoire avec la vision du monde des Amérindiens évoquée plus haut. Certains cherchant des raisons pour l'expliquer ont affirmé que les autochtones se sont mis à tuer les animaux parce qu'ils les tenaient responsables des maladies qui les frappaient. Cette théorie a toutefois été vivement contestée. Charles A. Bishop par exemple, un historien américain, croit plutôt que malgré le respect voué à la nature, il n'y avait rien dans les croyances des Amérindiens qui les empêchait de tuer beaucoup d'animaux, à condition que leurs restes soient bien traités et que la traite rapporte quelque chose de bénéfique. C'était bien le cas, puisque un grand nombre d'objets utiles étaient échangés contre des fourrures. Il s'agit peut-être là d'une piste d'explication de l'apparente absence de scrupules des Amérindiens à chasser le castor presque jusqu'à l'extinction complète de l'espèce.

 

            Denys Delâge apporte également certaines nuances aux pratiques des autochtones qui paraissaient en harmonie avec la nature. Bien que la plupart d'entre eux tuait d'abord les animaux pour survivre, ils considéraient aussi que ces animaux se donnaient et venaient s'offrir à eux. «Cela aurait paru mesquin de ne pas prendre tous les animaux offerts: on pouvait, on devait même, en certains occasions, tuer au-delà des besoins», affirme-t-il. Des sacrifices étaient également réalisés, particulièrement de chiens. Le Père de Charlevoix écrivait dans son Journal historique en 1721 comment les chiens étaient parfois immolés ou suspendus vivants à un arbre par les pattes de derrière jusqu'à la mort lorsque les Amérindiens devaient franchir des rapides ou des passages dangereux. Des pratiques qui auraient fait frémir les défenseurs des droits des animaux d'aujourd'hui…

 

            Plusieurs autres gestes pouvaient aussi avoir des conséquences assez graves pour l'environnement. Le père Louis Nicolas racontait dans son Histoire naturelle des Indes qu'il avait vu des Amérindiens couper des arbres entiers pour ramasser les noix ou accéder aux nids d'oiseaux. Les autochtones allumaient également des feux pour toutes sortes de raisons. On fertilisait les terres avec des feux, on régénérait les forêts de pins et d'épinettes ou encore on facilitait le transport. Mais les Amérindiens perdaient parfois le contrôle de ces incendies et en plus de la pollution qu'ils provoquaient, ils détruisaient d'autres plantes et animaux qui n'étaient pas utilisés par la suite.

 

            Le grand respect des Amérindiens envers la nature répondait donc surtout à des croyances religieuses. On est bien loin des grands principes écologistes du XXe siècle!

 

Un mythe créé par les Blancs et récupéré par les Amérindiens

            Pourquoi cette image de l'Amérindien écologiste existe-t-elle aujourd'hui si elle ne correspond pas à la réalité passée? Selon l'anthropologue américain Shepard Krech III, ce sont les Blancs qui ont créé ce mythe durant les années 1960, parce qu'ils avaient de nouvelles préoccupations pour l'environnement. Krech croit que les Amérindiens n'ont jamais été écologistes, mais qu'ils ont peu à peu adhéré à ce stéréotype et qu'ils l'utilisent maintenant eux-mêmes pour revendiquer de meilleures conditions d'existence. Et s'ils n'ont pas véritablement fait de dommages malgré des comportements parfois nuisibles pour la nature, c'est tout simplement parce qu'ils n'étaient pas assez nombreux et qu'ils n'exploitaient pas les ressources dans le but de faire des profits.

 

            L'utilisation de ce mythe est erronée d'un point de vue historique, mais elle peut paraître justifiée par les conditions de vie actuelles des Amérindiens. Ceux-ci sont parmi les principales victimes de la destruction de l'environnement et de la pollution causée par les industries des pays «développés». Une quantité phénoménale de contaminants, de produits toxiques et de polluants de toutes sortes se retrouvent dans leur habitat et nuisent à leur santé. Du cadmium, du plomb, des BPC et du DDT ont été retracés dans la faune, la flore et chez les Cris et les Inuit du Nouveau-Québec au cours des trente dernières années. Les gaz carboniques émis par les industries du nord-est des États-Unis et du sud du Canada au rythme de 1300 tonnes d'oxyde de soufre et d'azote par heure retombent sous forme de pluies acides dans le Nord du Québec. On a également fait état des carences en fer des nouveau-nés inuit, car l'allaitement maternel est abandonné et le plomb contenu dans la nourriture empêche l'absorption du fer. Son absence dans l'organisme provoque des troubles psychomoteurs et d'apprentissage. La construction des barrages hydroélectriques et l'inondation de grands territoires ont également entraîné une hausse des concentrations de mercure chez les Amérindiens pour qui la pêche et la chasse demeurent des ressources alimentaires essentielles.

 

Les Amérindiens ne sont peut-être pas les véritables pionniers de l'environnementalisme, mais ils ont tout de même apporté au reste de l'humanité, par leurs valeurs et leurs croyances en l'unité des humains avec la nature, un plus grand respect envers tous les êtres vivants et les ressources de la Terre. Monsieur Bush s'en souviendra-t-il?


Bibliographie

 

 

A.     Document iconographique

 

Photo de 1971 tirée de The Ecological Indian. Myth and History de Shepard Krech III, New York/London, W.W. Norton & Company, 1999, p. 14. Elle montre le visage d'un Amérindien nommé Iron Eyes Cody versant une larme avec comme titre «Pollution: it's a crying shame».

 

 

B.     Sources primaires

 

CHARLEVOIX, Père de. Histoire et description générale de la Nouvelle France avec Le journal

historique d'un voyage fait par ordre du roi dans l'Amérique septentrionnale. Montréal, Éditions Élysées, 1976. Tome 3, p. 348.

 

KALM, Pehr. Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749. Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1977, p. 284.

 

LE JEUNE, Paul. Relation du 28 août 1635. Dans The Jesuit Relations and Allied Documents Travels and

Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791 : The Original French, Latin, and Italian Texts, with English Translations and Notes. Edited by Reuben Gold Thwaites, New York, Pageant Book Co., 1959, vol. VIII, p. 56.

 

 

C.     Articles de journaux et de périodique

 

FRANCOEUR, Louis-Gilles. «Le Canada et les États-Unis isolés du reste du monde». Le Devoir, samedi

31 mars et dimanche 1er avril 2001, A1 et A12.

 

HAMANN, Jean. «Anémie sous le soleil de minuit». Le Soleil, samedi 17 mars 2001, E 13.

 

 

D. Études et articles spécialisés

 

BISHOP, Charles A. «Northeastern Indian Concepts of Conservation and the Fur Trade: A Critique of

Calvin Martin's Thesis». Dans Indians, Animals and the Fur Trade: A Critique of Keepers of the Game, edited by Shepard Krech III, Athens, The University of Georgia Press, 1981, p. 39-58.

 

BOURDON, Marie-Claude. «L'anti Grey Owl». L'actualité, 15 mars 2000, p. 20-23.

 

BRAMLY, Serge. Terre sacrée. Paris, Albin Michel, 1992. 280 p. Coll. «Espaces libres». 24.

 

Delâge, Denys. «Les premières nations d'Amérique du Nord sont-elles à l'origine des valeurs

écologiques et démocratiques contemporaines?». Dans Transferts culturels et métissages Amérique/Europe XVIe-XXe siècle, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1996, p. 317-345.

 

KRECH III, Shepard. The Ecological Indian. Myth and History. New York/London, W.W. Norton &

Company, 1999. 318 p.

 

Stieb, David. Health effects of development in the Hudson Bay-James Bay region. [Ottawa],

Hudson Bay Programme, 1994. 45 p.

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