Matthew Coon Come n’était pas le premier opposant à l’alcool

Deuxième article sur la santé et les autochtones du Canada
(Sylvie LeBel 2001 Copyright Tous droits réservés)





 

«Nos gens fument trop et boivent à l’excès», affirmait Matthew Coon Come il y a trois semaines, lors de la Conférence nationale sur la santé des Premières Nations. Le chef de l’Assemblée des Premières Nations avait prononcé à l’occasion de cet événement un vibrant discours d’ouverture dans lequel il déclarait que la santé autochtone est en crise. Pour Coon Come, ce sont les chefs qui doivent donner l’exemple, eux chez qui l’alcoolisme serait chose courante.

 

            Les mots du leader autochtone en ont choqué certains pour qui le véritable responsable des problèmes de santé des Amérindiens est le gouvernement. C’est qu’au lieu de jeter le blâme sur les autres, Monsieur Coon Come a décidé de responsabiliser ses gens. Serait-il le premier Amérindien à tenter de contrer l’alcool dans sa propre cour? Non! Un petit voyage dans l’histoire nous montre que les autochtones sont conscients depuis longtemps des effets de l’alcool. Ils ont même déjà tenté d’enrayer les abus parmi les leurs. À une époque où tous les malheurs semblent frapper les Premières Nations, il est bon de jeter un regard sur ces gens qui ont – ou qui ont voulu – abandonner volontairement la bouteille.

 

Au cœur d’un dilemme

            «On ne peut concevoir les désordres que ce vice diabolique a causé dans cette nouvelle Église», raconte les Relations des Jésuites en 1660. Ce «vice diabolique», c’est évidemment l’ivrognerie. C’est ce genre de discours que l’on retrouve tout au long des écrits des missionnaires jésuites ayant œuvré en Amérique durant le Régime français. Pour eux, il était clair que l’abus d’alcool entraînait les pires égarements et les plus odieux des péchés. Cela les empêchait d’effectuer leur travail, soit d’évangéliser et de sauver les pauvres âmes païennes des «Sauvages». «C’est tout dire que nous perdons en un mois les sueurs & les travaux de dix & vingt années», disait l’un d’entre eux.

 

            Mais l’alcool, c’était aussi le moyen qu’avaient trouvé les marchands européens pour attirer les Amérindiens et leur échanger leurs plus belles fourrures. Français, Anglais et Hollandais donnaient aux autochtones des boissons fortes en cadeaux. Ces présents servaient à engager les négociations lorsque les deux partis se rencontraient pour troquer des biens. La manne allait alors à celui qui se sentait l’âme la plus généreuse…

 

            Quel scandale pour les missionnaires que de voir leurs efforts réduits en miettes par ces infidèles d’Hollandais et ces marchands sans scrupules! Dès les débuts de la colonie, la lutte s’est donc engagée entre les hommes d’Église et les hommes d’affaires. Sous la pression des missionnaires, les premiers gouverneurs ont interdit la vente d’alcool aux Amérindiens dès le début du XVIIe siècle. Sans grand succès cependant. La traite et la consommation d’alcool se poursuivaient et l’Église tentait tant bien que mal d’en atténuer les conséquences.

 

            Voilà donc un beau dilemme pour les Amérindiens de l’époque! D’un côté, missionnaires et hommes de bien les exhortaient à ne pas toucher à la bouteille au péril de leur âme. De l’autre, marchands et traiteurs leur fournissaient une foule d’objets utiles et agréables à l’existence, dont l’eau-de-vie. Puisqu’il procurait des sensations fortes et somme toute fort plaisantes, l’alcool ne valait-il pas la peine d’être échangé?

Des observateurs de toutes les époques et des chercheurs ont essayé d’expliquer pourquoi  les autochtones buvaient avec tant d’entrain. Certains ont affirmé que c’était parce que l’ivresse leur rappelait le monde des rêves. Les songes étaient effectivement très importants pour eux puisqu’ils les mettaient en contact avec le monde des esprits. Mais pour plusieurs historiens, dont Denys Delâge, spécialiste en histoire amérindienne à l’Université Laval, la recherche du rêve à l’aide de l’alcool a été de courte durée. Très rapidement, les Amérindiens se sont rendu compte de ses effets destructeurs. Et plusieurs n’en ont plus voulu.

 

Des promesses de ne plus boire

            Au XVIIe siècle, ces oppositions à l’alcool se sont manifestées dans les quelques missions situées près de Québec, Montréal et Trois-Rivières. Celles-ci – des «réductions» ou des réserves, selon le sens contemporain - étaient l’une des trouvailles des missionnaires pour lutter contre les effets pervers de l’ivrognerie. Ils croyaient que dans ces endroits «secs», ils auraient tout le loisir d’effectuer leur travail avec des résultats satisfaisants. Les Amérindiens devaient s’y installer et se sédentariser, cessant ainsi de courir les bois à la recherche de fourrures à échanger contre de l’alcool.

 

            Sillery, Cap de la Madeleine, Saint-Xavier des Prés, Prairie de la Madeleine (aujourd’hui Kahnawake) et Lorette étaient des lieux où étaient établies des réductions. Habituellement, les Amérindiens ne pouvaient s’y installer qu’en promettant de renoncer à l’alcool. Par exemple, selon les Relations, des terres étaient distribuées à Lorette à ceux qui «pour redevance, sont obligés de ne point prendre de boisson par excès», sous peine d’être chassés.

 

Les Amérindiens exerçaient eux-mêmes la surveillance sur leurs compatriotes dans plusieurs endroits. À Prairie de la Madeleine dans les années 1670, des capitaines avaient été nommés pour gouverner le bourg et pour faire respecter les règlements. Aussitôt désignés, ils ont réuni tout le monde pour déclarer publiquement que personne ne serait admis dans la place sans avoir renoncé à trois choses : l’idolâtrie du songe, le changement de femme et l’ivrognerie. Chacun devait renoncer publiquement «à ces abominations», sinon «il serait chassé honteusement» par les Anciens. Certains allaient même jusqu’à demander la permission de se punir eux-mêmes et se flageller. Une image qui contraste avec le stéréotype de l’Indien ivrogne!

 

Le désir de ne plus boire existait bel et bien parmi les Amérindiens. Alors que la réputation de ces endroits «secs» se propageait, des autochtones d’ailleurs en Amérique déménageaient vers la Nouvelle-France. C’est le cas des Iroquois des Grands Lacs et du nord des États-Unis. Ils ont quitté leur pays pour venir habiter la mission de Prairie de la Madeleine. À cet endroit, la règle de la sobriété était déjà de mise depuis plusieurs années. Selon la Relation de 1677-1678, ces Iroquois ont arrêté de boire «[aussitôt] mis le pied en cette mission». À peu près à la même époque, des Abénaquis ont aussi migré du Maine vers Sillery. Ils voulaient échapper à la traite du brandy dans les postes de la Nouvelle-Angleterre.

 

À côté de ces efforts collectifs se sont également accomplis des gestes individuels. Ceux-ci parsèment les témoignages qu’ont laissés les Occidentaux. Un jour, lors d’un festin dans l’un des villages chrétiens, quatre hommes avaient décidé d’enivrer une Amérindienne qui disait sa foi inébranlable. Elle serra les dents si forts que les quatre hommes qui l’avaient saisie ne réussirent jamais à lui faire avaler une seule goutte d’alcool. En 1677, à Saint-François-Xavier du Sault cette fois, un Amérindien fit volontairement un faux pas pour renverser la chaudière contenant l’alcool lors d’une fête. Pour lui, c’était un geste qui allait prévenir ses compatriotes de l’Enfer…

 

Tenir l’eau-de-vie en prison

Même en dehors des missions et de l’influence marquante des religieux, les Amérindiens possédaient la volonté de s’affranchir de l’alcool. La Relation de 1681-1683 ne manque pas de mentionner que certains s’abstenaient de boire que par respect humain. D’autres n’étaient tout simplement pas portés sur la boisson. Des règlements existaient aussi dans les villages non chrétiens. Des conseils y étaient créés pour décider des peines en cas d’ivrognerie. Ceux pris en défaut étaient forcés d’abandonner leurs terres et le village. Dans certains cas, ils étaient torturés. Enfin, lorsque des meurtres étaient commis en état d’ébriété, les coupables pouvaient être exécutés.

 

D’autres voulaient bien continuer la profitable traite des fourrures, mais sans alcool. Les Abénaquis demandaient que l’on avertisse les dirigeants anglais de leur haine de l’eau-de-vie. S’ils continuaient à leur en apporter et à leur en vendre, les Abénaquis finiraient par croire que les Anglais voulaient les exterminer. En 1642, les Micmacs avaient également demandé aux Jésuites d’écrire en France et de dire aux capitaines qui envoyaient les bateaux en Amérique de ne plus désormais embarquer ces «poisons» qui les détruisaient.

 

Mère Marie de l’Incarnation a elle aussi été témoin des réactions des Amérindiens face à l’alcool. Dans une lettre à son fils en 1662, elle raconte la visite d’un capitaine algonquin. Celui-ci se plaignait et lui disait : «Ononthio [le gouverneur] nous tue, de permettre qu’on nous donne des boissons». Et lorsque la religieuse lui conseille de demander lui-même l’interdiction au gouverneur, l’Algonquin affirme qu’il l’a déjà fait deux fois.

 

Tous les exemples de plaintes des Amérindiens au sujet des boissons fortes montrent bien qu’ils étaient conscients que l’alcool ruinait leurs sociétés. En 1633, alors qu’un Amérindien ivre avait tué un Français et qu’il était retenu prisonnier à Québec, les membres de son groupe l’avaient rejoint pour le défendre. «Tiens ton vin et ton eau-de-vie en prison, ce sont tes boissons qui font tout le mal, et non pas nous autres», disaient-ils au représentant de l’ordre.

 

Malgré les demandes des Amérindiens, la traite de l’alcool s’est poursuivie durant tout le Régime français. La situation ne s’est guère améliorée sous le Régime anglais. Jusqu’au premier quart du XIXe siècle, la Compagnie de la Baie d’Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest se sont livré à une compétition féroce. L’alcool était alors utilisé comme principal appât pour attirer les autochtones. Il aura fallu la fusion des deux compagnies et des législations du gouvernement canadien par la suite pour que diminue la traite. La vente d’alcool aux Amérindiens a été interdite jusqu’à ce que la Loi sur les Indiens soit modifiée en 1951 et c’est seulement à partir de 1970 qu’ils ont obtenu le droit de boire en dehors des réserves.

 

Malheureusement, en même temps que s’efface leur rôle politique et économique, les autochtones disparaissent peu à peu des sources à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Seuls les missionnaires et les agents des compagnies présents dans le nord continuent d’enregistrer les méfaits de l’alcool. Qui sait comment les Amérindiens continuaient leur combat contre l’eau-de-vie?

 

Une volonté toujours présente

            Bien évidemment, les législations n’ont jamais enrayé la contrebande et la consommation d’alcool par les Amérindiens. Si bien que l’alcoolisme est demeuré un problème permanent depuis l’arrivée des Européens en Amérique. Malgré tout, la prise de conscience par les ancêtres des dangers reliés aux abus n’a jamais quitté les autochtones. Selon des enquêtes menées au Québec en 1995 et au Canada en 1991, 61 % d’entre eux considèrent que les membres de leur communauté ont une consommation abusive d’alcool. Dans une réserve montagnaise, c’est plus de 90 % des membres qui croient que les soins de santé devraient d’abord s’attaquer aux problèmes reliés à l’alcool.

 

            La volonté est toujours là. Mais ce n’est que récemment que les autochtones ont eu les moyens de mener une vraie lutte. En effet, le gouvernement fédéral adopte depuis 1986 une politique de transfert des soins de santé aux communautés. Celles-ci peuvent progressivement mettre en place les programmes et les mesures adaptés à leurs véritables besoins. Par exemple, entre 1992 et 1997, la communauté algonquine de Grand-Lac-Victoria a étudié la méthode des centres Portage pour la prévention et la désintoxication. Patrick Rail, du centre Portage de Saint-Damien dans Bellechasse, travaille avec chacun des groupes «à développer leurs propres mécanismes, à adapter notre modèle thérapeutique à leur milieu».

 

            Matthew Coon Come n’était donc pas le premier à réagir contre les abus d’alcool chez les autochtones : ses ancêtres l’avaient déjà fait il y a presque quatre cent ans. Avec les efforts actuels vers une plus grande autonomie et les négociations entre les gouvernements et divers groupes amérindiens, il sera peut-être le premier chef à pouvoir constater un vrai recul de l’alcoolisme chez les siens.



BIBLIOGRAPHIE

 

A.     Articles de journaux :

 

«Coon Come tells native leaders to sober up», National Post, Wednesday, February 28,       

2001, A 7.

 

«Terres de suicide. Les autochtones croient qu’ils doivent réimplanter les traditions dans les

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LEMIEUX, Louise. «Épidémie de toxicomanie chez les autochtones du Québec : Un problème

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B. Sources primaires :

 

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Extraits utilisés : t. 22, p. 241 ; t. 46, p. 104 ; t. 48, p. 62 ; t. 53, p. 191-192 ; t. 62, p. 126.

 

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C. Sources secondaires :

 

Site web de l’Assemblée des Premières Nations : http://www.afn.ca/

 

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DAILEY, R.C. «The Role of Alcohol among North American Indian Tribes as reported in The

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Dickason, Olive Patricia. Les Premières Nations du Canada. Sillery, Septentrion, 1996

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