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L'archéologie médiévale, discipline jeune et dynamique, ne cesse d'apporter sa contribution à l'histoire des sociétés passées. Ses objets d'étude sont abondants et diversifiés. L'un d'entre eux est le sarcophage de la Gaule mérovingienne du VIe au VIIIe siècle. Présentant une multitude de formes, de motifs et de matériaux, ces sarcophages peuvent sembler ne posséder aucun ordre ni aucune signification particulière autre qu'un objet destiné à l'inhumation. Pourtant, depuis les premières découvertes du XVIIIe siècle et les recherches davantage élaborées depuis les années 1950, les chercheurs mettent peu à peu à la disposition de l'histoire une extraordinaire diversité de renseignements révélés par ces sarcophages. La question se pose en effet: que peut nous apprendre de plus un sarcophage, à part qu'il soit un monument funéraire destiné à l'enterrement d'un mort? Les documents écrits mentionnent parfois leur utilisation lors des cérémonies, mais peu d'entre eux s'attardent à décrire leur fabrication ou leur décor. Seul l'examen de vrais sarcophages permet d'obtenir ces précieuses informations. Mais leur contribution ne s'arrête pas à cette dimension matérielle: ils permettent la compréhension de la société et de la religion de l'époque mérovingienne.
Ainsi, les sarcophages du haut Moyen Âge en Gaule permettent à l'archéologie médiévale de faire bénéficier l'histoire de nombreuses données en révélant des informations inédites autant sur le plan matériel qu'immatériel. En effet, lorsque des sarcophages sont exhumés, il est possible d'observer d'abord les matériaux et les techniques utilisés puis les outils et les motifs représentés. Ensuite, il est possible de comprendre des aspects de la dimension socio-économique de la société, puis de sa dimension religieuse.
I. Des informations sur la civilisation matérielle
Les sarcophages du haut Moyen Âge sont fabriqués à partir d'une diversité de matériaux et ornés de nombreux motifs différents. Ils se distinguent des sarcophages antiques rectangulaires notamment par leur plan trapézoïdal, c'est-à-dire que la largeur du pied est plus petite que celle de la tête. Pour les reconnaître entre eux, les archéologues ont élaboré au fil de leurs recherches un système de classification. Cette typologie repose sur plusieurs critères de distinction. Il y a d'abord les changements de morphologie, par exemple les caractéristiques du couvercle et de la cuve ou l'épaisseur des parois. Il y a ensuite le matériau utilisé ainsi que la mise en œuvre et la taille. Enfin, le décor permet aussi de distinguer les types de sarcophages. Tous les critères doivent être considérés ensemble, car bien que certains soient plus remarquables que d'autres, tel le décor, une typologie qui ne tiendrait compte que d'un seul critère mènerait sans doute à des différenciations superficielles (1). Cependant, comme le fait remarquer Gilbert-Robert Delahaye, l'une des plus grandes difficultés pour le chercheur est de localiser la provenance des matériaux, car un examen visuel ne peut à lui seul donner cette information; le recours aux géologues est donc nécessaire pour l'étude de la micro-faune et de la micro-flore (2). L'intérêt dans l'étude des sarcophages repose donc sur une meilleure connaissance de leur composition et de leur fabrication, en plus de celle des outils et techniques de l'époque et enfin des principaux motifs représentés.
A. Des sarcophages de pierre
Les matériaux utilisés peuvent être regroupés en deux grandes catégories: la pierre et le plâtre. C'est en 1952 que la première classification des sarcophages de pierre a été proposée. Depuis ce temps, elle a été complétée, rectifiée et affinée (3). Aujourd'hui, on reconnaît six types principaux: bourguigno-champenois, du Centre-Est, à bandes de stries gravées, nivernais (bourbonnais), poitevins et de Bordeaux (voir Annexe A, p.13, carte du haut). Les sarcophages du type nivernais sont fabriqués de grès ou de calcaire gréseux et leurs couvercles présentent un bombement plus ou moins prononcé. Leur décor habituel est, outre la croix en faible relief de leurs couvercles, les croix disposées en une ou plusieurs rangées, sur une «terrasse» (voir Annexe p. 14). G.-R. Delahaye suggère par ailleurs que l'étude de l'évolution de la disposition et du nombre de ces croix pourrait être utile à la datation, de même que le bombement plus ou moins accentué du couvercle (4). De leur côté, les bourguigno-champenois s'inspirent grandement de la période gallo-romaine par leurs couvercles semi-cylindriques (5) dont le profil est en arc surbaissé. Ils sont fabriqués à partir de diverses qualités de calcaire et les parois longitudinales et les couvercles sont souvent décorés de longues stries parallèles, tandis que les panneaux de tête et de pied sont ornés de groupes de stries profondes taillées à la broche. Certains présentent aussi des motifs géométriques, accompagnés de croix en sautoir, le sarcophage 116 d'Isle-Aumont en étant un bon exemple (6) (voir Annexe p. 15). Ceux au décor de bandes de stries gravées d'obliquité alternée ont un couvercle en légère bâtière et sont taillés dans une craie extraite de la région de Sens, dans la Yonne. Ils sont ornés, comme leur nom l'indique, de bandes horizontales gravées à la pointe, tandis que les panneaux de tête possèdent souvent un motif composé de deux grandes croix pattées encadrant un palmier. Le sarcophage 106 du musée Carnavalet en est un de ce type (7) (voir Annexe p. 15). G.-R. Delahaye a par ailleurs présenté la synthèse des découvertes de ces trois types de sarcophages dans la région parisienne (8). L'une des caractéristiques des sarcophages poitevins, fabriqués dans le calcaire, est leur couvercle plat ou légèrement en bâtière, où apparaît une croix à trois branches à faible relief. Plusieurs d'entre eux ont été retrouvés au cimetière d'Antigny, dans le Poitou, présentés par Henri Leclercq (9). Leurs couvercles dérivent eux aussi d'un modèle gallo-romain avec leurs croix à traverses multiples (10). Ce sont là leurs caractéristiques les plus remarquables, bien que certains possèdent des décors plus élaborés (11) (voir Annexe p. 14). Les sarcophages du type du Centre-Est, localisé de l'Orléanais jusqu'à la Lorraine, possèdent un couvercle à trois pans et sont habituellement décorés de croix ou de sillons formant des motifs en surface et tracés au poinçon, tandis que les couvercles des sarcophages de Bordeaux sont en bâtière très prononcée avec au sommet une surface plane, ornés de sillons tracés au poinçon (12).
En observant les marques encore visibles qu'a laissées l'extraction des blocs dans plusieurs carrières de pierre de France, il est possible de retracer les différentes techniques utilisées par les carriers. Ils pouvaient extraire la pierre en lit, lorsque le litage de la roche était parallèle au plan d'éclatement du bloc, et en délit lorsqu'il lui était perpendiculaire (13). L'étude de Lorenz et Lorenz sur les carrières de la basse vallée de l'Anglin dans le Poitou est intéressante sur plusieurs points. Grâce aux traces d'exploitation encore observables aujourd'hui dans cette région en raison de son éloignement et de l'abandon des carrières faute de débouchés, il a été possible d'y dénombrer trois étapes principales dans le travail du tailleur. D'abord, la préparation et le choix des blocs à tailler qui se faisait à l'horizontale ou à la verticale, le plan du travail s'enfonçant progressivement dans la paroi de la carrière au fur et à mesure de l'enlèvement des blocs. Des trous ont par ailleurs été observés sur une paroi de la carrière de la Statue, probablement des traces d'échafaudages (14). Ensuite, l'extraction proprement dite était effectuée à l'aide de l'enfoncement de coins dans une tranchée creusée sous le bloc, la forme de celui-ci étant délimitée à l'avance par d'autres tranchées, lui donnant l'aspect de marche d'escalier. Enfin, on taillait les couvercles et les cuves dans la carrière, de grands coins de roches ayant été retrouvés à proximité (15). De nombreuses découvertes de ce type tendent à confirmer l'hypothèse selon laquelle les sarcophages étaient taillés directement dans les carrières: une cuve brisée dans le sens de la longueur au cours de son évidage a par exemple été retrouvée à Saint-Boil (Saône-et-Loire), tandis que dans la Grotte du Moulin à Panzoult (Indre-Et-Loire) étaient redécouverts un sarcophage en cours de façonnage ainsi que des blocs non dégagés en entier (16).
B. Des sarcophages de plâtre
Quant à eux, les sarcophages de plâtre ont été découverts essentiellement dans la région parisienne. Leur couvercle est plat et ils sont fabriqués de gypse caractéristique des environs, ce matériau étant connu pour ses propriétés depuis l'époque gallo-romaine, mais utilisé seulement depuis l'époque mérovingienne pour la fabrication de sarcophages (17). On a longtemps cru que leur fabrication se faisait en plusieurs morceaux, les panneaux étant confectionnés séparément et assemblés à l'endroit de l'inhumation, «pendant que le plâtre était encore frais de façon à obtenir une soudure assez complète pour qu'il soit aujourd'hui impossible de voir le point de jonction des panneaux» (18). Les tenants de cette hypothèse soutenue depuis le XIXe siècle à la suite des travaux de Théodore Vacquer affirmaient que les sarcophages ne pouvaient être transportés en entier en raison de leur poids et de la fragilité du plâtre (19). Un réexamen des sarcophages du musée Carnavalet a permis de constater que les panneaux n'avaient pas été coulés horizontalement, mais bien verticalement, et que pas la moindre trace de scellement n'était visible à la jonction des panneaux latéraux. L'hypothèse d'une coulée «monolithique» à l'aide d'un double coffrage en bois (voir Annexe p. 16) a dès lors été envisagée, puisque les sarcophages possédaient des traces attestant la présence de ces coffrages. Une expérience très révélatrice s'est déroulée au musée Carnavalet en 1981: une équipe a reconstitué un coffrage de bois et fabriqué un sarcophage de plâtre à la manière des travailleurs de l'époque mérovingienne. Les résultats ont été riches en enseignements: la coulée ne pouvait se faire sur place à l'intérieur de la fosse puisque le travail nécessitait un espace relativement grand, d'autant plus que le séchage demandait plusieurs semaines; il a également été vérifié que ce type de sarcophages pouvaient aisément résister au transport. Cette expérience a permis de conclure que les sarcophages de plâtre, tout comme les sarcophages de pierre, étaient fabriqués à l'avance, transportés et stockés ensuite près des nécropoles, attendant d'être utilisés, révélant ainsi une véritable industrie funéraire, sur laquelle nous reviendrons plus loin (20). Lors de l'expérience au musée Carnavalet, des motifs ont aussi été gravés à l'intérieur des moules de bois: ils sont ainsi apparus sur l'extérieur des parois des cuves. C'est de cette façon que les décorateurs de sarcophages de plâtre procédaient. Les motifs sont généralement de deux ordres: des motifs chrétiens regroupés en quelques thèmes comme l'Arbre de Vie, les chrismes, les croix, des représentations humaines comme Daniel et ses lions et quelques inscriptions, et ensuite des motifs géométriques, comme les rouelles, les rosaces et différents types de cercles (21) (voir Annexe p. 16).
Toutes ces informations «matérielles» sont uniques au domaine de l'archéologie. En effet, peu de textes de l'époque mérovingienne ne décrivent les matériaux, les décors ou les techniques employées par les tombiers du temps. C'est toute une nouvelle dimension de l'histoire qui se trouve ainsi éclairée par la découverte de ces sarcophages. Il devient désormais possible d'imaginer un secteur du monde du travail inconnu auparavant, non seulement dans ses pratiques et ses conditions, mais aussi dans son rôle au sein de la société.
II. La société mérovingienne
revisitée par ses sarcophages
Contrairement aux premières études qui s'attardaient davantage aux aspects artistiques et religieux, les recherches plus récentes tentent de resituer les sarcophages sur le plan économique et social. Les archéologues et les historiens commencent ainsi à redécouvrir tout un réseau économique les entourant, une véritable industrie funéraire, et comprennent toujours mieux grâce à eux la société mérovingienne.
A. Une industrie funéraire
Comme nous l'avons constaté, les sarcophages étaient fabriqués directement dans les carrières et des équipes de sculpteurs y travaillaient probablement aussi, une statue ayant été découverte dans une carrière de Saint-Pierre-de-Maillé (22). Grâce à des études pétrographiques sur les sarcophages provenant d'un même site, il a été possible de retracer la provenance des matériaux et ainsi confirmer l'existence de commerces régionaux. Par exemple, les matériaux des sarcophages découverts à Quarré-les-Tombes (Yonne) provenaient tous de carrières situées à moins de 40 kilomètres. À Santeuil-en-Venxin (Val-d'Oise), une carrière est même adjacente au cimetière (23). Selon Jean-François Baratin, seuls de grands domaines - dont parmi les plus importants viennent ceux de l'Église - possédaient les moyens nécessaires pour contrôler et gérer cette activité industrielle, tandis que la commercialisation des sarcophages passait par l'autorité religieuse régissant le cimetière (24). Dans la région de Paris, un réseau économique s'est également constitué autour des sarcophages de plâtre, alors que plusieurs d'entre eux possèdent exactement les mêmes motifs. Certains de ces motifs sont propres à un seul cimetière ou champ de sépultures, celui-ci ayant possédé certains moules en particulier, alors que d'autres motifs étaient communs à plusieurs nécropoles. Patrick Périn y voit ainsi une preuve de la circulation des moules davantage que la circulation des sarcophages provenant d'un même atelier (25). Par ailleurs, certains moules étaient essentiellement parisiens, car ils ont été retrouvés dans les nécropoles suburbaines sur le territoire de Paris de même qu'à Saint-Denis et Chelles, deux dépendances privilégiées de la ville royale sous les Mérovingiens. May Vieillard-Troïekouroff a établi l'existence d'un art parisien en effectuant des comparaisons et des rapprochements entre les motifs des sarcophages de plâtre de ces endroits, la marguerite à six pétales avec une bossette centrale entourée d'un double cercle et de quatre petits doubles cercles étant l'un des décors les plus fréquents (26) (voir Annexe p. 16, en bas à droite).
Le bassin parisien est d'ailleurs une région ayant connu l'un des commerces le plus florissant dans le domaine funéraire. On y retrouve, outre ceux de plâtre, une grande diversité de sarcophages: à bandes de stries gravées d'obliquité alternée, bourguigno-champenois, nivernais, et d'autres provenant du massif de Fontainebleau, tous en quantité relativement importante et de qualité variable. Ces différents niveaux de qualité indiquent qu'il existait un choix possible pour les acheteurs, un approvisionnement en sarcophages de pierre des régions entourant Paris se faisant régulièrement. Selon G.-R. Delahaye, l'éloignement de certaines de ces régions tend à prouver le rayonnement commercial de Paris à l'époque mérovingienne, en plus du fait qu'il n'existait pas partout des voies naturelles facilitant le transport vers la capitale. Paris exerçait donc une attirance certaine. Par exemple, alors qu'à Quarré-les-Tombes, dont l'influence devait s'étendre à toute la région avallonaise, les sarcophages provenaient de carrières situées à environ 40 kilomètres de là, ceux retrouvés à Paris provenaient de carrières beaucoup plus éloignées, la plus près étant située à 120 kilomètres. De plus, la spécificité de certains décors qui semblent davantage riches qu'ailleurs serait un indice supplémentaire du foyer de culture et d'art qu'était Paris. Il y a effectivement sur plusieurs panneaux de tête de sarcophages de pierre des motifs qui tranchent avec ceux plus simples des panneaux longitudinaux. Le palmier crucigère possédait une symbolique qui ne pouvait être comprise que dans un environnement intellectuel et religieux adéquat. Peut-être le décor de ces sarcophages était complété à leur arrivée à Paris (27). Pour ce qui est de leur transport, cette question n'a été soulevée que récemment. Avec le développement d'une typologie plus exacte, des cartes géographiques établissant la répartition de la provenance des sarcophages ont été établies. Il est facile d'y constater le rôle que devaient jouer les différents cours d'eau dans l'acheminement des produits funéraires vers les centres de consommation (voir Annexe, p. 13, carte du bas). Par exemple, les sarcophages à décor de bandes de stries gravées qui étaient produits dans l'Avallonais étaient diffusés dans les villes et villages le long de l'Yonne et de ses affluents ainsi que de la Seine jusqu'à Paris (28).
B. La société des sarcophages
Ce transport sur des distances parfois considérables et les rétributions pour le travail des carriers qui, malgré des techniques relativement simples demandait pourtant de l'habileté et des efforts, entraînaient des coûts élevés pour l'éventuel acheteur. Le sarcophage apparaît donc comme un objet onéreux, accessible surtout aux classes sociales les plus aisées, tels les membres de l'aristocratie militaire (29), ou alors aux personnages importants, rois et saints. Dans le cas des sujets royaux, malgré la diminution de l'utilisation des sarcophages à partir du VIIIe siècle, certains d'entre eux se faisaient encore inhumer dans ce type de sépultures jusque sous l'époque carolingienne, réemployant souvent des sarcophages antiques. C'est le cas de Carloman, frère de Charlemagne, enterré à Saint-Rémi de Reims. Pour ce qui est des religieux, de nombreux évêques, fondateurs d'abbayes et autres grands personnages furent inhumés dans des sarcophages: Heribald, évêque d'Auxerre, saint Willibrord, saint Odile et sainte Chrodoara en sont des exemples (30). Le cas de sainte Chrodoara est intéressant parce qu'il est un exemple d'éclairage nouveau que peut apporter l'archéologie médiévale sur des textes dont se sert l'histoire. Son sarcophage a été découvert en 1977 à Amay, situé sur la Meuse en Belgique. Il portait plusieurs éléments décoratifs, deux inscriptions et la représentation d'un personnage féminin (voir Annexe p. 17). Le déchiffrement des inscriptions a permis d'identifier le nom de Chrodoara, assimilée à la grande famille des Chrodoinides présente dans cette région à cette époque. Un testament daté de 634 de l'un des parents de cette famille, nommé Adalgisel-Grimo, mentionnait: «Quant aux vignobles de la Leiser que j'ai possédés en usufruit de Saint-Maximin de Trèves et aux vignobles que pareillement j'ai possédés en usufruit de la basilique de Saint-Georges à Amay, où ma tante est enterrée, qu'ils retournent à ces deux églises après ma mort» (31). En 1947, le président de la société des Bollandistes déplorait qu'Adalgisel-Grimo n'ait exprimé le nom de sa tante. Avec la découverte de son sarcophage vingt ans plus tard, «un document d'une importance capitale vient de rompre le silence des siècles» (32). De plus, la représentation gravée de sainte Chrodoara procure l'une des illustrations les plus précoces du bâton pastoral, devenant ainsi un document exceptionnel. Le croisement des sources écrites et archéologiques a également permis l'identification de sainte Chrodoara à sainte Ode, déjà bien connue par les textes, faisant d'elles une seule et unique personne. Enfin, ce sarcophage est un témoignage de la lutte des clans à l'époque mérovingienne, les Chrodoinides ayant tenté de s'établir solidement dans cette région, mais s'étant heurtés à leurs rivaux Pippinides (33). Un second exemple d'éclairage nouveau est celui de la découverte du sarcophage de pierre d'Arégonde, sœur d'Ingonde et deuxième femme de Chilpéric, bien connue par un passage de l'Histoire des rois francs de Grégoire de Tours (34).
Ainsi, l'utilisation de sarcophages reposait davantage sur des critères d'aisance du défunt ou de sa famille que sur des critères ethniques. Hérités de l'Antiquité romaine, les sarcophages furent longtemps considérés comme un moyen de distinguer les Gallo-Romains des nouveaux venus, les Germains, en supposant que ceux-ci inhumaient leurs morts en plein terre. Les études récentes sur l'évolution topographique des cimetières mérovingiens montrent cependant que les nécropoles germaniques ont recouvert progressivement celles gallo-romaines jusqu'à s'y fondre au VIe siècle pour se développer ensuite dans une autre direction, rendant difficile toute distinction entre les deux peuples (35). Si les sarcophages ne peuvent révéler l'origine ethnique de ses utilisateurs, ils peuvent tout de même nous renseigner sur leurs pratiques religieuses.
La pratique d'inhumation en sarcophages n'était pas propre au haut Moyen Âge: elle dérive de l'Antiquité. Cependant, c'est cette méthode qui a connu la plus grande popularité dans la Gaule du VIe au VIIIe siècle. Certaines nécropoles contiennent des centaines et même des milliers de sarcophages, comme Quarré-les-Tombes et Civaux. Une telle concentration d'inhumations à un même endroit n'a pas manqué de soulever des interrogations. À Civaux par exemple, leur nombre est estimé à 15 000 ou 16 000, mais peut-être ce chiffre ne dénombre que les sarcophages, laissant de côté les autres types de sépultures, en cercueil ou sur brancard, en pleine terre ou en caisson de pierres sèches par exemple (36). Depuis la première moitié du XVIIIe siècle, plusieurs hypothèses ont été envisagées pour expliquer cette quantité de tombes: cimetière remontant à l'occupation romaine, accumulation de tombes pendant dix siècles, entrepôt ou magasin de sarcophages. Ch. De Gerville proposait le premier en 1836 la possibilité d'une dévotion locale, tandis que les recherches de François Eygun dans les années 1960 amenaient la découverte d'un édifice au nord de l'église qui aurait servi de piscine baptismale. Eygun avait ainsi avancé l'idée que les inhumations de Civaux avaient pour origine le grand nombre de personnes qui attendaient leurs derniers moments pour recevoir le baptême. Décédées peu de temps après, elles étaient toutes enterrées localement (37). La cause la plus logique est peut-être plus simple. Civaux était un important site gallo-romain et le christianisme s'y est implanté à la fin du IVe siècle ou au début du Ve. L'église a été dédiée aux martyrs Gervais et Protais, dont le culte s'est répandu et a été avivé encore davantage par la possession de reliques, conduisant les gens à se faire inhumer à cet endroit. «Non seulement le fidèle espérait que quelque chose de la vénération qui s'attachait aux tombeaux rejaillirait sur son sépulcre et le préserverait de toute violation, mais encore il pensait éloigner le démon» (38), écrivait Maurice Prou, ajoutant que le fidèle bénéficierait aussi de l'intercession du saint au jour du jugement dernier. C'est donc l'attrait des reliques qui expliquerait la présence de grandes nécropoles de l'époque mérovingienne en Gaule. Citons entre autres saint Georges qui aurait attiré les gens à Quarré-les-Tombes et saint Denis et ses compagnons à Saint-Denis (39).
Si ces exemples semblent démontrer le caractère chrétien de ces sarcophages, la distinction n'est pas toujours évidente entre paganisme et christianisme. Les archéologues du XIXe et du début du XXe siècle ont longtemps vu dans tout ce qui était révélé par la découverte d'inhumations, la position et l'orientation des corps par exemple, des signes de rites religieux élaborés qui s'opposaient à l'autre système qui venait s'implanter pendant le haut Moyen Âge, le christianisme. Lorsque quelques uns de ces éléments «païens» étaient découverts et datés postérieurs à la présence chrétienne, ils étaient alors considérés comme des survivances du paganisme. Aujourd'hui, la plupart des chercheurs usent de prudence: certaines positions inhabituelles des corps peuvent être le résultat de la rigidité cadavérique, tandis que de meilleures distinctions sont faites entre la décomposition organique et les vrais restes de feux rituels dans les tombes. Ils considèrent de plus en plus la religion populaire comme un aspect intégral du système culturel médiéval, et non comme une simple vulgarisation du christianisme officiel. La religion est donc un tout, fonctionnant davantage selon les réalités physiques, l'action et les traditions que selon des élaborations intellectuelles et des croyances explicites (40). C'est ce qui explique peut-être que «des idées contradictoire sur la destinée après la mort coexistaient sans problèmes» (41) à cette époque. Par exemple, l'inhumation habillée avec dépôt funéraire, qui semble caractéristique des peuples germains croyant dans la survie du défunt après la mort, s'est pourtant poursuivie malgré le christianisme. La construction de chapelles chrétiennes sur des sites où étaient enterrés des ancêtres païens fut fréquente, montrant que le baptême ne coupait pas la continuité des relations des vivants avec les morts, même si ceux-ci n'étaient pas chrétiens de leur vivant. Ils ont été en quelque sorte «assimilés» au culte chrétien (42).
Les changements observables dans les tombes et sarcophages ne sont pas nécessairement synonymes de changements religieux. Par exemple, aucune hypothèse ne peut être émise selon laquelle il existerait une position du corps de tradition gallo-romaine et une autre de tradition germanique, pas plus que le changement d'orientation des sarcophages observé entre le Bas-Empire romain et l'époque mérovingienne ne peut être lié à une évolution de la mentalité religieuse. Dans ce dernier cas, il existait peut-être des traditions locales et des considérations pratiques ou topographiques ayant pu jouer un rôle. Par exemple, c'est peut-être la présence d'une colline ou d'un mur qui ont constitué des facteurs décisifs dans le choix de la disposition des sépultures (43). Bailey Young fait par ailleurs remarquer que «rien ne nous assure que les actes accompagnant l'inhumation dans un cimetière mérovingien aient eu un sens clair aux yeux de ceux qui les accomplissaient» (44). La même remarque s'applique aux décors qui ornent les sarcophages. La célèbre thèse de Denise Fossard soutenait que les motifs des sarcophages de plâtre trouvaient leur origine dans l'orfèvrerie de l'époque mérovingienne (45). Bien que les ressemblances soient frappantes avec les bijoux, l'hypothèse a été réfutée par Michel Fleury qui affirme plutôt que ces représentations résultent de l'utilisation du compas (46). Quoiqu'il en soit, certains de ces motifs sont clairement chrétiens. Beaucoup d'entre eux sont des croix, celles formées de feuilles ou accompagnées d'un palmier crucigère symbolisant l'Arbre de Vie, assimilé à l'arbre de la connaissance du bien et du mal et au bois de la Croix (47). Des chrismes, des épigraphes peut-être destinées à souhaiter un repos paisible au défunt et des personnages tenant des croix sont aussi représentés. Ces motifs en côtoient pourtant d'autres «païens» et cela dénote selon G.-R. Delahaye «une foi encore bien fragile», «une foi à édifier des sarcophages, pas encore des cathédrales» (48). La plupart des motifs, chrétiens ou non, font cependant partie de compositions à caractère géométrique et il apparaît selon P. Périn que cet art décoratif ne visait peut-être qu'à remplir le mieux possible les surfaces des sarcophages, peu importe le motif employé (49).
Les sarcophages mérovingiens peuvent remettent donc en cause le schéma traditionnel de l'expansion du christianisme en montrant que l'opposition chrétien-païen est en réalité beaucoup plus complexe. Comment expliquer en effet que certaines pratiques païennes n'aient reçu aucune sanction de la part de l'Église? Dans le cas des sarcophages et des enterrements, «aucun document ne suggère la moindre association entre les coutumes funéraires et le paganisme» (50). Les enterrement étaient affaires de famille et l'Église n'intervenait pas dans ce domaine, tout comme dans celui du mariage. Elle n'intervenait que dans le but de corriger certains abus. En témoigne les textes du concile d'Auxerre de la fin du VIe siècle, où une série d'interdits sont émis (51). D'un autre côté, Patrick Geary met en garde contre les contradictions qui apparaissent entre les pratiques populaires et les documents provenant d'une élite intellectuelle et cléricale, où le christianisme médiéval apparaît comme un système de croyance monolithique et articulé (52). L'étude des sarcophages révèle plutôt la diversité culturelle et religieuse de la Gaule mérovingienne.
Conclusion
L'étude des sarcophages mérovingiens de la Gaule est donc essentielle lorsque nous désirons parvenir à une meilleure connaissance de la civilisation occidentale médiévale. Elle permet d'abord de connaître quelles étaient les conditions matérielles de l'époque dans le domaine funéraire, que ce soit par l'étude des matériaux, des outils ou des techniques, renseignements qui demeurent inaccessibles par l'observation des documents écrits seulement. Les sarcophages révèlent également tout un système économique dans lequel le métier de tombiers et l'industrie funéraire s'insèrent. Ils permettent également de connaître un peu mieux les utilisateurs de ce type d'inhumation et de souvent éclairer des documents écrits en apportant des noms nouveaux ou des détails sur la vie de certains d'entre eux. Enfin, les constatations qui peuvent être faites au sujet des pratiques et des rites remettent en cause la rigidité du christianisme au Moyen Âge perceptible dans les textes, alors que la réalité religieuse dévoilée par l'étude des sarcophages est beaucoup plus complexe et diversifiée.
Même si de nombreux sarcophages ont déjà été exhumés, il est à souhaiter que les fouilles se poursuivent dans ce domaine, car des données plus nombreuses permettraient sans doute une classification encore plus rigide et précise, en plus de faciliter la datation encore peu sûre de certains d'entre eux. Les sarcophages, tout comme la plupart des objets et sites archéologiques médiévaux, ne sont pas à l'abri de la destruction, que ce soit du fait de l'ignorance, de travaux de construction ou de vandalisme. Ils sont une source beaucoup trop riche en enseignement pour que nous nous permettions leur perte.
NOTES DE RÉFÉRENCE
1. Gilbert-Robert Delahaye, «Aspects
de l'économie du haut Moyen Âge en Gaule: les sarcophages de pierre
mérovingiens décorés exhumés à Paris», Paris
et Ile-de-France. Mémoires, 32 (1981), p. 185-186.
2. Gilbert-Robert Delahaye, «Les
sarcophages mérovingiens. Sarcophages de pierre.», Naissance des arts chrétiens. Atlas des monuments paléochrétiens de la
France, Paris, 1991, p. 291.
3. Ibid., p. 288-289.
4. Delahaye, «Aspects de l'économie…», op. cit.,
p. 186.
5. Delahaye, «Les sarcophages mérovingiens…», op. cit. p.
290.
6. Delahaye, «Aspects de l'économie…», op. cit.,
p. 196.
7. Ibid., p. 210.
8. Ibid., p. 186, 196 et 210.
9. Henri Leclerq, «Cercueil», Dictionnaire
d'archéologie chrétienne et de liturgie, II:2 (1925), col. 3274-3296.
10. Delahaye, «Les sarcophages mérovingiens…», op. cit., p. 290.
11. Leclerq, op. cit., p.
3277-3280.
12. Delahaye, «Les sarcophages mérovingiens…», op. cit., p. 296.
13. Ibid., p. 291.
14. Claude
Lorenz et Jacqueline Lorenz, «Les carrières de sarcophages mérovingiens à Saint-Pierre de Maillé dans la Vienne», Mines, carrières et métallurgie dans la
France médiévale, Paris, 1983, p. 332.
15. Ibid., p. 336-339.
16. Delahaye, «Les sarcophages mérovingiens…», op. cit., p. 291 et 293.
17. Patrick Périn, Collection
mérovingiennes, Paris, 1985, p. 709.
18. Henri
Leclercq, «Paris. LVIII- Cercueils ,érovingiens
à Paris», Dictionnaire d'archéologie
chrétienne et de liturgie, XIII:2, (1938), p. 1912.
19. Périn, op. cit., p. 709.
20. Ibid., p.
709-715.
21. Patrick Périn, «Les sarcophages mérovingiens. Sarcophages de
plâtre», Naissance des arts chrétiens.
Atlas des monuments paléochrétiens de la France, Paris, 1991, p. 302.
22. Delahaye, «Les sarcophages mérovingiens…», op. cit., p. 293.
23. Ibid., p. 294.
24. René
Louis et Gilbert-Robert Delahaye,
«Le sarcophage mérovingien considéré sous ses aspects économiques et sociaux», La Normandie. Études archéologique,
Paris, 1983, p. 289.
25. Périn, Collections…,
op. cit., p. 715.
26. May Vieillard-Troïekouroff, «Panneaux de sarcophage de plâtre
moulé des nécropoles et abbayes royales de Chelles et de Saint-Denis, issus de
moules parisiens», Paris et
Ile-de-France. Mémoires, 32 (1981), p. 235 et 241.
27. Delahaye, «Aspects de l'économie…», op. cit.,
p. 228-230.
28. Delahaye, «Les sarcophages mérovingiens…», op. cit., p. 293.
29. Louis et
Delahaye, op. cit., p. 288-289.
30. May Vieillard-Troïekouroff, «À propos de quelques monuments
funéraires précarolingiens et carolingiens. Sarciphages,
cénotaphes, épitaphes», Cahiers
archéologiques, 35 (1987), p. 58-59.
31. Cité
dans Jacques Stiennon, «Le sarcophage de sancta Chrodoara à Saint-Georges
d'Amay. Essai d'interprétation d'une découverte
exceptionnelle», Académie des
inscriptions et belles-lettres. Comptes rendus, (1979), p. 18.
32. Ibid., p. 19.
33. Ibid., p. 16, 18-19, 22 et 29.
34. Michel Fleury, «Point d'archéologie sans
histoire», Si le roi m'avait donné Paris,
sa grand'ville…
Travaux et veilles de Michel Fleury, Paris, 1994, p. 148-152. Dans ce
texte, l'auteur tente de montrer qu'il était impossible, sans l'histoire,
d'identifier ce personnage et de le placer dans la période historique adéquate.
Sans être en désaccord avec ce jugement, on pourrait argumenter à l'inverse que
sans l'examen de la dentition d'Arégonde, technique
du domaine archéologique, la datation avec précision de son inhumation aurait
aussi été impossible. La découverte du costume complet d'Arégonde
permet également d'illustrer les informations que donnent
Grégoire de Tours.
35. Delahaye, «Les sarcophages mérovingiens…», op. cit., p. 297-298.
36. Louis et
Delahaye, op. cit., p. 284.
37. Ibid., p. 284-286.
38.
Ibid., p. 287 en citation.
39. Ibid., p. 288.
40. Patrick J. Geary, «The Uses of Archaeological Sources for Religious
and Cultural History», Living with th
Dead in the Middle Ages, London, Cornell University Press, p. 30-31 et 33.
41. Bailey Young, «Paganisme,christianisation
et rites funéraires mérovingiens»,Archéologie
médiévale,7 (1977),p.54.
42. Geary, op. cit., p. 38. L'auteur présente
l'exemple très intéressant de l'église de Flonheim,
construite sur des sépultures de membres de la même famille dont la plus
ancienne remontait avant la conversion de Clovis au christianisme. Les autres
membres de la famille enterrés autour de celle-ci et la construction d'une
chapelle démontre toute l'importance de la sépulture du membre fondateur, bien qu'il ait été païen et que la famille se soit convertie
depuis ce temps.
43. Young, op. cit., p. 27, 24 et 21-22.
44. Ibid., p. 14.
45. Denise Fossard, «Décors mérovingiens des bijoux et sarcophages de
plâtre», Art de France, 3 (1963), p.
30-39.
46. Michel
Fleury, «L'origine du décor des sarcophages de plâtre mérovingiens de la région
parisienne», Problèmes de chronologie
relative et absolue concernant les cimetières mérovingiens d'entre Loire et
Rhin, Paris, 1978. L'auteur montre même comment tracer au compas les
différents motifs retrouvés sur les sarcophages de plâtre.
47. Gilbert-Robert Delahaye, «Les
sarcophages mérovingiens en plâtre de Villemomble. Fabrication, décor», Cahiers archéologiques, 35 (1987), p. 46
48. Ibid., p. 48 et 49.
49. Périn, «Les sarcophages mérovingiens…», op. cit., p. 303.
50. Young, op. cit., p. 10.
51. «14. Il n'est pas permis d'ensevelir les corps
dans le baptistère. 15. Il n'est pas permis de déposer un mort au dessus d'un
mort.»
52. Geary, op. cit., p. 32 et
34.
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