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L'étude des rapports entre l'Orient et l'Occident sont une manière incomparable de découvrir l'histoire du monde. Le Moyen Âge est certainement l'une des époques les plus choyées dans ce domaine, malgré une représentation populaire peu enviable de l'Occident qui est encore entretenue aujourd'hui. Le Moyen Âge apparaît pour beaucoup de gens comme une période de grande noirceur. Moyen, de medianus, «du milieu», qui se situe entre deux extrêmes, ceux de la lumière. Ces mille ans sont souvent considérés d'un bloc, un espèce de monolithe n'offrant peu de diversité et d'intérêts pour beaucoup. L'ignorance y aurait été reine, les gens croyant n'importe quels récits merveilleux et fables sur des mondes mystérieux et lointains. Pourtant, l'Occident médiéval ne vivait pas en vase clos. Au XIIIe siècle, de grands voyages furent entrepris vers l'Asie, au cœur de l'Empire mongol.
Les voyageurs et explorateurs rapportèrent des récits de voyages, des chroniques et des histoires. Certaines de ces œuvres connurent une grande diffusion et un succès important auprès du public. La lecture et la récitation de ces souvenirs fabuleux eurent sans doute un grand effet sur l'imaginaire médiéval et plusieurs s'imaginent volontiers la croyance aveugle de la population envers chaque péripétie dans ces contrées lointaines. Sommes-nous bien différents aujourd'hui? L'intérêt pour ce genre d'histoires est assurément loin d'être disparu, les lecteurs savourant encore les mémoires des grimpeurs de montagne ou des explorateurs de l'Antarctique. Par ailleurs, le Mongol qui paraissait si étrange dans l'esprit des Francs fut peut-être remplacé au XXe siècle par l'extra-terrestre. La terreur occidentale devant l'invasion mongole au XIIIe siècle et celle de la population américaine après l'annonce d'un débarquement extra-terrestre par Orson Welles dans les années 1950 pourraient par ailleurs être mises en parallèle. L'objet de peur a tout simplement changé de visage.
Ce visage est celui de l'Autre, l'inconnu et le mystérieux, ce double de soi, mais qui est pourtant si différent. Pour l'Occident médiéval, c'est l'Orient lointain, pays merveilleux où se côtoient la beauté et l'abominable. Pourquoi des gens comme Guillaume de Rubrouck, Jean du Plancarpin et Marco Polo parcoururent-ils des milliers de kilomètres vers l'est à dos de cheval pour atteindre ces endroits dont seuls des récits anciens et l'imaginaire rendaient compte de leur existence? Prosélytisme, diplomatie ou commerce, les raisons furent diverses. En examinant ces voyages et les récits que les explorateurs en firent, il est possible de comprendre les relations qu'entretenaient l'Occident avec l'Orient à cette époque.
Relations géopolitiques d'abord, car le XIIIe siècle présente un contexte tout à fait unique où de grands ensembles étaient à la poursuite d'intérêts internationaux, les voyageurs s'inscrivant ainsi dans un jeu diplomatique. Relations humaines ensuite, les explorations permettant de partir à la découverte de ces pays depuis si longtemps rêvés. Conscience de la grandeur du monde, contacts sociaux et religieux, et enfin poursuite de l'imaginaire firent partie des aventures des explorateurs. Après avoir hérité de l'Antiquité la lente construction du mythe oriental, il fallait maintenant aller voir de ses propres yeux.
I. Contexte géopolitique
Au milieu du Moyen Âge, plusieurs mondes étaient en construction. En Amérique, c'est le temps des grandes civilisations précolombiennes, tandis que dominaient les royaumes noirs en Afrique. De son côté, l'Europe était morcelée en plusieurs états. La papauté, le royaume de France, le Saint Empire romain germanique, les principautés italiennes et les restes de l'Empire byzantin luttaient entre eux pour la possession et la domination de territoires. Cependant, ils étaient tous unis sous une même bannière, celle de la chrétienté. Pendant que l'Occident se lançait dans les croisades, l'Empire mongol quant à lui en pleine formation. C'est à travers le choc de la rencontre des deux mondes que les voyageurs partirent.
A. Les
croisades et la formation de l'Empire mongol
La montée et les conquêtes du monde musulman se multiplièrent du VIIe jusqu'au XIe siècle. Jérusalem fut prise en 638, l'Égypte en 969 et Antioche en 1084. La réaction occidentale devant la perte des lieux saints se fit en 1095: au concile de Clermont, le pape Urbain II lança l'appel à la croisade. Au printemps suivant, c'est la première de huit croisades qui s'élança de l'Occident vers le Proche-Orient (Tate 1999; 25-26).
Ces croisades furent le premier élément d'un contexte qui créa une situation propice aux explorations vers l'Asie. En effet, la quatrième croisade ouvrit la route vers l'est, les croisés se détournant de leur but premier, l'Égypte, pour se rendre à Constantinople. Ne pouvant payer la somme due à Venise pour leur transport, ils acceptèrent de prendre pour celle-ci Zara puis Constantinople en 1204. La ville fut à partir de ce moment et pour quelques décennies aux mains des Occidentaux latins (Tate 1999; 19). Cet événement eut deux conséquences principales. D'abord, une ligne maritime entre Constantinople et Trébizonde fut créée, cette dernière constituant une porte d'entrée sur le Moyen-Orient. Ensuite, la mer Noire maintenant ouverte aux Latins et la fondation de comptoirs commerciaux italiens en Crimée constituèrent deux points de départ pour les voyageurs. S'ajoutant à ce contexte favorable aux explorations fut le vent de renouveau intellectuel qui soufflait sur l'Europe depuis le XIIe siècle. Le souci pour l'enseignement se développa et les universités nouvellement apparues se multiplièrent. On devint de plus en plus avide de connaissances. De plus, la création des ordres mendiants franciscain et dominicain procura à l'Occident des agents diplomatiques incomparables en raison de leur ardeur, de leur fidélité au pape et de leur idéal. En effet, leur volonté était de ne pas demeurer dans des monastères, mais de vivre au milieu des gens et de se consacrer à la prédication (Roux 1995; 58-62). Ils étaient donc tout désignés pour remplir leurs missions orientales.
Au même moment se déroula plus à l'est une tout autre série d'événements. Au XIIe siècle se côtoyaient dans les plaines de l'Asie centrale plusieurs peuples nomades, dont celui des Mongols issus de la Mandchourie, désireux d'étendre leur hégémonie sur la région. Gengis Khan se rendit d'abord maître dès 1206 de toute la Mongolie. Ce furent ensuite la domination des autres peuples et la conquête du reste du monde qui débutèrent. En 1215, les Mongols entrèrent à Pékin. En 1220, ils envahirent le Turkestan, puis l'Iran et l'Afghanistan en 1221 ainsi que le Caucase et la Crimée. La mort de Gengis Khan en 1227 n'arrêta pas ses successeurs. Les conquêtes se poursuivirent sur la Chine, la Corée, le Tonkin, la Birmanie, l'Asie centrale et la Sibérie, la Mésopotamie, l'Arménie et l'Iran. L'Empire s'avança aussi à l'est vers le Japon et à l'ouest vers la Hongrie et la Pologne, se rapprochant ainsi de l'Europe (Roux 1995; 68 et 70) (voir Annexe 1, p. 17). Au départ, la constitution de cet Empire ne fit guère de bruit en Occident. Seuls les Chrétiens du Proche-Orient donnèrent quelques échos de ces événements. Ce ne fut qu'au premier contact direct avec les Européens, lorsque le général Batu frappa à la porte du monde chrétien, que les premières réactions se firent entendre.
En 1236 sur ordre du Grand Khan Ogodaï, Batu s'apprêta à marcher sur l'Occident. La Bulgarie et la région autour de la Volga furent soumises, les grands centres russes pris et Kiev fut occupée en 1240. Les frontières de la Pologne furent forcées et les Mongols entrèrent en Hongrie. En 1241, ils atteignirent Vienne. Dès lors, l'ignorance de l'Occident n'était plus permise envers la force de ce formidable empire. Les souverains s'échangèrent des lettres, sur lesquelles nous reviendrons, dans le but de s'unifier et de combattre ce nouvel ennemi, mais les informations circulaient mal. Lorsque les Mongols quittèrent pour l'élection d'un nouveau souverain après la mort d'Ogodaï en décembre 1241, l'Europe put respirer quelque peu (Roux 1995; 86-88).
B. Après le choc, les départs
La première réaction occidentale fut de convoquer un concile. En 1245 à Lyon, c'est le remedium contra Tartaros qui fut à l'ordre du jour, avec l'étude des mesures pour enrayer le danger mongol. Il fallait exhorter les souverains européens à s'unir, créer un fonds de guerre et envoyer des missionnaires pour tenter de convertir ces Mongols. Le pape Innocent IV prit la décision d'envoyer d'abord quatre ambassades, dont celle du franciscain Jean du Plancarpin qui se rendit chez les Mongols en 1245 ainsi que celle du dominicain Ascelin de Crémone. Les buts de ces voyages étaient divers: observation de l'organisation mongole, de ses forces et faiblesses, exploration et reconnaissance des routes, jeu diplomatique visant à persuader les différents princes mongols d'abandonner l'invasion de l'Occident, les convertir au christianisme et ramener les Chrétiens nestoriens très présents en Asie dans le droit chemin (Kappler 1982; 199-200). En effet, condamné au concile d'Éphèse en 431, le patriarche Nestorius s'était réfugié en Perse sassanide. Le nestorianisme s'y était organisé en Église et avait progressivement répandu sa doctrine dans toute l'Asie. Les Mongols n'était pas chrétiens en majorité, mais le nestorianisme exerçait une influence certaine dans les plus hautes sphères du pouvoir (Huyghe et Huyghe 1993; 184). À la suite des envoyés papaux partirent également des ambassadeurs au nom de saint Louis, roi de France. Le dominicain André de Longjumeau quitta en 1249 puis Guillaume de Rubrouck en 1253 (Kappler 1982; 200).
Ces missions s'avérèrent des échecs relatifs sur le plan politique. Ascelin de Crémone par exemple manqua de souplesse et de talent diplomatique. Mais plus que cela, c'est l'opposition entre deux mondes radicalement différents qui empêcha les ambassadeurs et les Mongols d'arriver à se comprendre. Des deux extrémités de la terre, on se croyait investi d'une mission divine. Jean du Plancarpin connut tout de même une certaine réussite, car il fut en mesure d'établir de bons contacts et de bien exposer les raisons de son ambassade. Mais la réponse mongole aux lettres envoyées par le pape et les souverains fut toujours claire: les Occidentaux devaient se soumettre. La lettre du pape que portait Plancarpin en 1245 affirmait entre autres qu'une paix était souhaitable entre Chrétiens et Mongols, que ces derniers devaient se convertir, que les massacres qui eurent lieu en Hongrie et en Pologne n'avaient aucune excuse et que les Mongols devaient faire pénitence (Kappler 1982; 200). Plancarpin rapporta l'année suivante la réponse de Guyuk, le successeur d'Ogodaï. Un original de cette lettre a été retrouvée dans les années 1920 et son examen a révélé qu'elle était en langue persane. La première version, inconnue, fut probablement écrite en mongol et ensuite traduite dans cette langue ainsi qu'en latin (voir Annexe 2 p. 18). Guyuk répondit que «Ceci est un ordre envoyé au grand pape pour qu'il le connaisse et le comprenne. […] Vous m'avez envoyé ces paroles: "Vous avez pris tous les territoires des Majars "(Hongrois) et des kiristan (chrétiens); je m'en étonne. Dites-nous quelle était la faute de ceux-"là?" Ces tiennes paroles, nous ne les avons pas comprises non plus» (Pelliot 1922-23; 18 et 31).
L'étude de ces lettres envoyées par les Mongols entre 1245 et 1255 est d'une grande utilité pour comprendre l'organisation légale et politique de leur Empire. Elles possèdent chacune un préambule qui contient certains éléments bien définis, dont une référence à Dieu et à l'Empereur, le nom du destinataire et un ordre. Une chancellerie relativement organisée et efficace existait donc dans l'Empire mongol, s'occupant des affaires judiciaires. Ces lettres révèlent également leur conception du pouvoir et de leur rôle dans le monde. L'«ordre de Dieu» était supérieur à tous les autres et constituait la loi de base. Selon cet ordre, les Mongols devaient conquérir le monde et chaque royaume voisin était un membre potentiel de l'Empire. La procédure d'intégration officielle était l'envoi d'ambassadeurs et de lettres faisant part de cet ordre de soumission et de toute l'information nécessaire. Si le royaume refusait de s'y plier, il devenait un rebelle et pouvait être puni par la violence (Voegelin 1940-41; 402-405).
Au bout du compte, les Mongols n'envahirent jamais l'Europe. Après l'expansion maximale sous Kubilaï jusqu'en 1294, l'Empire éclata en quatre khanats rivaux, la Chine, la Perse, la Russie et l'Asie centrale. Le temps de la pax mongolica était terminé, ce XIIIe siècle pendant lequel l'instauration d'un seul pouvoir organisé et efficace du Pacifique à la Mésopotamie et de la Sibérie à la Perse avait permis ces contacts entre l'Occident et l'Orient (Huyghe et Huyghe 1993; 238-239). Durant ces quelques décennies, les routes furent ouvertes aux voyageurs et, malgré des relations politiques déficientes avec l'Empire mongol, c'est sur le plan culturel que les apports seront les plus fructueux.
II. La découverte de l'Autre
«Le résultat le plus spectaculaire des explorations médiévales fut la remise en question de tout ce qui semblait acquis: les dimensions du monde, l'excellence, voire l'unicité de la civilisation occidentale, tout ce qui était le legs de l'Antiquité», affirme Jean-Paul Roux (Roux 1995; 233). Ces voyages furent effectivement pour les Européens le moment de découvertes importantes sur les plans géographique, humain et imaginaire. Quittant avec tout un bagage de connaissances héritées des auteurs anciens, les voyageurs partirent à la découverte de l'altérité.
A. Ce
que l'on savait avant le contact
Bien avant le XIIIe siècle, il y eut des contacts entre l'Europe et l'Asie. Dès le Ier siècle avant J.-C., le commerce de la soie existait déjà, mais comme il se faisait d'intermédiaires en intermédiaires, les habitants des deux extrémités occidentale et orientale continuaient de s'ignorer. Peu d'entre eux franchirent véritablement cette énorme distance. Au Ier siècle, un marchand macédonien aurait fait un relevé de la route vers le pays des Sères et en 166, un marchand romain parvint en Chine. Cette route de la soie demeure pourtant le symbole par excellence des rencontres entre l'Orient et l'Occident. Elle est l'histoire de ces contacts et l'artère principale des échanges (Huyghe et Huyghe 1993; 10-13). «Tout l'Ancien monde était en communication par un réseau de relations sournoises, par le cheminement anonyme des pensées, des mots, des marchandises, des techniques» (Roux 1995; 20). Ainsi, tout comme les objets voyageaient d'une culture à l'autre, les mythes et les représentations se promenaient aussi. Huyghe et Huyghe identifient trois phases dans ce mécanisme d'échange: les légendes et les croyances peuvent circuler parce que les civilisations entretiennent parfois des rapports directs et fondamentaux; ou alors l'action de la culture majeure peut intervenir en faisant circuler l'écrit; et enfin le jeu du hasard ou de l'interprétation peut interférer, comme par exemple lorsqu'un mot mal compris contribue à édifier une toute nouvelle représentation. Mongol peut ainsi devenir Magog… (Huyghe et Huyghe 1995; 15).
Le point de départ des contacts est généralement considéré comme étant l'expédition d'Alexandre le Grand au Moyen-Orient au IVe siècle avant J.-C. «Sans Alexandre, les routes de l'Eurasie n'auraient pu s'ouvrir; en retour, ce réseau diffusera le mythe du conquérant macédonien de l'Atlantique au Pacifique» (Huyghe et Huyghe 1995; 24). Les exploits d'Alexandre donnèrent lieu au traité de Mégasthène, envoyé par un général d'Alexandre comme ambassadeur près du Gange. C'est lui qui créa tout ce monde fantastique des merveilles des Indes et de l'Orient, en enjolivant toutes les histoires et les récits qu'il entendit durant sa mission. Les légendes et les écrits sur l'Asie qui s'en suivirent reprirent plus ou moins fidèlement ces éléments. Malgré quelques incrédules comme Strabon et Ptolémée qui s'intéressèrent au monde de la Méditerranée, mais aussi à l'Afrique et à l'Asie, d'autres continuèrent de répandre ces connaissances (LeGoff 1977; 287). Pline l'Ancien par exemple compila dans son Historia Naturalis toutes les œuvres de ses prédécesseurs et fit un catalogue complet des peuples étranges (Huyghe et Huyghe 1993; 125). Ces auteurs anciens eurent une influence certaine sur les esprits du Moyen Âge, personne ne songeant à les contredire. Les connaissances des Européens étaient alors comprises dans des encyclopédies et des traités, comme le De imagine mundi d'Honorius au XIIe siècle, ou alors des écrits pour grand public comme les Bestiaires ou les romans d'Alexandre Des géographes chrétiens tels Isidore de Séville, Orose et Bède le Vénérable s'appuyèrent sur les Anciens, mais s'efforcèrent en plus de concilier leur foi à la conception du monde, qui devint ainsi cosmogonique. (Sutto 1975; 60).
La conception qui découlait de ces écrits était que l'Europe se situait au centre du monde. Beaucoup d'autres civilisations se croyaient également le point central de l'univers. Les Chinois se nommaient «l'Empire du Milieu», les Hébreux étaient «le peuple élu» et les Grecs nommaient «barbares» tous ceux qui ne parlaient pas leur langue. Toutefois, ce qui était unique à l'Europe, c'était cette conviction qu'il n'existait rien en dehors d'elle ainsi que cette certitude de détenir la vérité absolue par le christianisme. Malgré quelques indications qui laissaient parfois croire à l'existence d'autres mondes possédant leur propre cohérence, «la vérité symbolique l'emportait toujours sur la vérité scientifique» (Roux 1995; 22). Les Occidentaux connaissaient les côtes de la Méditerranée, la mer Noire, le Proche-Orient et les Balkans, mais une ligne ou une muraille imaginaire divisait le monde en deux, passant de Ceylan au Turkestan par le Pamir. Au-delà, c'était le lointain, le merveilleux, l'inaccessible et le mystère. C'était aussi l'endroit où se trouvait le paradis terrestre. La littérature judéo-chrétienne le plaçait dans la partie du monde que reçut Sem de son père Noé, c'est-à-dire l'Asie. Il pouvait être au sommet d'une montagne ou sur une île, mais du moins dans un lieu hors de portée des humains, loin à l'est. Quatre fleuves en sortaient, le Gange, le Nil, le Tigre et l'Euphrate, et quantité de fruits exotiques et de richesses de toutes sortes le voisinaient (Delumeau 1992, t.II; 59-65). Les romans d'Alexandre firent s'approcher du paradis le héros et même enfermer derrière une muraille Gog et Magog, les peuples maudits de la Terre. Ce sont donc tous ces éléments qui composaient les connaissances que les gens du Moyen Âge avaient des terres lointaines orientales.
B. Mythes
et croyances sur les Mongols
C'est pourquoi, lorsque parvinrent les premiers échos des conquêtes mongoles en Europe, la réaction fut d'abord la terreur. Les Occidentaux, ne pouvant saisir les raisons de cette invasion qui paraissait sans motifs, ne pouvaient la croire naturelle. Les lettres écrites par les premiers touchés par les Mongols exprimèrent la peur. En 1238, un prince musulman écrivit au roi de France qu' «une certaine race d'hommes monstrueux et cruels est descendue des montagnes du nord», tandis que l'empereur Frédéric II appelle à l'union en 1241 pour combattre les «cohortes de Satan elles-mêmes. […] Cette race est sortie des extrémités de la terre». Partout des réactions de panique et d'incompréhension: «ce sont des êtres inhumains et ressemblant à des bêtes que l'on doit plutôt appeler des monstres que des hommes, qui ont soif de sang et qui en boivent […]» (Roux 1995; 88-89). Ces descriptions qui peuvent paraître exagérées ne doivent pas faire oublier les méthodes guerrières des Mongols qui détruisirent les villes et massacrèrent tous les hommes inutiles. D'un autre côté, ces impressions se relient de très près aux descriptions des chroniqueurs romains comme Ammien Marcellin devant les Huns au IVe siècle. Lui aussi les décrivit comme «une race sauvage… d'une férocité qui passe l'imagination» (Roux 1995; 90). Connaissances puisées dans les auteurs anciens, ces images se répétèrent donc au XIIIe siècle. Tout comme les barbares de la fin du monde romain, les Mongols étaient à ce moment assimilés aux peuples de Gog et Magog devant déferler sur la terre le jour du Jugement dernier. Vincent de Beauvais, un écrivain du XIIIe siècle, dit dans son Miroir de l'histoire à propos du Khan que «Gog est son nom propre et Magog celui de son frère». Frédéric II dans sa description donnée plus haut fit plus loin le lien entre Mongols et Tartares, sortant du fleuve de l'Enfer, le Tartare. Tartares devint synonyme de Barbares et de peur. La formule qu'il lança pour la croisade fut Ad sua Tartara Tartari detrudentur, «Que les Tartares soient rejetés au Tartare». (Huyghe et Huyghe 1993; 267). Cette révélation subite d'une dimension du monde tout à fait différente de celle supposée provoqua donc au départ une incomparable terreur (Roux 1995; 66).
Cependant, l'espoir grandit rapidement par l'intermédiaire d'une légende qui dura quatre siècles, celle du Prêtre Jean. Plusieurs hypothèses furent proposées afin de retracer ses origines. Il pourrait s'agir des souverains chrétiens éthiopiens, les négus, dont le titre est «zan», déformé au XIIe siècle en Europe en «Jean». Ce pourrait être également cet archevêque Jean, «venu des Indes», que reçut le pape Calixte II en 1122. L'hypothèse la plus probable est celle concernant des événements en Asie centrale. En 1141, un chef mongol s'empara de plusieurs régions et vainquit des Turcs seldjoukides. Cette nouvelle parvint en Europe par Hughes de Gabala en 1144. Il se présenta à Rome et affirma qu'un «certain Jean, à la fois roi et prêtre, chrétien de rite nestorien, résidant ultra Persidam et Armeniam in Extremo Oriente et descendant des Rois Mages, avait décidé de venir au secours de l'Église de Jérusalem» (Delumeau 1992, t.II; 101). Mais c'est en 1165 que le mythe s'installa pour de bon dans les esprits. Le pape, l'empereur Frédéric Barberousse et le basileus de Constantinople Manuel Comnène reçurent une lettre du supposé Prêtre Jean. Celui-ci y décrit les richesses de son royaume, se révélant en réalité un mélange des paroles de Gabala, des mythes du roman d'Alexandre, des bestiaires fantastiques de l'Antiquité et d'autres légendes médiévales. Cette lettre était un faux, destinée à servir les intérêts de l'empereur dans sa querelle contre la papauté.
Si le pape ne réagit pas immédiatement, le peuple lui y crut sur-le-champ. La rumeur s'amplifia et se mêla à la légende de Gog et Magog, Jean devenant le rempart contre ces peuples en gardant les portes de Fer. Ce fut ensuite avec le mythe des Tartares, les Mongols, qu'il y eut croisement, car on les savait Chrétiens. Gengis Khan aurait été tué par le Prêtre Jean, et les Mongols furent successivement les ennemis de celui-ci et ses cousins (Huyghe et Huyghe 1993; 244-248). Cet enchevêtrement des mythes et les associations diverses montrent bien la volonté inconsciente ou non des Occidentaux à retrouver une lueur d'espoir. En pleine lutte pour le contrôle des lieux saints, la possibilité d'un deuxième flanc qui viendrait prendre à revers les Musulmans était enchanteresse. Cependant, la nouvelle des pénétrations mongoles en Europe durant l'année 1241 et le récit de leur cruauté refroidirent quelque peu ces espérances. À partir du répit donné par la mort du Grand Khan à la fin de 1241, il était temps de faire le point des connaissances à propos de cet Autre. Il fallait vérifier par soi-même.
C. Les premières constatations: les dimensions du monde
Selon Michel Mollat, le point commun à tous les Occidentaux qui voyagèrent en Asie au XIIIe siècle est la curiosité. Elle fut «la disposition majeure qui leur permit, en se dominant eux-mêmes, de vaincre les difficultés» (Mollat 1984; 104). Car ces dernières furent énormes. Le voyage pour Jean du Plancarpin et Guillaume de Rubrouck débuta en chariots à bœufs, mais devant l'immensité du chemin à parcourir, ils les troquèrent pour des chevaux. Toujours ils devaient être attentifs et observer l'environnement autour d'eux afin de se prémunir contre les dangers. La froid et la faim les frappèrent bien souvent. «La parole ne saurait exprimer nos souffrances», dit Rubrouck (cité dans Mollat 1984; 109). Le but de ces deux missionnaires fut le même: atteindre le Grand Khan où qu'il se trouvait et lui remettre les lettres du pape ou du roi. Ils passèrent pratiquement par les mêmes routes (voir Annexe 3, p. 19). Plancarpin partit de Kiev le 3 février 1246 et atteignit en juillet Karakoroum, la capitale mongole. Il resta quatre mois auprès du Grand Khan et revint en juin 1247. Rubrouck de son côté partit le 7 mai 1253 et arriva chez le Grand Khan Mongkë en décembre de la même année. Après avoir passé six mois à sa cour, il revint après un voyage d'un an à Chypre en juin 1255 (Mollat 1984; 19).
Ces longues distances constituèrent les premiers éléments de stupéfaction pour eux. Ils quittaient un monde résolument plus petit où les chemins parcourus pour se rendre d'un endroit à l'autre ne prenaient jamais plus que quelques jours ou sinon quelques mois. L'Europe constituait leur modèle, leur référence de base. «Tout cet acquis a conditionné leur regard à la manière d'un prisme et il est évident qu'ils ne pouvaient pas, à l'avance, concevoir des paysages et des sociétés autrement qu'à l'aide de normes, de mesures et d'images familières» (Mollat 1984; 115). Ainsi, Rubrouck eut d'abord comme échelle de référence la France et son unité pour mesurer la longueur des étapes était celle de Paris à Orléans, soit 115 kilomètres. Il s'habitua pourtant, et l'Europe devint soudainement petite. Dans son épilogue, il estima que la distance de Cologne à Constantinople était «faible», prenant quarante jours à parcourir (Mollat 1984; 133).
Marco Polo quant à lui demeura vingt-quatre ans sur les routes d'Orient, de 1271 à 1295 (voir Annexe 4, p. 20). Il fut grandement impressionné lorsqu'il se trouva devant la mer de Chine qui est «si longue et si large qu'elle a, selon de sages pilotes et mariniers qui naviguent et savent bien dire la vérité, 7448 îles, dont la plupart sont habitées» (cité dans Mollat 1984; 134). Polo comprit également que les mers qui bordaient l'Asie se rattachaient à l'Océan et n'étaient pas fermées. Selon la conception médiévale du monde, les terres étaient entourées d'un seul océan, s'opposant aux mers fermées comme la Méditerranée ou la mer Noire. Voici l'explication qu'il donne à ses lecteurs de ce qu'était la mer de Chine:
Parce que je vous ai dit que cette mer est appelée
mer de Chine, je veux que vous sachiez que c'est la mer Océane. On dit comme
qui dirait la mer d'Angleterre, la mer de La Rochelle et la mer Égée, à cause
des différentes provinces qu'elles baignent… Toutefois ces noms sont ceux d'une
partie de la mer Océane (cité dans Mollat 1984; 134).
Plancarpin et Rubrouck furent eux aussi étonnés devant la grandeur et la puissance des eaux, particulièrement des fleuves. Le premier affirma que «Ces fleuves, spécialement la Volga, sont grands», tandis que le second, toujours avec sa verve et son talent descriptif, compara ce même fleuve d'abord avec la Seine, puis celle-ci devint trop petite et il dut ensuite établir la comparaison avec un fleuve plus grand, le Nil: «Lorsque je vis ses eaux, je m'étonnai qu'il en puisse descendre autant du nord… En aval elle se partage en quatre bras dont chacun est deux fois plus large que le Nil à Damiette» (cités dans Mollat 1984; 145-146). De son côté, Marco Polo demeura admiratif devant la puissance des fleuves chinois, surtout en pensant aux possibilités qu'ils offraient pour la navigation.
Le désert des steppes fut dur avec les voyageurs. Plancarpin manqua même de mots pour en parler: «Ce pays est pauvre au-delà de toute expression» (cité dans Mollat 1984; 147). Il décrivit d'ailleurs la steppe assez justement: «Le sol infertile n'est propre qu'à l'élevage du petit bétail. À part quelques bouquets d'arbres, le pays est dépourvu de bois […] En été même, la température peut passer brusquement d'une extrême chaleur à un froid intolérable» (cité dans Mollat 1960; 370). Rubrouck, provenant des plaines flamandes, fut presque saisi d'effroi devant les montagnes. Il faut dire que la froidure, les sentiers périlleux et la peur des bandits n'avaient pas de quoi attirer les voyageurs. Même Plancarpin, qui connaissait les Alpes, fut impressionné. Cela transparaît dans le langage qu'ils utilisent. Les mots latins montana, montes et alpes deviennent tout à coup insuffisants. Il faut l'ajout de superlatifs pour réussir à traduire la réalité: montes maximi devant les montagnes du Caucase et altissimi montes au Turkestan. S'ajoutent à ces nouvelles réalités l'isolement et la solitude. À propos des grandes étendues désertes, Plancarpin parlera de desertum et Rubrouck, plus émotif, de solitudo (Mollat 1984; 149). D'un autre côté, seules les villes ne les impressionnèrent guère. Devant Karakorum, Rubrouck estima, encore une fois en utilisant des références occidentales, qu' «à l'exception du palais du Khan, elle ne valait pas le bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus que ce palais» (cité dans Mollat 1960; 370).
La première impression qu'eurent les découvreurs occidentaux lorsqu'ils mirent le pied en Orient fut donc de l'étonnement devant les dimensions du monde. Il devenait tout à coup plus grand, plus vaste, et l'Europe n'en constituait plus qu'une petite partie. «Pour conclure brièvement, dit Plancarpin, nous dirons de cette terre: elle est grande». Rubrouck lui se demande «comment le diable a pu porter la loi de Mahomet» aussi loin ( cités dans Mollat 1960; 368-369). Car dans ces terres infiniment grandes habitaient aussi des humains et se propageaint des religions.
D. Révélation
d'une société
La découverte et la rencontre d'un peuple auquel l'imagination avait prêté de si incroyables légendes fut un choc profond. Déjà avant son départ, Plancarpin était conscient de faire chemin vers des «nations barbares» et il craignait pour lui et ses compagnons «d'êtres tués ou faits prisonniers pour toujours». Et lorsqu'il rencontra pour la première fois les Mongols, il affirme que «les Tartares en armes se précipitèrent sur nous de façon effrayante, demandant qui nous étions». Le premier contact impressionna Rubrouck également: «au bout de trois jours, nous rencontrâmes les Tartares et il me semblait que j'entrais dans un autre monde» (cités dans Mollat 1984; 173).
Un autre monde d'abord parce qu'ils étaient des gens différents: ils n'étaient pas des Européens, ni des Africains du Nord, ni des Musulmans, et leur physionomie était donc unique. Plancarpin en dressa le portrait:
L'aspect des individus diffère de celui des autres
hommes. Entre les yeux, en effet, et entre les pommettes, ils ont plus
d'écartement que les autres hommes. […] Au sommet de la tête, ils portent une
couronne comme les clercs et, d'une oreille à l'autre, ils se rasent tous sur
une largeur de trois doigts […] Ils ont les pieds petits (cité dans Mollat
1984; 173-174).
Guillaume de Rubrouck distingua quant à lui plusieurs peuples: Alains, Ouigours, Tanguts, Mandchous et Coréens. Il fut aussi le premier à donner une description des Chinois: «Ces habitants de Cataia sont petits, ils aspirent beaucoup par les narines en parlant; et c'est une observation générale que tous les Orientaux ont les yeux peu ouverts» (dans Jan 1992; 42).
Les habitudes et les pratiques des Mongols étaient bien évidemment différentes de celles des Européens, et les explorateurs firent office d'ethnologues avant la lettre en décrivant avec précision toutes les mœurs observées chez les Mongols. Norbert Ohler dénombra pas moins d'une cinquantaine de sujets abordés dans leurs écrits, dont le climat et la faune, les ports et les marchandises, le travail du métal, les langues et l'écriture, les vêtements, la position de la femme dans la société et les lois (Ohler 1995; 201-202). Rubrouck et Marco Polo plus tard notèrent l'utilisation du papier-monnaie par les Chinois mais, fait amusant, aucun ne remarqua qu'ils étaient imprimés, deux siècles avant Gutemberg (Huyghe et Huyghe 1993; 300). Ces descriptions sont encore maintes fois caractérisées par la comparaison avec leur propre monde et elles révèlent du même coup ce que l'Europe était à ce moment. Par exemple, Rubrouck prit le temps de noter que les femmes mongoles montaient à cheval comme les hommes, laissant ainsi penser que les Européennes devaient monter de côté (Ohler 1995; 201-203). Par contre, devant des réalités qu'il ne connaissait pas très bien, les mots lui manquaient souvent: «Les femmes se font faire de très beaux chariots que je ne pourrais vous décrire qu'avec une peinture» (dans Jan 1992; 24).
Au-delà des objectifs officiels qui sont plutôt politiques, il n'y a nul doute que les Occidentaux qui partirent vers l'est souhaitèrent retracer ces chrétiens perdus à l'autre bout du monde, ce nestorianisme que l'on croyait disparu depuis longtemps. Ils furent pourtant étonnés de rencontrer à leur arrivée dans l'Empire mongol une multitude de croyances et de religions qui se côtoyaient. Nulle part ailleurs retrouvait-on autant d'Églises soumises à une même autorité politique et recevant le respect de leur identité. Cette tolérance obéissait au désir de conserver l'ordre, mais reflétait aussi une tendance naturelle chez les Mongols. Face à ce comportement religieux, la Chrétienté, convaincue de posséder la seule vérité, celle du Christ, s'imagina que cette tolérance annonçait une conversion prochaine au christianisme. C'est pourquoi les Occidentaux espérèrent longtemps s'allier à eux par l'intermédiaire des missionnaires qui tentèrent de converser avec les khans à propos de la religion afin de les convertir (Roux 1995; 73). Mais ils n'étaient pas seuls: nestoriens, musulmans et bouddhistes étaient aussi présents à Karakorum et se disputaient les faveurs du Grand Khan. À l'initiative de Mongkë, un débat eut lieu entre ces religions, dans lequel Rubrouck représenta le catholicisme. Différentes questions y furent abordées, notamment sur l'unicité de Dieu, le panthéisme, la métempsycose, la vie éternelle et le problème du mal (Mollat 1960; 373). Ces voyages provoquèrent également la première rencontre directe avec le bouddhisme. Plancarpin avait seulement entendu parler des temples «faits comme des églises» du Cathay et de gens adorant un seul Dieu et croyant à la vie éternelle. Rubrouck quant à lui en rencontra personnellement et visita même l'un de leurs temples:
Tous ont la tête rasée, la
barbe aussi. Ils portent des mitres de carton sur la tête. Ils sont vêtus de
couleur jaune. […] Les jours qu'ils vont au temple, ils s'assoient sur deux
bancs et demeurent la tête découverte tant qu'ils y sont, lisant tout bas et
gardant entièrement le silence. Étant un jour entré en l'un de leurs oratoires
et les ayant trouvés assis de la sorte, j'essayai plusieurs fois de les faire
parler, mais je n'en pus venir à bout ( cité dans
Mollat 1960; 374).
Voilà donc cette nouvelle civilisation qu'ils découvrirent, si différente de celle qu'ils connaissaient déjà. Ils ne furent pourtant pas les seuls Occidentaux en Orient à ce moment: beaucoup de prisonniers furent capturés pendant les conquêtes mongoles. Il y avait des Allemands, des Hongrois, des Russes, des Géorgiens et des Arméniens, en plus d'une femme originaire de Metz en France nommée Pâquette et même l'orfèvre officiel du Grand Khan et originaire de Paris, Guillaume Buchier, tous deux rencontrés par Rubrouck. Buchier avaient par ailleurs confectionné pour Mongkë un distributeur de boissons, un espèce d'arbre en argent flanqué de quatre lions qui laissaient filer par leurs bouches du vin, de la cervoise et une boisson mongole, le coumys (Mollat 1960; 370-371). À ces observations sur la société s'ajoutent celles sur les conceptions du monde emportées par les voyageurs, renforcées ou détruites.
E. Mythes et démystification
À travers la masse de connaissances nouvelles qui s'offraient à eux ou dont ils entendaient parler, comment les voyageurs purent-ils distinguer ce qui semblait véridique de ce qui ne l'était pas? Pourquoi refuser l'existence de licornes s'il existe des bêtes tout aussi fabuleuses comme le rhinocéros? De plus, l'autorité des Anciens pesait encore énormément sur eux et il était difficile de s'en détacher. Encore récemment avant leur départ, des œuvres reprenant Isidore de Séville et Pline avaient été publiées, dont Image du monde de Gossuin et la mappemonde d'Ebstorf (Mollat 1984; 123). Plancarpin s'appuya ainsi sur Isidore pour reconnaître les peuples de Gog et Magog quelque part en Asie, les Cynocéphales et d'autres souvenirs provenant des expéditions d'Alexandre. Rubrouck fit lui aussi quelques références à Alexandre en reconnaissant près de la mer Caspienne les Portes de Fer. Il s'aida également de la Bible et cita par exemple le Deutéronome pour expliquer que les invasions mongoles étaient un châtiment pour les péchés des hommes (Mollat 1984; 125). Marco Polo lui aussi mentionna l'existence des Cynocéphales ainsi que d'hommes à longue queue à Java (Guéret 1995; 261).
Ne bénéficiant pas encore de la redécouverte de la Géographie de Ptolémée au début du XVe siècle, les explorateurs du XIIIe siècle profitèrent tout de même du développement de la notion du primat de l'expérience sur la théorie en matière de connaissances du monde (Mollat 1984; 125). Ainsi, ils eurent le désir de vérifier par eux-mêmes ce qu'ils avaient lu ou entendu. Polo avait conscience de s'opposer aux idées reçues au sujet des bêtes fabuleuses. Il dit par exemple: «et sachez que la salamandre n'est pas une bête comme on dit» (cité dans Guéret 1995, 259-260). La licorne devint ainsi le rhinocéros. Rubrouck fut celui qui se démarqua le plus des Anciens, mais cela le troubla. À propos des monstres dont parlaient Isidore et Solin, il affirma: «Je m'informai de leur existence… On me dit n'avoir jamais rien vu de pareil et je suis très étonné de cette réponse». Toutefois, il n'hésita plus devant ce qui lui paraissait être une évidence: «Isidore se trompe lorsqu'il dit que la Caspienne est un golfe de l'Océan. Nulle part elle ne touche à l'Océan et elle est entourée de la terre en tous sens» (cité dans Mollat 1984; 126).
Progressivement, les mythes à propos de l'Orient étaient confrontés à la réalité. Peut-on dire que les expériences de ces voyageurs du XIIIe siècle modifièrent profondément la vision que le monde médiéval entretenait envers l'Asie? En fait, il semble plutôt que l'impact de l'ouverture vers l'est fut très lent sur les mentalités européennes et que les nouvelles connaissances pénétrèrent tardivement dans les milieux intellectuels et populaires. Guillaume de Rubrouck rencontra pourtant le philosophe Roger Bacon qui inséra des extraits de sa relation de voyage dans son œuvre, mais les Occidentaux répugnaient «à renoncer à des habitudes mentales qui satisfaisaient leur goût du merveilleux» (Sutto 1975; 64). Les grandes explorations vers l'ouest deux siècles plus tard en seront les grands témoins.
Conclusion
Les explorateurs occidentaux qui partirent pour l'Asie au XIIIe siècle furent donc des agents actifs des relations entre l'Asie et l'Europe. Ces rapports portaient sur plusieurs plans. D'abord politique, car le contexte de l'époque provoqua le départ de ces envoyés qui eurent ainsi un rôle diplomatique. Ensuite sur le plan humain, les explorations favorisant surtout une meilleure connaissance de l'Autre. Le monde était plus grand que prévu, les Mongols différents, les religions diversifiées et les mythes pas si fondés que le croyaient les Anciens. Ces nouvelles constatations furent toutefois à nouveau obscurcies par la fermeture de l'Orient après la reconquête des Chinois sur les Mongols au XIVe siècle. Et aujourd'hui, l'intérêt pour l'est est-il disparu? Il semble que non.
Qu'ont en commun Tor Aage Bringsvaerd et Peter Berling? Chacun met en scène dans son roman des personnages ayant participé à cette époque de découvertes. Dans Gobi: Gengis Khan, le premier raconte par la bouche d'un témoin Occidental la constitution de l'Empire mongol par Gengis Khan. Dans la tétralogie des Enfants du Graal, c'est Guillaume de Rubrouck lui-même que l'on suit sur les routes de l'Asie, croisant au hasard de ses aventures André de Longjumeau, les Nestoriens, les Mongols, les Musulmans, le roi Louis et quantité d'autres peuples. L'intérêt pour ce moment fort dans les relations entre l'Occident et l'Orient est aussi visible dans les études de plus en plus nombreuses qui portent sur la question. Enfin, que dire de tous ces produits qu'on qualifie d'«exotiques» sur le marché et de l'engouement pour les arts martiaux et les idéologies orientales? L'Occident rêve encore.
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