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En effet, ne se réduisant pas uniquement à des objectifs économiques liés à la traite des esclaves, la capture de prisonniers lors des guerres opposant le Dahomey à ses voisins du XVIIIe au XIXe siècle s’explique également par la position centrale du roi dans la société dahoméenne et par des considérations politiques majeures.
Le roi, souverain absolu, avait besoin de ces prisonniers afin d’assurer son rôle de médiateur avec les défunts et de garantir la prospérité du royaume. L’engagement du Dahomey dans la guerre s’explique aussi par sa politique d’abord défensive et libératrice puis offensive, marquée par un désir d’expansion face aux nombreuses entités puissantes qui l’entouraient.
I. Le monarque absolu
Dès la formation du royaume au XVIIe siècle jusqu’à la conquête française des années 1890, les rois du Dahomey occupaient une place prépondérante dans la société. La traite des esclaves fut pour eux le moyen d’affirmer leur autorité et de remplir les fonctions que leur attribuaient la religion et le peuple.
A. Médiateur entre les morts et les vivants
Bien que leur royaume semblait fonctionner sur les mêmes fondements que les nations européennes de cette époque et qu’il semblait s’en rapprocher par son organisation politique, ce serait pourtant une erreur que d’attribuer aux Dahoméens des valeurs occidentales. Au Dahomey, la religion était présente dans tous les aspects de la vie et malgré la séparation effective entre les pouvoirs religieux et politique depuis Ouegbadja (1645-1685) (3), le sacré était en fait subordonné au profane. Le souverain contrôlait la religion : il nommait les différents prêtres et entretenait un collège de devins, les bokonò, ainsi qu’un groupe de kpamegán chargés de lui donner force et puissance à l’aide de la pharmacopée, de gris-gris et de pouvoirs magiques (4). Faisant figure de monarque absolu, le roi était pour le peuple le semedó, le « maître du monde », le tokunnò, le « maître et possesseur de toutes les richesses » et le aínò, le « maître éminent de la terre ». Dans ce royaume où la croyance en la réincarnation des morts et leur coexistence avec les vivants était bien vivante, le roi constituait le lien et le médiateur entre le monde des vivants et celui des morts. La société, fondée d’abord sur la communauté et le clan, voyait en son souverain le moyen de communiquer avec ses ancêtres auxquels ses membres se reconnaissaient et s’identifiaient (5).
C’est dans cette optique qu’il faut aborder l’institution des « Coutumes annuelles », fêtes nommées ainsi par les premiers Européens qui visitèrent la capitale Abomey. Probablement mises en place par le roi Agaja (1708-1732) après la conquête d’Allada en 1724 et de Ouidah en 1727 (6), elles offraient au peuple l’occasion de célébrer ses ancêtres et particulièrement ses anciens monarques. Le culte dynastique fut en effet renforcé par les rois afin de montrer à tous leur légitimité en tant que descendants naturels des premiers souverains légendaires (7). Les « Coutumes annuelles » se tenaient de juin à septembre et étaient présidées par le roi. Des corps de troupes y paradaient, dont celui des Amazones, le peuple manifestait en fêtant et de nombreux sacrifices humains avaient lieu (8). Même scénario lors des « Grandes coutumes » organisées à la prise du pouvoir officielle par un nouveau dirigeant, alors que des hommes et des femmes étaient immolés aux mânes des anciens rois; cette pratique servait à leur porter le message du nouveau souverain et à les assurer de la continuité de la dynastie. Le marchand d’esclave Archibald Dalzel fut témoin des « Grandes coutumes » en 1791 :
In the months of January,
February and March, the solemnization of the Grand Customs, and of the King’s
Coronation, took place; the ceremonies of wich lasted the whole three months,
and were marked almost every day with human blood. Captain Fayrer and
particularly Mr Hogg, Governor of Apollonia, were present; and both affirm that
no less than 500 men, women, and children, fell as victims to revenge and
ostentation […] (9).
Ces victimes étaient majoritairement des prisonniers que possédaient le roi en quantité, mais jamais ses sujets, les anato, inaliénables tout comme le sol du royaume. Seuls ceux d’entre eux ayant commis un crime pouvaient être sacrifiés (10).
Les guerres entreprises contre les voisins du Dahomey n’eurent jamais comme objectif primordial d’amener vers la côte le plus grand nombre d’esclaves possible. Sans rejeter la participation des Dahoméens au trafic, contrôlé presque entièrement par le roi, il est impératif de diminuer l’importance que le profit avait auprès d’eux puisque seulement une partie des captifs étaient destinés aux négriers. En fait, parmi les prisonniers, ceux de marque étaient sacrifiés pendant les « Grandes coutumes », d’autres l’étaient pendant les « Coutumes annuelles », certains étaient distribués aux ministres, dignitaires et princes qui les employaient dans leurs maisons ou leurs champs, et enfin une autre partie d’entre eux étaient réservés par le roi afin de travailler dans ses propres plantations. Seuls les moins valides étaient vendus en esclavage (11), réfutant ainsi la thèse faisant du profit le principal facteur de la participation du Dahomey au commerce des esclaves. En réalité, les prisonniers amenés sur la côte aux négriers européens ne prenaient le nom d’esclaves qu’avec leur achat par ceux-ci (12). Le roi Kpengla (1774-1789) avait par ailleurs expliqué à Dalzel que son royaume ne guerroyait pas pour le compte des négriers (13). De plus, le Dahomey ne fut jamais un état esclavagiste, c’est-à-dire un état dont la production économique reposait sur le travail des esclaves; en effet bien que certains prisonniers étaient employés dans de grandes plantations et possédaient le statut social de kannùmon, se rapprochant de celui de l’esclave dans d’autres sociétés, ils ressemblaient davantage à des serfs. Leur travail ne différait guère de celui des anato (14). Le rôle religieux du roi apporte ainsi une explication plus nuancée sur la participation du Dahomey à la traite. Il n’éclipse cependant pas complètement l’apport de revenus que celle-ci procurait.
B. Cohésion et richesses
À l’avènement au pouvoir d’un nouveau roi, les habitants du royaume disaient de lui « E xo tò », c’est-à-dire « il a acheté le pays ». Cet achat était symbolisé par une cérémonie pendant laquelle tous les chefs du royaume étaient rassemblés et recevaient du monarque deux cent cauris, des coquillages servant de monnaie (15). Cette propension à distribuer les richesses étaient bien présente au Dahomey. En effet, lorsque les ancêtres des Dahoméens s’établirent sur le territoire, leur domination sur les autres peuples indigènes et l’intégration de nouveaux sujets par conquêtes ou par négociations étaient davantage attribuables à leur générosité et à leur capacité de distribuer des cadeaux qu’à leur force militaire. Le roi voyait ainsi dans ces largesses une façon de justifier sa présence sur le trône (16), mais aussi de garantir une certaine redistribution des richesses : lors des « Coutumes annuelles », il en faisait étalage et redonnait à son peuple des biens et des
cadeaux. Ces biens provenaient d’ailleurs principalement des échanges avec les Européens. Selon Pruneau de Pommegorge, gouverneur du fort français de Ouidah dans les années 1760, les cadeaux étaient entre autres composés de cauris, de corail, de tissus et d’épées (17). Généralement, un navire négrier faisant voile vers l’Afrique avait dans ses cales toute une gamme de produits : des textiles bruts et finis, des armes blanches et à feu, des matière première brutes, des produits semi-finis et finis, des articles de fantaisie et de parure, de la monnaie, des cadeaux et des paiements de coutumes (18). Si ces biens n’étaient que de la pacotille pour les Européens, elles apportaient un certain prestige à ceux qui les possédaient en Afrique, car ils provenaient de pays lointains (19). La générosité du roi assurait ainsi la fidélité de ses sujets et du même coup la cohésion de son royaume. Il serait donc tout aussi faux d’affirmer que le roi ne pouvait bénéficier économiquement de la traite des esclaves.
Au contraire, il semble que les rois dahoméens avaient bien compris les avantages que pouvaient rapporter leurs tractations avec les Européens. Le Dahomey était dans les premières années de son existence un royaume essentiellement confiné à l’intérieur et n’ayant pas de débouché sur la mer mais déjà à cette époque, vers la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, il semble qu’il ait déjà été impliqué dans la traite des esclaves. Le roi détenait le monopole de la vente des captifs puisqu’il en était le plus grand propriétaire. En effet, au retour de la guerre, les soldats avaient l’obligation de lui céder leurs prisonniers contre un paiement. Les chefs de famille dahoméens pouvaient vendre leur femme et leurs enfants, mais seulement pour des raisons spéciales et avec l’autorisation formelle du roi, tout comme ceux qui possédaient des esclaves reçus en cadeau du monarque devaient obligatoirement obtenir son accord pour les vendre (20). De 1724 à 1727, le roi Agaja conquit les royaumes d’Allada et de Ouidah, procurant ainsi au Dahomey un accès direct à la mer et aux négriers. Comme on le verra plus loin, les raisons de cette conquête sont complexes et encore discutées aujourd’hui. Cependant, une chose demeure certaine : Agaja tenta à ce moment de prendre le contrôle complet de la traite. Le négrier anglais Snelgrave dut voyager jusqu’à Abomey en 1727 afin de négocier le droit de traite et le prix des esclaves, fixés tous les deux par le roi. Une lettre de commerce du 26 août 1733 mentionnait que les esclaves étaient rares à Ouidah et que seul le monarque en vendait à cette époque. Bien qu’ayant des agents à sa disposition pour faire la traite avec les Européens et par qui tout le commerce devait se faire selon son exigence, Agaja leur défendait de vendre des esclaves à leur compte. À cette époque, le monopole du roi s’étendait donc jusqu’aux négriers qui, installés dans leur fort respectif à Ouidah, dépendaient du bon vouloir du roi. En effet, le roi ne leur vendait qu’une partie de ses prisonniers de guerre et ne s’intéressait pas encore au commerce avec l’intérieur du continent, dans lequel il servira plus tard d’intermédiaire (21).
Tegbesu (1732-1774), le successeur d’Agaja, fit exécuter en 1746 tous les marchands de Ouidah travaillant en son nom parce qu’ils avaient profité de leur situation d’agents royaux pour se bâtir une fortune personnelle. Il fit désormais des affaires avec les Européens par l’intermédiaire du Migán et du Mehou, fonctions les plus prestigieuses du royaume instaurées dès Ouegbadja, et du Yevogan, « celui qui négocie avec les Blancs » (22). C’est aussi à partir du règne de Tegbesu que le Dahomey devint le plus grand intermédiaire entre la côte et les peuples africains continentaux fournisseurs de « bois d’ébène » tels les Yoruba d’Oyo et les Mahi. Cependant, le monopole du roi s’y fit moins sentir: il apparaît qu’à cette époque un groupe de marchands vendaient ses esclaves à Ouidah, les ayant obtenus directement par tractation avec l’intérieur en leur nom personnel (23). Obligé de tenir compte de ces entreprises privées, Kpengla tenta de se réapproprier totalement la traite tandis qu’Agonglo (1789-1797) leur concéda plutôt du terrain. Avec Ghézo (1818-1858), le commerce de l’huile de palme se développa en même temps que se poursuivait celui des esclaves. Le roi accorda le monopole de la traite à son célèbre associé brésilien Francisco Felix da Souza, le Chacha (24), mais les commerçants privés se forgèrent peu à peu une place non négligeable dans l’économie du royaume, bénéficiant davantage que le roi du commerce de l’huile de palme (25).
La vente de prisonniers de guerre aux Européens apparaît donc comme secondaire dans les activités du roi. Les captifs, par leurs sacrifices, l’aidaient plutôt à accomplir son rôle religieux. Cependant, ayant tout de même conscience que les richesses obtenues par la vente des captifs excédentaires lui étaient utiles pour affirmer sa puissance et assurer l’union de son royaume, le monarque contrôlait le marché des esclaves en installant avec plus ou moins de succès un monopole royal sur la traite.
II. Des décisions politiques capitales
Si les guerres rapportaient au roi une grande quantité de prisonniers lui permettant de faire des sacrifices et de se procurer des biens, elles ne furent pas entièrement justifiées par ces deux seuls apports. En examinant ces campagnes militaires, il ne faut donc pas y voir les causes directes de la participation du royaume à la traite des esclaves ni le simple désir de se procurer un nombre croissant de captifs dans le but de s’enrichir. Ces guerres étaient entreprises pour des raisons défensives et pour des motifs idéologiques.
A. À la défense de l’intégrité du royaume
Au XVIIe siècle, alors qu’il ne possédait pas encore de fenêtre ouverte sur la mer, le Dahomey était lui-même frappé par les razzias des peuples côtiers à la recherche d’esclaves. Les royaumes de Ouidah et d’Allada, puissants intermédiaires de la traite, dévastaient le pays et repartaient avec un grand nombre de jeunes gens en santé. Agaja, lorsqu’il partit à la conquête d’Allada en 1724 et de Ouidah en 1727, avait d’abord en tête de mettre un terme à ces invasions désastreuses. La décision d’envahir les deux royaumes fut souvent expliquée par le désir d’Agaja d’entrer directement en contact avec les Européens. Si le souverain a réellement pu désirer s’emparer du marché, il faut cependant ajouter qu’il s’agissait surtout d’une réaction d’autodéfense : en envahissant l’envahisseur, le danger semblait écarté (26). S’additionnait à cela le désir pour les dirigeants dahoméens de reprendre ce qu’il leur semblait être leur propriété (27). En effet, la tradition orale sur les origines du royaume faisait partir de Tado le peuple qui constitua le futur Dahomey en allant s’établir à Allada. Trois princes s’y seraient disputés la succession : Kokpon demeura à Allada, Tê Agbanlin quitta pour aller fonder Porto-Novo tandis que Do Aklin fonda Abomey (28). Pour les Dahoméens, « la vraie patrie, la terre originelle, c’est Alada» (29). Le royaume avait une telle importance que chaque roi devait s’y faire introniser lors de son avènement sur la tombe d’un ancêtre mythique, les tempes marquées par les empreintes d’une panthère (30). Cependant, les sources précédant la prise d’Allada ne mentionnent pas ce lien dynastique : l’idée que les souverains dahoméens fabriquèrent ce mythe afin de justifier leur autorité sur le royaume peut être avancée (31). Une chose est claire, les rois voulurent très certainement revendiquer leur indépendance et démontrer leur puissance envers le royaume d’Allada, le Dahomey en constituant une province jusqu’en 1715 (32).
La volonté de s’affranchir de la tutelle d’un autre royaume est également un facteur important pour expliquer la tenue de campagnes militaires. Dès 1719, le Dahomey avait lui-même répliqué aux razzias des autres peuples en attaquant l’Ouémé, un état tampon situé entre lui et le royaume d’Oyo. À partir de ce moment, les conflits furent fréquents entre les Dahoméens et les Yoruba d’Oyo, auxquels ils octroyaient déjà un tribut, l’agban, probablement depuis le XVIIe siècle. Un aspect essentiel de la politique « extérieure » des monarques du Dahomey fut de se libérer de cette obligation (33). Lors de la prise d’Allada, le souverain d’Oyo, l’Alafin, donna l’ordre d’attaquer le Dahomey et Agaja dut l’apaiser par des cadeaux. L’Alafin attaqua encore en mars 1728 et jusqu’en 1729 alors que les chefs réfugiés lui avaient demandé son aide après la prise de Ouidah par les Dahoméens. En 1730, les Yoruba s’allièrent aux Mahi, victimes eux aussi de razzias, et la situation s’envenima. Les Portugais, craignant que ces conflits ne nuisent à l’approvisionnement en esclaves, envoyèrent le capitaine João Basilio négocier une entente. L’Oyo reconnut l’autorité du Dahomey sur Ouidah et Allada et recevait en échange un tribut devenu annuel (34), composé de garçons, de filles, de barils de poudre, de fusils, de ballots et autres marchandises, environ quarante de chacun, nombre noble chez les Dahoméens. Évidemment, l’agban ne plaisait aucunement aux rois du Dahomey. En 1738, Tegbesu négligeant depuis quelques années le paiement de l’agban, les armées d’Oyo envahirent à nouveau le royaume et les exigences trop élevées de l’Alafin empêchèrent l’aboutissement des négociations. Les deux partis parvinrent à un accord en 1747 : l’agban serait recueilli par une ambassade yoruba à chaque année. Ce fut finalement Ghézo qui s’opposa ouvertement et qui réussit à s’émanciper du royaume d’Oyo, affaibli par des conflits internes (35). Loin d’avoir conquis Allada et Ouidah simplement pour s’assurer du contrôle de la traite et mené des guerres contre l’Oyo pour s’approvisionner en esclaves, les rois du Dahomey tentèrent plutôt de sauvegarder l’intégrité de leur territoire.
B. Mission d’agrandissement
Au Dahomey, le royaume en entier était considéré comme la propriété du roi, ce qui incluait ses habitants. Ils formaient tous une seule et unique famille dans laquelle le souverain faisait figure de père. Il avait donc la responsabilité « paternelle » de veiller à l’épanouissement et à l’agrandissement du royaume (36) : l’achat qu’il en faisait à son avènement le constituait tokunnò et c’était un devoir, tel que l’avait demandé Ouegbadja, de bâtir un royaume toujours plus grand et prospère (37). Les monarques dahoméens avait aussi la responsabilité de maintenir l’ordre et la sécurité, ce qu’ils réussirent si l’on en croit une lettre anonyme de 1728, et ce malgré des pratiques parfois drastiques : « he cuts the head off of whoever steals only a cowry; one travels in his country with more security than in Europe; those who find something in the road dare not touch it, it stays there until the person who lost it comes back» (38).
Certains des voisins du Dahomey souffrirent de razzias lorsque le nombre de prisonniers destinés aux sacrifices s’avérait insuffisant, mais la plupart des guerres menées contre eux s’expliquent également par cette « mission » des rois du Dahomey. La campagne que Tegbesu mena contre les Za illustre bien cette volonté expansionniste. Alors qu’il faisait préparer le terrain du cimetière royal de Cana pour enterrer sa mère, les Za vinrent déranger les travaux en disant : « Le roi d’Abomey veut-il nous faire croire que son royaume s’étend jusqu’ici? Si on le laisse faire, bientôt il aura besoin de notre nez pour y enterrer sa famille» (39). Kpengla reprit quant à lui la guerre contre les Ouéménou qu’avait commencée son aïeul Akaba (1685-1708) alors qu’ils avaient réussi à prendre Abomey et massacra un grand nombre de Mahi dont les têtes furent apportées au roi. « Je n’ai pas besoin d’esclaves, mais de têtes» (40), aurait dit celui-ci. Parce qu’ils faisaient concurrence à Ouidah et du même coup menaçaient la prospérité du royaume, les Akpénou devinrent aussi la cible des armées de Kpengla (41). En somme, plusieurs dizaines de campagnes militaires parsemèrent la vie politique du Dahomey durant ces siècles.
Si la traite avait été le principal mobile des rois dans leur engagement militaire, il serait difficile d’expliquer pourquoi les guerres se poursuivirent jusque sous Glélé (1858-1889), alors que son règne fut marqué par la mutation du commerce des esclaves vers le commerce de l’huile de palme. La défense et l’agrandissement du royaume, l’accroissement de la puissance de son souverain par un nombre accru de prisonniers à sacrifier et de biens redistribués suffisaient à justifier ces guerres. Toutefois, il ne faut pas passer sous silence l’avantage que procurait la possession d’armes à feu provenant de la traite. Les rois avaient conscience de cette force; l’alliance de Ghézo et du Chacha, principal fournisseur d’armement moderne, en témoigne (42). Pourtant, les armes européennes furent utilisées seulement pour faciliter la poursuite des intérêts du Dahomey précédemment expliqués et ne provoquèrent pas de nouveaux conflits, dont l’issue aurait été l’obtention d’un plus grand nombre d’entre elles.
Conclusion
La participation du royaume de Dahomey à la traite des esclaves du XVIIIe au XIXe siècle dans le golfe du Bénin ne s’explique donc pas uniquement par des motifs économiques. La
position centrale qu’occupait le roi dans la société dahoméenne en fit le principal propriétaire des prisonniers ramenés de la guerre, mais il ne se servit pas d’eux principalement comme biens d’échange avec les Européens : les captifs étaient surtout destinés à être sacrifiés pour des raisons religieuses. Les revenus que lui procurait la vente de ces quelques prisonniers lui permettaient d’étaler son pouvoir aux yeux de son peuple et de s’assurer de sa fidélité en lui redistribuant des biens et cadeaux. Les guerres lancées par le Dahomey contre ses voisins n’avaient pas comme objectif la capture d’un plus grand nombre de gens destinés à l’esclavage. C’est plutôt par souci de défendre leur propre territoire et de répondre à leur idéologie conquérante que les monarques entreprirent ces luttes armées.
L’histoire du Dahomey a été étudiée longuement, mais ce n’est que récemment que les valeurs et l’organisation religieuses et sociales du peuple qui le composait ont été prises en compte. Les sociétés d’Afrique, jusqu’aux premiers contacts avec les Européens, étaient fondamentalement différentes des états occidentaux tant dans leur structure que dans leur organisation. L’idée que la participation du Dahomey dans le commerce esclavagiste ne répondait qu’à un désir d’enrichissement vient d’une fausse identification : si les puissances européennes profitaient économiquement de la traite, tous les autres participants devaient aussi en retirer des avantages sur ce plan. En fait, l’implication des rois dahoméens dans ce commerce s’intégrait dans un programme d’action plus vaste où le principal objectif était d’assurer la survivance du royaume.
Le Dahomey ne survécut pas à la conquête européenne. Dès les années 1890, les Français réussirent à s’installer le long de la côte malgré la résistance de ses habitants et de son souverain. L’organisation du pays depuis ce temps est bien connue, mais des études plus profondes sur le royaume de Dahomey à son apogée sont à espérer, des analyses du rôle que jouèrent les commerçants privés dans le commerce des esclaves, leur fonctionnement et leurs ambitions devraient aussi être entreprises. Avec notre recul, elles apporteraient des réponses nuancées aux nombreuses interrogations que ce royaume africain a su faire naître jusqu’à aujourd’hui.
1. Pour
connaître la géographie politique de la région à cette époque
, voir Annexe p. 12.
2. Pour la
thèse antiesclavagiste, voir I. A. Akinjogbin, Dahomey and its Neighbours, 1708-1818, Cambridge, Cambridge Uni. Press, 1967, 233 p.
et John C. Yoder, « Fly and Elephant Parties : Political Polarisation
in Dahomey, 1840-1870 », JAH, 15
(1974), p. 417-432. Pour la réfutation de la thèse, voir David Ross, « The
Anti-slave Theme in Dahoman History : An Examination of the
Evidence », History in Africa, 9
(1982), p. 263-271 et David Henige et Marion Johnson, « Agaja and the
Slave Trade : Another Look at the Evidence », History in Africa, 3 (1976), p.57-67.
3. Ouegbadja fut le premier souverain à véritablement
organiser le royaume. Pour la généalogie, voir Annexe, p. 13.
4. Maurice Ahanhanzo Glélé, Le Danxome : Du pouvoir aja à
la nation fon, Paris, Nubia, 1974, p. 74-75.
5. Ibid., p. 65 et 67.
6. Robin Law, « Ideologies of Royal Power : The Dissolution
and Reconstruction of Political Authority on the ‘Slave Coast ‘,
1680-1750 », Africa, 57, 1
(1987), p. 326.
7. Ibid., p. 327.
8. Maurice Ahanhanzo Glélé, op.
cit., p. 80.
9. « Aux mois de janvier, février et mars,
les Grandes coutumes et le couronnement du roi eurent lieu. Les cérémonies ont
duré pendant les trois mois et furent marquées presque à chaque jour par le
sang humain. Le capitaine Fayrer et particulièrement
M. Hogg, gouverneur d’Apollonia, étaient présents.
Les deux affirment que pas moins de 500 hommes, femmes et enfants ont été
sacrifiés ». (Traduction libre). Archibald Dalzel, The History of Dahomey, London, 1793, cité dans Alan Scholefield, The Dark Kingdoms, Londres, Heinemann,
1975, p. 95.
10. Maurice Ahanhanzo Glélé, op.
cit., p. 112.
11. Ibid., p. 133-134.
12. Dov Ronen, « On the African Role in the Trans-Atlantic Salve
Trade in Dahomey », Cahiers d’études
africaines, 11, 1 (1971), p. 7 et 9.
13. Voir la
citation complète dans Dov Ronen,
op. cit., p. 9-10
14. Maurice Ahanhanzo Glélé, op. cit., p. 155.
15. Ibid., p. 111.
16. Robin Law, op. cit., p.
334.
17. Ibid., p.335.
18. Serge Daget, La traite des
Noirs, Paris, Éditions Ouest-France, 1990, p. 88.
19. Ibid., p. 93.
20. Robin Law, « Slave-Raiders and Middlemen, Monopolists and
Free-Traders : The Supply of Slaves for the Atlantic Trade in Dahomey c. 1715-1850 », Journal of African History, 30, 1
(1989), p. 48-49.
21. Ibid., p. 50-51.
22. Le Migán était en
quelque sorte le Premier ministre du roi tandis que le Mehou, en plus de détenir
l’autorité sur les princes et princesses, s’occupait du royaume en dehors
d’Abomey et au-delà d’Allada. Pour connaître les
autres fonctions, voir Robert Cornevin, Le République du Bénin : Des origines
Dahoméennes à nos jours, Paris, G.-P. Maisonneuve
et Larose, 1981, p. 98.
23. Robin
Law, « Slave-Raiders », op. cit., p. 52 et 54.
24. Pour un
portrait de la carrière du Chacha, voir Robert Cornevin, op. cit., p. 268-272.
25. Robin Law, « Slave-Raiders », op. cit., p. 56-58.
26. Albert
Van Dantzig, Les Hollandais sur la côte
de Guinée à l’époque de l’essor de l’Ashanti et du Dahomey, 1680-1740, Paris,
Société française d’histoire d’outre-mer, 1980, p. 224 et 228.
27. David Henige et Marion Johnson, op. cit.,
p. 61.
28. Robert Cornevin, op. cit., p.
80-82.
29. Maurice Ahanhanzo Glélé, op. cit.,
p. 106.
30. Ibid., p. 68. Pour connaître les différente récits des origines du Dahomey, voir p. 36-40
et Robert Cornevin, op. cit.,
p. 72 et 74-88. Voir aussi les cicatrices ethniquales,
Annexe, p. 14.
31. Robin Law, « Ideologies of Royal Power », op. cit., p. 329.
32. Ibid., p. 327.
33. Serge Daget, op. cit., p.
126.
34. Albert Van Dantzig, op. cit.,
p. 224-225 et 227-228.
35. Robert Cornevin, op. cit.,
p. 104, 109 et 120.
36. Robin Law, « Ideologies of Royal Power », op. cit., p. 331-333.
37. Maurice Ahanhanzo Glélé, op.
cit., p. 159.
38. « Il coupe la tête de celui qui vole ne serait-ce qu’un cauri;
celui qui voyage dans son pays le fait avec plus de sécurité qu’en Europe; ceux
qui trouvent quelque chose sur le chemin n’osent pas y toucher, ils le laissent
en place jusqu’à ce que le propriétaire revienne ». (Traduction libre).
AN, C.. 6/25, lettre anonyme (Dupetitval),
Ouidah, 20 mai 1728, cité dans Robin Law, « Ideologies of Royal Power », op. cit.,
p. 337.
39. Edouard
D. Dunglas, Contribution
à l’histoire du moyen Dahomey, XIX, p. 168, cité dans Robert Cornevin, op. cit., p. 108.
40. Ibid., p. 113.
41. Ibid., p. 112-113.
42. Ibid., p. 119.
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233 p.
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G-P. Maisonneuve et Larose, 1981. 584 p.
DAGET, Serge. La traite des Noirs.
Paris, Éditions Ouest-France, 1990. 299 p. Coll. « De mémoire
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GLÉLÉ, Maurice Ahanhanzo. Le Danxome :
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VAN DANTZIG, Albert. Les
Hollandais sur la côte de Guinée à l’époque de l’essor de l’Achanti et du
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