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L’étude de l’homosexualité dans différentes sociétés met en relief de la diversité culturelle humaine. Déclarée pour les uns, taboue pour d’autres, l’homosexualité se manifeste parfois sous forme de phénomènes complexes, intimement liés à l’organisation d’une société sur tous ses plans. En étudiant de près la sexualité des Navajos, on y découvre une intrigante singularité. Il semble en effet exister un groupe d’individus homosexuels semblant parfaitement intégrés à la société navajo. Ce sont les berdaches (1), appelés nadle chez les Navajos, « celui qui s’est transformé ». Ils existaient probablement dès l'apparition de ce peuple aux États-Unis il y a plus de mille ans. Le berdachisme était répandu dans de nombreux endroits en Amérique du Nord, et les explorateurs français, anglais et espagnols du XVIe siècle ne cachèrent guère leur surprise lorsqu’ils virent ces hommes habillés en femmes. En effet, l’une des principales caractéristiques du berdache est de porter des vêtements féminins et d’accomplir plusieurs tâches attribuées généralement aux femmes. Bien que les hermaphrodites soient généralement des berdaches, l’opposé est absolument faux, contrairement à ce que pensèrent d’abord les explorateurs. Les Navajos utilisent le même mot dans les deux cas, bien qu’ils distinguent l’hermaphrodite en l’appelant le « vrai nadle ». Leur position dans la société est la même et il ne sera fait ici aucune distinction entre les deux. Quant aux femmes nadle, elles existent aussi, souvent rangées sous le nom générique d’ « Amazones ». Cependant, peu d’informations sont disponibles à leur sujet et on suppose généralement qu’elles occupent une position équivalente à celle des berdaches masculins. Nous nous intéresserons donc aux hommes berdaches chez les Navajos.
Les Navajos vivent aujourd’hui au sud-ouest des États-Unis dans un territoire à cheval sur le Nouveau-Mexique, l’Arizona, l’Utah et le Colorado (2). Leur histoire permet de comprendre l'origine et le cheminement de leur société jusqu'à aujourd'hui. L'examen de celle-ci sous plusieurs aspects devient alors impératif afin de saisir comment le berdachisme s’y inscrit et de quelle façon les nadle peuvent constituer un groupe à part entière. Cette description permettra dès lors d’avancer une interprétation de ce phénomène, mise en relief par la comparaison avec une société radicalement différente, la civilisation occidentale.
L’histoire des Navajos fut marquée
par de nombreux déplacements et de nombreuses rencontres. Les principales
sources d’information concernant la période précédant le XVIe siècle
demeurent les mythes navajos relatant la création du monde. Il est par exemple
possible d’y retracer quelques lieux réels correspondant à leur habitat actuel.
D’autres indications sur leur origine sont révélées par leur langue : on y
retrouve en effet des éléments suggérant un environnement davantage nordique
que celui du sud-ouest des États-Unis. De plus, une certaine parenté
linguistique existe avec des peuples du nord-ouest canadien, plus précisément
avec le groupe athabascan, originaire de la région du
lac Athabasca au Canada. Il y aurait ainsi eu une migration des Navajos,
probablement aux alentours de l’an mille (3). L’archéologie permet également de
découvrir leur présence dans le sud-ouest américain à l’aide d’artefacts
retrouvés sur quelques sites, traces révélatrices éparpillées à travers celles
d’une autre civilisation déjà bien ancrée et florissante, les Anasazis. En
effet, des fragments de poterie à fond conique ainsi que des restes de huttes à
l’apparence provisoire et parfois isolées laissent croire qu’une population se
serait progressivement sédentarisée dans cette région. Lorsqu'une partie des
peuples athapasques se séparèrent et descendirent
vers le sud, ils intégrèrent plusieurs traits culturels des peuples qu’ils
rencontrèrent. À leur arrivée au Nouveau-Mexique, ils empruntèrent aussi de
nombreuses techniques au peuple des Pueblos. Les premières véritables preuves
de l’établissement des Navajos furent données par la dendrochronologie,
c’est-à-dire l’étude des anneaux des arbres. On sait par exemple que Gobernador
Canyon était occupé entre 1491 et 1541 (4).
Durant la période allant de 1626 à 1846, appelée communément
époque hispano-mexicaine et marquée par l’arrivée des Espagnols sur le
territoire, la vie des Navajos subit plusieurs modifications. Les contacts avec
les Pueblos s’intensifièrent, plusieurs de ceux-ci s’étant réfugiés chez les
Navajos après une rébellion contre la domination espagnole. Ils amenèrent avec
eux l’art de la poterie peinte et du tissage, et ils introduisirent plusieurs
technologies européennes. C’est sur l’économie que s’opérèrent les plus grands
changements, surtout en raison de l’arrivée d’animaux domestiques. Les moutons
et les chèvres procurèrent une plus grande quantité de nourriture, favorisant
la croissance de la population. Ils fournirent également de nouveaux produits
comme la laine et les tissus, donnant aux Navajos la possibilité de réaliser
des échanges et d’acquérir des outils de métal ou d’autres biens manufacturés.
La mention la plus ancienne concernant
les Navajos se retrouve dans le rapport d’un missionnaire franciscain
datant de 1626. Un peu plus tard, un autre franciscain, le frère Benavides,
donna une description plus détaillée de ce peuple. On apprend dans ces écrits
que les Navajos étaient de véritables agriculteurs à cette époque, ayant
pratiquement abandonné le nomadisme. Les rapports de 1706 à 1743 au vice-roi espagnol
du Mexique révèlent qu’ils vivaient en petites communautés, que l’agriculture
constituait la base de leur économie et qu’ils possédaient quelques chèvres,
moutons et chevaux obtenus des Européens. Les références aux Navajos sont
nombreuses à partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’au début du
XIXe siècle, mais elles concernent davantage les conflits militaires
contre les Espagnols que le mode de vie amérindien (5).
Remportant la guerre contre le Mexique, les États-Unis
prirent possession de leurs nouveaux territoires englobant celui des Navajos en
août 1846. Les quinze années suivantes furent marquées par des opérations
militaires sur leurs terres, par l’installation d’avant-postes armés et par des
incidents de toutes sortes. En 1862, alors que les Américains étaient aux
prises avec la guerre civile entre les états du nord et du sud, les Navajos et
d’autres peuples amérindiens en profitèrent pour mener de
nombreux raids contre les habitations sur le Rio Grande. Les États-Unis
répliquèrent en 1863 par le pillage et la destruction de leur territoire (6).
En 1864, des milliers de Navajos affamés se rendirent volontairement aux
Américains. Le 4 mars débuta ce qui restera dans les mémoires sous le nom
de « Longue marche ». Partant
de Fort Defiance, deux mille quatre cents Navajos prirent la route jusqu’à Fort
Summer, en franchissant de quinze à vingt kilomètres par jour, suivis de trente
chariots, de quatre cent soixante-treize chevaux et de trois cents moutons et
chèvres (7). En tout, huit milles Navajos y furent détenus prisonniers dans des
conditions misérables, constituant l’une des périodes les plus dures de toute
leur histoire. En 1868, ils retournèrent sur leurs terres, transformées en
réserve. Une période assez prospère suivit, en dépit des difficultés que les
Navajos rencontrèrent en recommençant entièrement leur vie. Dans les années
1870, un nouveau venu vint encore une fois déranger leur habitat : le
chemin de fer. L’installation des blancs tout autour de la réserve marqua le
début des pressions, des tensions et des contestations revendicatives à propos
des terres et de la notion de propriété. Plusieurs lois modifièrent
successivement la superficie de leur territoire jusqu’à récemment, tandis que
la pénétration blanche ne cessa de s’intensifier (8).
Aujourd’hui, les Navajos constituent le groupe amérindien le
plus populeux des États-Unis, soit environ cent mille individus. La réserve et
les terres concédées par le gouvernement américain au Nouveau-Mexique, au
Colorado, en Arizona et dans le sud de l’Utah ont une superficie totale de
soixante quatre mille kilomètres carrés. Habitant pour la plupart dans cette
réserve, les Navajos réussissent tant bien que mal à préserver leur culture.
Les Navajos constituent la société
amérindienne certainement la plus étudiée de toute l’Amérique du Nord. Les
anthropologues américains et étrangers se sont longuement intéressés aux
coutumes et aux habitudes de ce peuple. Cependant, peu d’entre eux ont souligné
l’existence des berdaches. Certains ont négligé le phénomène, d’autres l’ont
volontairement ignoré. W. W. Hill demeure encore aujourd’hui la référence
principale : son court article de 1935 procure un excellent aperçu des
conditions dans lesquelles ils évoluent (9). Dans son ouvrage de 1986, Walter
L. Williams examine de façon éclairée le berdachisme à travers les sociétés
amérindiennes d’Amérique du Nord, tout en s’arrêtant sur des exemples
concernant précisément les Navajos (10). Pour comprendre leur société dans son
ensemble, il faudra donc s’en remettre à des ouvrages où les berdaches sont
complètement absents afin de dresser un portrait de la place qu’ils y occupent.
Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton ont étudié la société navajo dans les
années quarante (11) et Dane et Mary Roberts Coolidge
dans les années trente (12). À cela se superposent les études du berdachisme à
travers toutes les sociétés amérindiennes, travaux qui serviront davantage à
notre interprétation du phénomène.
À l’aide de cette littérature, il
devient ainsi possible de comprendre quelle position tiennent les berdaches
dans le monde des Navajos. Différentes facettes de leur société sont en mesure
de révéler ce rôle. Il faut d’abord considérer l’importance que la mythologie
possède dans leur existence, puis le rôle central occupé par le sacré. La
participation des berdaches dans la vie économique et sociale vient
inévitablement compléter ce tableau.
A. Le
sauveur mythique
Comme dans la plupart des sociétés
humaines, les Navajos possèdent des récits et des mythes racontant la création
de leur univers et de leur peuple, justifiant ainsi leur existence et apportant
des réponses à ce qui leur semble inexplicable. Certains mythes sont récités
seulement pour le plaisir : ils font rire et ont une morale légère. C’est
le cas par exemple du populaire cycle du Coyote Trotteur. Ces mythes n’ont pas
tout le sérieux et la préséance de celui de la création, le mythe essentiel
pour les Navajos, comme peut l’être la Bible pour les chrétiens. Il existe de
nombreuses versions du récit originel, chaque famille pouvant y ajouter des
éléments à son gré. Cependant, de grandes lignes connues par tous se dégagent.
Ainsi, il existe deux types d’êtres pour les Navajos : ceux du monde dont
ils font aussi partie sont les Gens de la Surface de la Terre, morts et
vivants; leurs ancêtres mythiques sont les Gens Sacrés (13).
Présentant les hommes et les femmes
comme des être égaux, le récit de la création est l’histoire de cinq mondes.
Les premiers êtres, Premier Homme et Première Femme, furent créés en même temps
et de façon égale. Ils s’enfuirent des deux premiers mondes, lugubres et peu
joyeux, pour atteindre le troisième monde. Là vivaient deux jumeaux, Garçon à
la Turquoise et Fille Changeante, appelée parfois Fille à la Coquille Blanche,
les deux premiers berdaches. Premier Homme et Première Femme apprirent
l’agriculture avec l’aide des jumeaux. Après avoir remarqué l’argile dans le
sol, ceux-ci fabriquèrent les premières poteries, des bols, des plats, un seau
et une pipe. Ils découvrirent aussi les roseaux et créèrent le tissage et la
fabrication des paniers. Un message important de cette partie du mythe est que
les humains sont dépendants des inventions des nadle et de leur imagination. Plus loin dans le récit, alors que
Fille Changeante rejoignit la Lune, Garçon à la Turquoise demeura avec le reste
des Gens Sacrés. Lorsque Premier Homme prit conscience que Garçon à la
Turquoise était apte à réaliser tout le travail des femmes, les hommes
quittèrent celles-ci et franchirent la rivière pour s’installer de l’autre
côté. Ils y firent de l’agriculture, semèrent des grains, tandis que Garçon à
la Turquoise cultiva le maïs, cuisina et tissa les vêtements pour les hommes.
Quelques années plus tard, les femmes voulurent apprendre elles aussi à
cultiver le maïs et tous décidèrent qu’il était préférable de vivre ensemble.
Les femmes traversèrent à leur tour la rivière. Lorsqu’une inondation survint,
noyant le pays et menaçant ses habitants, perchés sur le haut des montagnes,
c’est encore une fois l’imagination de Garçon à la Turquoise qui les sauva. À
l’aide d’une énorme tige de roseau creuse, il les fit tous grimper jusqu’au
quatrième monde. Plus tard, Fille Changeante répéta la même opération pour les
amener vers le cinquième monde, le monde des Navajos d’aujourd’hui (14).
Le mythe de la création est beaucoup
plus long que l’extrait présenté ici et rempli de bien d’autres personnages.
Cependant, il est clair que le rôle joué par les berdaches dans la survie des
Gens Sacrés est essentiel et leur confère par le fait même un certain prestige.
Ils sont les sauveurs, mais aussi les fabricants des objets et des techniques
permettant aux Gens de la Surface de la Terre de vivre dans ce monde
aujourd’hui. Fille Changeante possède par ailleurs une place prépondérante dans
les croyances de tous les membres de la société navajo. Tout au long du mythe,
elle leur demeure favorable et offre son aide, contrairement aux autres Gens
Sacrés. En effet, ceux-ci sont respectés en raison de leur puissance et de leur
mystère, voyageant sur les arcs-en-ciel, les rayons de soleil et les éclairs,
mais peuvent à tout moment se retourner contre les Navajos. Outre Fille
Changeante, Garçon à la Turquoise, Premier Homme et Première Femme, il y a
aussi parmi eux deux autres jumeaux, véritables héros victorieux de presque
tous les ennemis, et le Soleil. Il existe également d’autres figures
mythologiques : Ceux-qui-ne-peuvent-parler, comme le Bossu ou le Faiseur
de Pluie; les animaux et les forces naturelles tels Coyote, Homme-Serpent, les
Gens du Vent et les Gens des Éclairs; et les intermédiaires entre les Navajos
et les Gens sacrés comme Grande Mouche et Scarabée du Maïs qui soufflent des
conseils à ceux dans le besoin (15).
Dans une société telle que celle des
Navajos où le monde s’explique par le spirituel, il
est donc intéressant
de constater que
le nadle occupe une place enviable dans le
mythe des
origines. Les Navajos rencontrés par Hill
donnent une idée de leurs sentiments envers le berdache : « Ils savent
tout. Ils peuvent faire à la fois le travail d’un homme et d’une femme. Je
crois que lorsque tous les nadle
seront disparus, ce sera la fin des Navajos» (16). Recevant l’estime de ses
pairs pour son rôle dans la création, il bénéficie aussi du caractère sacré qui
l’entoure.
Le jeune homme devient nadle à un moment précis de sa vie,
souvent suite à un rêve ou une vision, et il le demeurera généralement pour le
reste de ses jours. Peut-être cela lui facilite-t-il la tâche lorsqu'il doit
annoncer cette transformation aux membres de sa famille, mais il est certain
que l’origine spirituelle du changement prévient les velléités de dissuasion de
son entourage. En effet, pour les Navajos, si une personne est différente,
c’est que les esprits l’ont voulu ainsi. Certaines histoires racontent les
mésaventures de ceux ayant forcé des berdaches à ne plus s’habiller avec des
vêtements féminins : ils ont été victimes de mauvais sort ou de faits
malheureux. Des cérémonies publiques peuvent aussi marquer la reconnaissance
par la société de ce changement de statut (17). Par ailleurs, le jeune homme ne
pourrait résister à ce que lui ordonne sa vision ou son rêve. Chez les Navajos,
la spiritualité imprègne entièrement la vie, tellement que les songes sont
considérés avec le plus grand respect, se confondant parfois avec la réalité.
Si de mauvais rêves ne cessent de se répéter, c’est tout le hogan, l’habitation
en bois traditionnelle encore utilisée aujourd’hui (18), qui est détruit et
remplacé par un nouveau construit un peu plus loin, car ils sont probablement
provoqués par des fantômes tentant de ramener avec eux les membres de leur
famille encore vivants en hantant leurs anciennes demeures (19).
Pour les Navajos, le soin particulier
que les esprits portent aux nadle
entoure ceux-ci d’un secret et d’une aura mystique. Bien que tous les chamans
ne soient pas des berdaches, ces derniers bénéficient cependant de leur
proximité avec les esprits et excellent dans la pratique des cérémonies
religieuses et des rites (20), sources considérables d’estime sociale. En
effet, à chaque rite correspond un mythe lié avec celui de la création et
dictant la procédure à suivre pour son accomplissement. La capacité de
connaître par cœur tous ces mythes a énormément de valeur; toutes les autres
habiletés cérémonielles, comme les chants, les danses et la peinture de sable
(21) apportent également du prestige à celui qui les
réalise. Lors des cérémonies où il ramène la santé en faisant des incantations,
le guérisseur devient davantage qu’un mortel : identifié aux êtres
surnaturels, parlant en leur nom, il témoigne ainsi de toute la puissance que
les connaissances spirituelles peuvent apporter (22). Les nadle sont considérés comme
exemplaires dans les psalmodies incantatoires pour guérir la folie et les
maladies ainsi que pour faciliter les naissances (23).
La crainte des fantômes se conjugue
à celle de la sorcellerie pour former un ensemble de peurs se rattachant à la
mort : tout ce qui lui est relié de près ou de loin est terrible. Il est
par exemple dangereux de regarder un cadavre humain ou même animal, sauf si les
bêtes ont été tuées en chassant; les morts sont enterrés le plus rapidement
possible puisqu’ils peuvent revenir sous une forme dangereuse, à l’exception
des nouveau-nés et des personnes décédées à un âge très avancé. Les fantômes
peuvent attaquer les vivants, les chasser, les salir et endommager leurs
vêtements, mais ils sont surtout de mauvais présage et annoncent les désastres
à venir. Les sorciers et sorcières sont tout aussi redoutés. Selon les Navajos,
ils utilisent des poisons, des mauvais sorts ainsi que des plantes narcotiques
pour séduire et obtenir ce qu’ils désirent ou alors ils introduisent de petits
objets dans le corps de leurs victimes. Pour s’en protéger, de grandes
connaissances cérémonielles sont requises : des rites doivent être
pratiqués et il faut savoir faire usage de plantes et de certaines substances.
Si la victime connaît son agresseur, le guérisseur peut alors pratiquer un
cérémonial tel la Danse des Squaw qui est dirigée contre les ennemis. Toutes
les maladies et blessures, tous les accidents et méfaits ont une cause qu’il
faut absolument découvrir et affronter. Dans le but de repousser la mauvaise
chance, il existe une série d’interdits : il faut éviter les arbres
frappés par la foudre, il ne faut jamais tuer de coyotes, d’ours, de serpents,
ne jamais manger de poisson ou d’animaux aquatiques; la viande crue est taboue
et aucun contact sexuel n’est permis entre les membres d’un même clan. Pour les
femmes enceintes ou menstruées, pour les adolescentes ou la personne venant
d’être guérie, ces interdits se multiplient (24).
Guérisseur aux pouvoirs surnaturels, le nadle devient ainsi une personne indispensable dont la présence est
recherchée. Les Navajos réclament souvent son aide spirituelle et il est
associé à la chance, à la longévité et au pouvoir. Lorsqu’il n’est pas un
chaman, il demeure un conseiller pour ceux qui réalisent la cérémonie. Il peut
par exemple être responsable de préparer la nourriture sacrée (25). Lorsqu’il
est lui aussi guérisseur, il peut donner à son patient des émétiques et des
purgatifs en plus de vapeurs d’herbes aromatiques. Il masse les muscles de la
victime et remet chaque os en place en peignant le corps de bas en haut afin de
faire sortir le mal par la bouche. Puis il chante, prie et réalise des
peintures de sable. Tous les gens présents dansent et entonnent toute la nuit
des chants sacrés (26).
Le nadle
occupe donc à l’intérieur de cette société sensible au surnaturel une place
privilégiée : la mythologie lui confère un rôle capital dans la création
et la survie du monde et son aura mystique lui donne l’opportunité de faire
valoir ses talents lors des célébrations. La famille ayant un berdache dans ses
rangs est considérée par elle-même et le reste de la population comme étant
très privilégiée. Sa prospérité et son succès semblent alors assurés et on
prend grand soin du nadle lorsqu’il
est encore jeune. « Un nadle
autour du hogan apportera de la chance et des richesses », a dit l’un des
Navajos qu’a rencontrés Hill (27). Les mythes pouvant être créés dans le but de
rendre compte du monde réel, il est possible de penser que le récit des
origines devrait en fait refléter la situation prévalant dans la société
navajo. Le rôle religieux du berdache est venu confirmer ce point. Sa position
stratégique dans les activités économiques des Navajos pourrait aussi supporter
cette hypothèse.
La présentation des croyances navajos avant toute autre chose
était délibérée : c’est ce qui définit d’abord cette société. Révélant la
place prépondérante des pratiques spirituelles, quelques études ont démontré
que les hommes adultes navajos donnent du quart au tiers de leur temps
« productif » aux rites et les femmes du sixième au cinquième (28).
Les études anthropologiques ou historiques présentent souvent les aspects
politique et économique d’abord pour ensuite s’intéresser à la culture.
Cependant, contrairement à d’autres sociétés, le monde des Navajos n’est pas divisé
en sphères distinctes d’activités. Il n’existe aucun mot dans leur langue
correspondant au concept de « religion » : leur univers est
monolithique. Les rituels sont ainsi liés à l’économie : ils sont réalisés
pour s’assurer de l’abondance de la nourriture, de la bonne santé des gens et
de leur survie. Cependant, l’économie a aussi une finalité spirituelle
puisqu’elle apporte les moyens financiers et matériels pour accomplir ces
cérémonies. En effet, celles-ci sont exécutées seulement lorsque le temps et
l’argent sont disponibles, après les récoltes par exemple (29). C’est dans ce
contexte que s’inscrit la rôle du nadle.
Située entre mille six cents et deux mille mètres d’altitude,
la région où résident les Navajos est rude : des canyons, des roches
volcaniques, des montagnes, quelques arbres comme le pin, le chêne, le tremble
et le sapin composent le paysage. Les communications sont difficiles et
l’agriculture s’y fait tant bien que mal. Sur le plateau du Colorado où l’eau
se fait rare, l’érosion, la destruction due aux guerres et la surpopulation
nuisent à l’économie : 30 % des terres de la réserve peuvent supporter
moins d’un mouton par cinquante acres alors que seulement 20% peuvent en
supporter un par seize acres (30).
L’élevage de moutons et de quelques chèvres constitue la
principale source de revenus pour les Navajos. Par contre, l’agriculture assure
leur subsistance : le maïs et les courges sont les produits de base,
tandis que des haricots, du blé et de l’avoine sont également cultivés dans
certaines régions; quelques fruits apportent un surplus alimentaire et
certaines plantes sont vendues aux guérisseurs pour les cérémonies. Des animaux
sont capturés, notamment pour leur fourrure, comme des lapins et des chiens de
prairie. Certains le sont pour l’alimentation, tels le cerf et l’antilope, et
des oiseaux sont pris pour les rituels. D’autres activités viennent compléter
ce portrait : le tissage et la vente de tapis, objets navajos certainement
les plus connus (31), permettent d’acquérir un revenu supplémentaire, tout
comme la confection de bijoux d’argent. Certains Navajos sont aussi des
travailleurs salariés : d’abord employés par les missionnaires ou comme
guides et interprètes, puis par le gouvernement américain pour l’entretien des
routes, les travaux d’irrigation ou en tant que professeurs. Il existe
également une autre tâche rémunérée: celle de guérisseur. Même s’il n’est pas
très élevé, ce salaire est capital pour l’économie de la famille (32).
Puisqu’il possède des aptitudes spéciales pour les rites et les cérémonies, il
est facile de comprendre pourquoi la présence du nadle peut grandement plaire aux membres de sa famille : il
contribue à augmenter son revenu
Mais ce n’est pas sa seule habileté. Puisqu’il a la force
d’un homme, il peut exécuter des tâches plus difficiles et plus rapidement que
les femmes. Il n’est jamais ralenti ou contraint par les menstruations, jamais
enceinte et n’a pas à s’occuper d’un nouveau-né (33). Les nadle bénéficient d’opportunités
économiques incomparables. Ils prennent généralement les décisions importantes
de la famille et ont le contrôle sur toute la propriété. Ils supervisent le
travail des femmes autour du hogan et donnent les directives des travaux aux
champs. En plus de leurs fonctions religieuses, les berdaches tricotent,
tannent les peaux et fabriquent des mocassins. Ils ont la réputation d’être
d’excellents éleveurs, tisseurs, fabricants de paniers et de poteries. Cet
artisanat leur permet par ailleurs d’accroître leurs revenus par des échanges
avec leurs proches ou d’autres membres de leur clan. Les seules activités
masculines qu’ils n’exercent pas sont la chasse et la guerre, bien que certains
participent aux campagnes en tant que cuisiniers ou soigneurs (34).
Les nadle
sont ainsi des membres de la société navajo pleinement intégrés à
l’organisation religieuse et économique. L’élaboration de leur rôle dans le
mythe de la création s’est probablement réalisé avec le développement
progressif de leur individualité: l’existence, le caractère et les habiletés
des berdaches devaient d’être justifiés dans un cadre sacré. Tout reçoit
effectivement une explication religieuse facilitant sa compréhension et son
insertion dans l’univers des Navajos. Pour compléter la description de cet
univers, l’organisation sociale dans laquelle le nadle évolue doit maintenant être étudiée de plus près.
L’une des principales caractéristiques des nadle est de porter des vêtements féminins.
Encore aujourd’hui, les femmes portent le traditionnel calicot (35) long ou
encore une blouse, souvent avec une longue jupe. Elles portent également une
couverture sur leurs épaules lorsqu’elles sont en public. Les berdaches navajos
ne portent cependant pas que des vêtements de femmes : ils font souvent un
mélange avec les vêtements masculins. Ils peuvent porter par exemple un
pantalon avec une blouse et des bijoux de femme. Seul l’hermaphrodite, le
« vrai nadle », s’habille
entièrement en femme et s’assoie comme elles. De plus, les nadle ont officiellement le statut légal des femmes, la peine pour
leur meurtre étant semblable par exemple. Lorsqu’ils dansent, c’est aussi en
leur compagnie qu’ils le font. Les termes utilisés lorsqu’on leur adresse la
parole sont les mêmes que pour les
autres femmes du même âge et du même lien de parenté (36). Les Navajos
octroient en effet des noms différents pour chacun des membres de leur famille.
Ils n’interpellent donc pas le frère de la mère de la même façon que le frère
du père, tandis que les sœurs de la mère sont souvent appelées elles aussi
« mère ». Ainsi, ils ne se reconnaissent pas à l’aide d’un prénom
spécifique, bien que la plupart en possèdent un depuis l’arrivée des Blancs.
Auparavant, les Navajos ne disposaient pas de nom personnel reconnu par tous.
Seul un nom attribué selon une caractéristique personnelle ou physique les
identifiait en présence de membres d'autres familles, comme Longue-Moustache,
alors qu'ils gardaient secret leur nom de guerre. Des comportements précis sont
aussi adoptés selon la personne avec qui ils se retrouvent. On ne peut agacer
n’importe quel membre de la parenté. À titre d'exemple, le seul qu’il est
possible de taquiner au sujet des filles est le garçon de sa sœur. Par
ailleurs, le frère et la sœur adultes ont énormément d’affection l’un envers
l’autre, mais beaucoup de réserve en ce qui a trait aux contacts physiques.
Quant aux oncles maternels, ils avaient traditionnellement un rôle essentiel
dans l’instruction des enfants, en plus de les encourager et de participer dans
l’arrangement de leur mariage (37). Les nadle possèdent encore cette fonction. Jennie Joe, une
informatrice de Williams, relate qu’ils adorent les enfants et qu’ils sont bons
avec eux. Les bambins aiment les nadle
tout autant et les parents sont contents de l’intérêt qu’ils peuvent ainsi
porter à leurs enfants. Ils sont aussi reconnus comme étant de bons professeurs
en raison de leur intelligence et de leur sensibilité (38).
Tous ces liens sociaux se tissent principalement dans le
hogan. Encore très présentes aujourd’hui sur la réserve, ces habitations de
bois sont les mieux adaptées aux conditions d’existence de la région : les
murs épais protègent des températures extrêmes, le feu au centre diffuse la
chaleur uniformément et chacun a sa place autour de celui-ci. Chaque famille
biologique (nucléaire) possède un hogan, entouré deux ou trois autres
constructions, principalement destinées au rangement ou permettant aux femmes
de travailler à l’abri lorsque la température est mauvaise. Par ailleurs, les
chants de guérison ne peuvent être faits qu’à l’intérieur du hogan, puisqu’il est sacré : les mythes déterminent la
position des gens et des objets à l’intérieur, expliquent pourquoi on doit
placer la porte face au soleil levant et pourquoi les corps des morts doivent
être sortis du hogan par le mur du nord, la direction du mal. Chaque nouveau
hogan est aussi béni par un rite. À l’intérieur, les femmes sont au sud avec
les jeunes enfants et les hommes au nord. Les herbes, la nourriture séchée, les
objets de cérémonies, les fusils, les arcs et les flèches ainsi que les
chapeaux et les vêtements sont suspendus ou rangés à leur place précise.
L’extérieur du hogan est aussi un lieu de travail où les femmes suspendent
leurs vêtements et les ustensiles de cuisine (39). Dans cet espace sacré
bouillonnant de vie, on peut facilement imaginer la présence marquante du nadle, s’affairant autant à des
activités économiques que rituelles.
Le nadle occupe une
place primordiale d’abord dans l’unité économique et sociale de base, la
famille biologique. Celle-ci comprend la femme, son mari et leurs enfants non
mariés. La société navajo est matrilinéaire : c’est à travers les ancêtres
de la mère que la lignée est établie. Un homme peut avoir plusieurs épouses,
les mariages multiples étant souvent associés à un statut économique plus élevé. En effet, il marie fréquemment les sœurs de sa
première femme. Chacune de celles-ci habitant avec ses propres enfants dans des
hogans côte à côte, c’est aussi la famille maternelle
qui détermine la disposition des habitations. Quant à elle, la femme qui a déjà
un enfant lorsqu’elle se marie habite à proximité seulement. Si cet enfant est
une fille, le mari l’épousera aussi lorsqu’elle arrivera à maturité (40). Le nadle peut aussi
se marier, d’habitude avec un homme, mais aussi avec une femme,
particulièrement s’il désire avoir des enfants. Les mariages sont souvent une
nécessité économique : plus la famille
comporte de membres, plus il sera aisé d’accomplir les obligations
nécessaires à la survie. Par ses aptitudes et sa capacité à accomplir un grand
nombre de ces tâches, le nadle est un
compagnon recherché. Cela n’exclut pas la poursuite de relations avec d’autres
hommes hors mariage, mais jamais avec un autre berdache. Ce serait de l’inceste
puisqu’ils sont comme des sœurs. Leur sexualité est en effet soumise aux même règles qui prévalent dans la société navajo,
particulièrement celle qui interdit tout contact sexuel entre n’importe quel
membre d’un même clan (41). Ils sont également tenus de demeurer discrets sur
leurs activités puisque la pudeur est une caractéristique importante chez les
Navajos. Il est mal vu d’être nus devant les autres et on se couche tout
habillés, les relations sexuelles se faisant dans le noir. Les besoins se font
dehors et les bains sont pris lorsque la personne est seule et le hogan vide, bien qu’ils soient rares en raison de la
difficulté à acheminer l’eau (42). Après avoir discuté avec de nombreux
informateurs amérindiens et rencontré plusieurs berdaches, Williams affirme que
ces derniers ont pour la plupart des pratiques homosexuelles, bien qu’ils ne se
marient pas tous avec des hommes ou qu’ils n’ont pas tous de relations extra-maritales avec d’autres hommes (43). L’acte sexuel
pratiqué ordinairement par les nadle
est la sodomie, où ils y tiennent habituellement le rôle passif, accompagné
parfois par la fellation. Bien que la croyance selon laquelle la sodomie entre
hétérosexuels puisse mener à la folie est présente chez les Navajos, elle
disparaît lorsqu’il s’agit d’un nadle (44).
L’influence du berdache dans la
société navajo se fait aussi sentir dans la famille étendue et dans le
regroupement de plusieurs d’entres elles. La famille étendue est constituée
d’une femme âgée, de son mari, de ses enfants non mariés ainsi que de toutes
ses filles mariées avec leurs époux et leurs enfants célibataires. S’ajoutent
parfois à ce noyau de base le vieux père de la femme, ses sœurs sans enfants ou
une nièce célibataire. Quelques familles biologiques peuvent cependant vivre
seules. L’existence de la famille étendue sert principalement à la gestion de
l'élevage et de l'agriculture. De plus, plusieurs de ces familles coopèrent
ensemble lors des semailles, des récoltes et des cérémonies majeures. Dans ce
cas-ci, il semble que ce soit moins des liens du sang que des liens économiques
basés sur la réciprocité (45). C’est donc sur ces entités que le nadle exerce son autorité spirituelle et
matérielle. Comme nous l’avons vu, ils peuvent diriger les semailles et le
travail aux champs en plus d’être parmi les principaux acteurs des cérémonies.
La quantité de boulot qu’ils peuvent accomplir et la façon exemplaire dont ils
le font sont davantage soulignées que le fait que ces activités soient autant féminines
que masculines. Les travaux doivent être faits, peu importe par qui, adultes ou
enfants. Par ailleurs, la division du travail chez les Navajos n’est pas
clairement définie et rigide comme elle peut l’être dans d’autres sociétés.
Habituellement, l’homme construit les clôtures et le hogan,
mais la femme participe tout autant en l’assistant et en isolant les murs. Elle
range l’intérieur, nettoie les ustensiles et les lits, cuisine, agit comme
bouchère, ramasse les céréales et s’occupe des enfants. Cependant, l’homme peut
aussi effectuer toutes ces tâches ou assister sa femme lorsqu’elle est malade
ou pour des occasions spéciales. Aucune gêne n’est ressentie lorsqu’il cuisine
en présence d’autres personnes. Il coupe aussi le bois avec l’aide des enfants
plus âgés, mais tous peuvent en ramasser. Il travaille aux champs et s’occupe
des chevaux, des selles et des chariots, mais au moment où les bêtes mettent
bas et que commence une période plus intense de l’élevage, tous les membres de
la famille y participent. L’homme tanne aussi les peaux et confectionne des
mocassins, tandis que la femme tisse des tapis, fabrique des paniers et des
cruches pendant ses temps libres. Il n’y a donc pas de sphères d’activités
réservées exclusivement à l’un ou l’autre sexe. Chacun participe aux travaux à
l’extérieur et à l’intérieur du hogan, chacun peut
s’occuper des enfants et fabriquer des vêtements ou d’autres objets. Il s’agit
davantage d’une coopération véritable, et le qui-fait-quoi
est variable, il dépend des situations, et il est en même temps un objet de
discussion (46).
Le nadle possède donc un rôle
économique non négligeable : sa force et ses aptitudes lui permettent en
effet de réaliser un grand nombre de tâches, apportant à sa famille des
avantages matériels et monétaires. De la même façon, il participe activement à
la vie familiale. Il convient maintenant de s’interroger sur la nature de cette
intégration sociale.
Kinipai est un nadle rencontré par Hill. Par ses
propos, elle vient confirmer ce qui a été dit au sujet des berdaches
navajos :
A family that has a nadle born into it will be brought riches and succes by that nadle. A person like that will be like a head of the family. Even now I have charge of everything that my family owns. I hope that I will be that way until I die. […] (47).
Kinipai confirme aussi à Hill le rôle
mythique capital joué dans la création et le soin particulier que ses parents
et grands-parents lui ont porté. La position des nadle dans la société navajo semble donc enviable. Ils sont presque
vénérés et ils possèdent un prestige lié à leurs qualités de travailleurs et
d’êtres spirituels en contact direct avec les esprits. Consécration suprême,
ils sont ceux par qui les Gens Sacrés ont survécu, permettant aux Navajos de
vivre encore aujourd’hui. La conclusion la plus hâtive qui pourrait être faite
sur ce phénomène serait d’affirmer que la société navajo est extrêmement
tolérante, que les nadle sont tout
simplement « acceptés » malgré leur « anormalité ».
Cependant, il faut bien comprendre que cette anormalité n’existe pas et qu’il
n’y a aucun besoin chez les Navajos d’accepter ou de tolérer une personne qui
paraît ne pas agir convenablement selon son sexe. En fait, la plus grande liberté
est laissée à chacun de choisir l’identité qui lui plaît. Pour eux, la
personnalité est un tout et on ne peut séparer le corps de l’esprit.
L’intégrité de l’individu et ses droits doivent
prioritairement être respectés, malgré la nécessité d’une certaine
subordination au groupe. Maris et femmes ne tentent jamais de se dominer
mutuellement et la parole des enfants est aussi écoutée (48). Il est donc
naturel que l’individu inspiré par les esprits et les rêves décidant de devenir
un nadle ne rencontre pas d’oppositions
de la part de ses pairs. Ce qu’il est n’appartient qu’à lui. Selon
l’informatrice Jennie Joe,
les parents n’imposeraient pas plus le rôle de berdache à un enfant qu’ils s’y
opposeraient. Devenir nadle pour
l’enfant n’est que le reflet de ce qu’il est naturellement (49). Par ailleurs,
bien que les activités sexuelles soient sujettes à certains tabous et qu’elles
soient tenues secrètes la plupart du temps, le désir n’est pas mal en soi et la
sexualité demeure naturelle et nécessaire. Chez le nadle, ses pratiques homosexuelles font partie de son existence
tout comme sa spiritualité ou ses tâches quotidiennes (50). Ce n’est donc pas
ce trait qui définit principalement son identité. De la même façon, le genre
qui lui est attribué n’est pas associé automatiquement à l’un ou l’autre des
genres biologiques humains, mâle et femelle. Les nadle paraissent plutôt constituer un troisième genre - et les
femmes berdaches un quatrième. Cette pluralité chez les Navajos est d’autant
plus évidente lorsqu’elle est comparée à la construction dichotomique des
genres dans la civilisation occidentale d’aujourd’hui.
III.
Construction des genres
La
civilisation occidentale qui nous intéresse est celle qui se forma
progressivement sous l’influence marquante du christianisme essentiellement
européen, excluant ainsi les différentes tendances - tel les coptes ou les
orthodoxes - possédant leurs propres caractéristiques. Il s’agit donc de la
société s’étendant principalement aujourd’hui à l’Europe et à l’Amérique du
Nord. Brian Snartch en parle de cette façon : « In our mythology […]
and in our everyday social interactions, from the first question we ask about a
newborn to the ways in which we conceptualize the universe, a (gender)
dichotomizing framework is discernible» (51). Cette polarité est annoncée dès la Genèse,
alors qu’Adam et Ève sont les deux seuls êtres humains du paradis,
contrairement aux nadle qui
accompagnent déjà Premier Homme et Première Femme dans le récit de la création
chez les Navajos. Dès les débuts du christianisme, la Bible fut l’objet de
nombreuses interprétations. Aux IIe et IIIe siècles de
notre ère, les pères de l’Église mirent l’accent sur le célibat et avancèrent
l’idée que les relations sexuelles ne devaient avoir lieu que dans le but de
procréer. Au Ve siècle, saint Augustin fut celui qui établit
définitivement ce principe. Le péché de la chair est le résultat de l’expulsion
du paradis d’Adam et Ève : lorsqu’ils constatèrent leur nudité, ils eurent
honte et couvrirent leurs parties génitales. Les actes sexuels viennent donc du
mal et chaque enfant est conçu dans le péché. Seul le mariage transforme l’acte
en une tâche nécessaire, mais dans le seul but de régénérer l’espèce humaine
(52). C’est cette conception de la sexualité que l’Église chrétienne s’emploiera
à mettre en place tout au long du Moyen Âge. Selon cette logique, l’être humain
biologiquement femelle ne peut devenir le partenaire sexuel que d’un mâle.
Aucun autre choix n’est possible. La notion définissant certaines activités
sexuelles comme étant contre nature s’est aussi développée à l’époque
médiévale. Au XIIIe siècle, saint Thomas
d’Aquin a défini comme contraire à la nature la
masturbation, la bestialité, les relations ou les contacts entre les personnes
du même sexe, la sodomie et toute autre activité entre un homme et une femme
n’ayant pas comme objectif la procréation. À cette époque, les lois faisaient
déjà écho à la religion, alors que des sanctions existaient pour les
« crimes contre nature » (53). L’interprétation de passages de la Bible
comme celui-ci a permis cette construction progressive de deux genres:
C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes : car leurs femmes ont changé l’usage naturel en celui qui est contre nature; et de même les hommes, abandonnant l’usage naturel de la femme, se sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres, commettant homme avec homme des choses infâmes, et recevant en eux-mêmes le salaire que méritait leur égarement (54).
L’existence de
cette dualité se constate aussi dans la littérature et l’iconographie
médiévales. L’ouvrage Le régime du corps
met l’accent sur les différences radicales entre le corps des hommes et des
femmes à travers leurs rôles spécifiques. L’homme est l’actif, le producteur de
la semence, alors que la femme est le réceptacle passif. Ainsi, dans les
représentations d’actes sexuels, la femme est toujours sous l’homme, sa peau
d’apparence froide, plus blanche et bleutée que celle de son compagnon (55). Il
n’est donc guère surprenant que les Espagnols qui entrèrent en contact avec les
Navajos au XVIe siècle furent choqués de
l’existence des nadle. Ils lancèrent
un combat effréné contre la sodomie, « scandaleuse parce que sexuellement
inutile : elle répand la semence en vain et détourne ainsi la sexualité de
sa seule fin légitime aux yeux de l’Église » (56).
Aujourd’hui, les comportements
sexuels qui ne s’insèrent pas dans cette finalité ont été classés
« déviants » dans la société occidentale. On retrouve entre autres
dans ce groupe les homosexuels, les travestis et les transsexuels. Plusieurs
anthropologues ont tenté de rapprocher ces identités sexuelles occidentales aux
berdaches. Cependant, nous adoptons la position de Snartch :
aucune d’entre elles ne leur convient (57). Le berdachisme
a d’abord été vu comme une homosexualité institutionnalisée : ce statut
particulier aurait été officiellement reconnu par la société parce qu’il
comportait des avantages et aurait ainsi constitué le choix de vie logique de
l’homosexuel. Pourtant, comme nous l’avons vu, les comportements homosexuels
sont variables et secondaires chez le nadle,
ne précipitant en rien la décision de devenir berdache (58). D’autres
anthropologues, dont Hill lui-même, les ont considérés comme des travestis.
Cependant, le nadle ne s’habille
jamais entièrement en femme et les activités qu’il pratique sont autant celles
de la femme que de l’homme, la chasse et la guerre exceptées. Mais il conserve
également des activités propres à lui seul, comme son rôle d’éducateur auprès
des jeunes et celui de médiateur entre les hommes et les femmes. Il est aussi
exclu du transsexualisme puisque sa position n’inclut aucun sentiment de
malaise dans un corps d’homme qui le ferait passer au genre féminin, pas plus
que de transformation physiologique. La notion plus récente qui en fait un
« gender crosser », passant d’un genre à
l’autre, est également inadéquate puisque les nadle sont différents de ces deux pôles. Bien que se rapprochant
davantage de la femme, il s’en distingue tout de même: il ne peut porter
d’enfants ni allaiter, il transporte des charges lourdes, des provisions, des
malades, et il est parfois amené à la guerre pour soigner les blessés et
s’occuper du camp. Il a été considéré à la limite comme un mélange d’homme et
de femme, pourtant des aspects de son identité ne proviennent ni de l’un ni de
l’autre. Le nadle s’avère être un
être unique possédant ses propres comportements et sa propre identité,
constituant donc en lui-même un genre. Les tentatives pour faire entrer le
berdachisme dans les catégories présentes dans la civilisation occidentale
reflètent la construction générique dichotomique qui la caractérise.
L’homosexualité, le travestisme et le transsexualisme impliquent à l’origine le
non respect ou le non conformisme d’un individu à des comportements associés à
deux genres « officiels » construits culturellement depuis deux mille
ans. Le berdache quant à lui n’enfreint aucune règle. Selon Williams,
l’androgyne est en Occident le mot qui le définirait le mieux puisqu’il
implique un certain mélange des genres féminin et masculin ainsi que
l’existence d’un troisième genre, tout en conservant une ambiguïté sexuelle et
mystique (59).
Conclusion
La société des Navajos compte parmi
ses membres un être unique et des plus respecté. La mythologie est claire sur
ce point : sans l’aide des nadle,
aucune vie n’aurait été possible pour les Gens Sacrés. De plus, puisque les
esprits ont pris le soin de lui dicter personnellement la conduite qu’il devait
suivre dans sa vie, le nadle est sacré. Ses talents de guérison et d’incantation rehaussent
encore davantage son prestige et font de lui un membre influent de la famille.
Il exerce également un rôle prépondérant dans la vie économique de son groupe
en accomplissant de nombreuses tâches et en procurant des revenus supplémentaires
par son salaire de guérisseur ainsi que par la vente et l’échange des produits
qu’il fabrique. En se mariant ou en s’occupant des enfants de la famille, le nadle s’implique aussi dans la vie
sociale. Cette intégration totale n’est possible que par le respect de son
individualité. Il devient dès lors un être humain possédant ses propres
comportements et sa propre identité. L’impossibilité de ranger le berdachisme
dans une catégorie occidentale, sous-entendant l’existence de deux genres
seulement, semble indiquer que le nadle
constitue un genre distinct.
On peut s’interroger sur les raisons
de l’existence du berdachisme chez un peuple comme les Navajos et de son
absence dans la société occidentale. La différenciation entre les hommes et les
femmes pourrait être un facteur. « In societies with low status for
women, a male who would want to give up his dominant position would be seen as
crazy. But where women have high status, there is no lowering of social role
for a male to move in a feminine direction » (60), affirme Williams. Chez les Navajos, la ligne n’est
pas clairement tracée entre les rôles féminin et masculin, et bien que les
hommes soient considérés comme les chefs, les femmes influencent généralement
la prise de toutes les décisions. De plus, une étude quantitative a démontré
que le berdachisme n’a pas tendance à se retrouver dans les sociétés mettant
l’accent sur la différence entre les hommes et les femmes. Les Navajos
reçoivent 3 points sur un maximum de 7, zéro constituant le pointage des sociétés
ayant le moins de différenciation. La moyenne des peuples amérindiens où le
berdachisme est présent est de 2,5 et celle de ceux où il ne l’est pas est de
4.3 (61).
Le peuple des Navajos et la société
occidentale sont opposés sur bien des aspects : l’étude de leur sexualité
vient le confirmer. Cependant, il ne faut pas considérer que ce contraste met
en relief une situation préférable à une autre. Le berdachisme, insaisissable
lorsque éloigné de son contexte socioculturel, n’est que le reflet de l’incommensurable
et surprenante diversité humaine.
1. Le terme
« berdache » vient du français « bardache », utilisé
autrefois pour désigner indifféremment l’homosexuel, le travesti,
l’hermaphrodite, le bisexuel et même selon le Littré, le mignon ou le giton.
2. Voir la
carte de l’Annexe, p. 21.
3. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, The Navaho. New York, The Natural History Library, 1962 (1946), p.
23 et 33.
4.
Jean-Louis Rieupeyrout,
Histoire des Navajos : Une saga
indienne 1540-1990, Paris, Albin Michel, 1991, p. 34-36.
5. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 35-39.
6.
Ibid., p. 39-40.
7. Jean-Louis Rieupeyrout,
op. cit., p. 169-170.
8. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 41-43.
9. W. W. Hill, « The Status of the Hermaphrodite and Tranvestite in
Navaho Culture », American
Anthropologist, 37, 1935, p. 273-279.
10. Walter L. Williams, The Spirit
and the Flesh : Sexual Diversity in American Indian Culture, Boston,
Beacon Press, 1986, 344 p.
11. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit.
12. Dane Coolidge et Mary Roberts Coolidge, The Navajo Indians, Boston & New York, The Riverside Press
Company, 1930, 316 p.
13. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 194-196.
14. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 19-20.
15. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 180-183.
16. Traduction libre.
W. W. Hill, op. cit., p. 274.
17. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 22-30.
18. Voir les
différents modèles de hogans, Annexe p. 22.
19. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 204.
20. W. W. Hill, op. cit., p.
275.
21. La
peinture de sable (sandpainting
et souvent drypainting)
est surtout l’expression graphique d’une prière, tracée dans une couche de
sable. Chaque rite possède son motif choisi en fonction de la maladie à guérir.
Il en existerait plus de cinq cents différents. Jean-Louis Rieupeyrout,
op. cit., p. 317. Voir également Annexe,
p.23
22. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 229-231.
23. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 35.
24. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 184-188 et 201-202.
25. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 36-38.
26.
Dane Coolidge et Mary Roberts Coolidge, op. cit., p. 150-151.
27. Traduction libre. W. W . Hill, op. cit., p. 274.
28. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 225.
29. Ibid., p.
178-179 et 226.
30. Ces
chiffres sont pour les années 1940. Ibid.,
p. 45-50.
31. Voir
Annexe, p. 23.
32. Clyde Kluckhohn, Dorothea Leighton, op.
cit., p. 53-61.
33. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 58.
34. W. W. Hill, op. cit., p.
275.
35. Le
calicot est un long vêtement coloré fait de coton ayant des motifs imprimés sur
l’un des côtés.
36. W. W. Hill, op. cit., p.
275.
37. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op.cit., p. 104-105.
38. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 54-55.
39. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 87-91.
40. Ibid., p. 100-101.
41. W. W. Hill, op. cit., p. 276 et Walter L. Williams, op. cit., p. 91-95.
42. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 91.
43. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 105.
44. W. W. Hill, op. cit., p.
276.
45. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 102 et 109-110.
46. Ibid., p. 94-95.
47. W. W. Hill, op. cit., p.
278.
48. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 309-310.
49. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 49.
50. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 316 et Walter L. Williams, op. cit., p. 123.
51. Brian Snartch, « Neither Man nor Woman : Berdache – A Case
for a Non-Dichotomous Gender Construction », Anthropologica, 34, 1992, p. 106.
52. Vern L. Bullough et James Brundage, Sexual Practices and the Medieval Church, Buffalo, Prometheus
Books, 1982, p. 3 et 9-12.
53. Ibid., p. 55-65.
54. Rom 1 : 26-27.
55. Michael Camille, « Manuscript Illumination and the Art of Copulation »,
dans Constructng Medieval Sexuality,
Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997, p. 66.
56. Pierre Ragon, Les amours
indiennes ou l’imaginaire du conquistador, Paris, Armand Colin, 1992, p.
52.
57. Son
argumentation est élaborée dans l’étude citée plus haut.
58. Cette
position est aussi adoptée par Charles Callender et
Lee M. Kochems, « The North
American Berdache », Current Anthropology, 24, 4, août-octobre
1983, p. 454-455.
59. Walter L. Williams, op. cit.,
p. 83.
60. Ibid., p. 66.
61. Les
critères considérés étaient par exemple le mode de succession, l’assistance du
père à l’accouchement ou la prise des repas ensemble. Chaque société recevait
un point pour chaque critère où la différence entre les sexes était marquée.
Pour la méthodologie et les résultats complets, voir Robert L. Munroe, John W. M. Whiting et
David J. Hally, « Institutionalized
Male Tranvestism and Sex
Distinctions », American Anthropologist,
71, 1, 1969, p. 87-91.
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