Le berdachisme chez les Navajos: La construction d'un genre

(Sylvie LeBel 1999 Copyright Tous droits réservés)




 

L’étude de l’homosexualité dans différentes sociétés met en relief de la diversité culturelle humaine. Déclarée pour les uns, taboue pour d’autres, l’homosexualité se manifeste parfois sous forme de phénomènes complexes, intimement liés à l’organisation d’une société sur tous ses plans. En étudiant de près la sexualité des Navajos, on y découvre une intrigante singularité. Il semble en effet exister un groupe d’individus homosexuels semblant parfaitement intégrés à la société navajo. Ce sont les berdaches (1), appelés nadle chez les Navajos, « celui qui s’est transformé ». Ils existaient probablement dès l'apparition de ce peuple aux États-Unis il y a plus de mille ans. Le berdachisme était répandu dans de nombreux endroits en Amérique du Nord, et les explorateurs français, anglais et espagnols du XVIe siècle ne cachèrent guère leur surprise lorsqu’ils virent ces hommes habillés en femmes. En effet, l’une des principales caractéristiques du berdache est de porter des vêtements féminins et d’accomplir plusieurs tâches attribuées généralement aux femmes. Bien que les hermaphrodites soient généralement des berdaches, l’opposé est absolument faux, contrairement à ce que pensèrent d’abord les explorateurs. Les Navajos utilisent le même mot dans les deux cas, bien qu’ils distinguent l’hermaphrodite en l’appelant le « vrai nadle ». Leur position dans la société est la même et il ne sera fait ici aucune distinction entre les deux. Quant aux femmes nadle, elles existent aussi, souvent rangées sous le nom générique d’ « Amazones ». Cependant, peu d’informations sont disponibles à leur sujet et on suppose généralement qu’elles occupent une position équivalente à celle des berdaches masculins. Nous nous intéresserons donc aux hommes berdaches chez les Navajos.

 

Les Navajos vivent aujourd’hui au sud-ouest des États-Unis dans un territoire à cheval sur le Nouveau-Mexique, l’Arizona, l’Utah et le Colorado (2). Leur histoire permet de comprendre l'origine et le cheminement de leur société jusqu'à aujourd'hui. L'examen de celle-ci sous plusieurs aspects devient alors impératif afin de saisir comment le berdachisme s’y inscrit et de quelle façon les nadle peuvent constituer un groupe à part entière. Cette description permettra dès lors d’avancer une interprétation de ce phénomène, mise en relief par la comparaison avec une société radicalement différente, la civilisation occidentale.


I. Synthèse de l'histoire du peuple Navajo

L’histoire des Navajos fut marquée par de nombreux déplacements et de nombreuses rencontres. Les principales sources d’information concernant la période précédant le XVIe siècle demeurent les mythes navajos relatant la création du monde. Il est par exemple possible d’y retracer quelques lieux réels correspondant à leur habitat actuel. D’autres indications sur leur origine sont révélées par leur langue : on y retrouve en effet des éléments suggérant un environnement davantage nordique que celui du sud-ouest des États-Unis. De plus, une certaine parenté linguistique existe avec des peuples du nord-ouest canadien, plus précisément avec le groupe athabascan, originaire de la région du lac Athabasca au Canada. Il y aurait ainsi eu une migration des Navajos, probablement aux alentours de l’an mille (3). L’archéologie permet également de découvrir leur présence dans le sud-ouest américain à l’aide d’artefacts retrouvés sur quelques sites, traces révélatrices éparpillées à travers celles d’une autre civilisation déjà bien ancrée et florissante, les Anasazis. En effet, des fragments de poterie à fond conique ainsi que des restes de huttes à l’apparence provisoire et parfois isolées laissent croire qu’une population se serait progressivement sédentarisée dans cette région. Lorsqu'une partie des peuples athapasques se séparèrent et descendirent vers le sud, ils intégrèrent plusieurs traits culturels des peuples qu’ils rencontrèrent. À leur arrivée au Nouveau-Mexique, ils empruntèrent aussi de nombreuses techniques au peuple des Pueblos. Les premières véritables preuves de l’établissement des Navajos furent données par la dendrochronologie, c’est-à-dire l’étude des anneaux des arbres. On sait par exemple que Gobernador Canyon était occupé entre 1491 et 1541 (4).

 

Durant la période allant de 1626 à 1846, appelée communément époque hispano-mexicaine et marquée par l’arrivée des Espagnols sur le territoire, la vie des Navajos subit plusieurs modifications. Les contacts avec les Pueblos s’intensifièrent, plusieurs de ceux-ci s’étant réfugiés chez les Navajos après une rébellion contre la domination espagnole. Ils amenèrent avec eux l’art de la poterie peinte et du tissage, et ils introduisirent plusieurs technologies européennes. C’est sur l’économie que s’opérèrent les plus grands changements, surtout en raison de l’arrivée d’animaux domestiques. Les moutons et les chèvres procurèrent une plus grande quantité de nourriture, favorisant la croissance de la population. Ils fournirent également de nouveaux produits comme la laine et les tissus, donnant aux Navajos la possibilité de réaliser des échanges et d’acquérir des outils de métal ou d’autres biens manufacturés. La mention la plus ancienne concernant les Navajos se retrouve dans le rapport d’un missionnaire franciscain datant de 1626. Un peu plus tard, un autre franciscain, le frère Benavides, donna une description plus détaillée de ce peuple. On apprend dans ces écrits que les Navajos étaient de véritables agriculteurs à cette époque, ayant pratiquement abandonné le nomadisme. Les rapports de 1706 à 1743 au vice-roi espagnol du Mexique révèlent qu’ils vivaient en petites communautés, que l’agriculture constituait la base de leur économie et qu’ils possédaient quelques chèvres, moutons et chevaux obtenus des Européens. Les références aux Navajos sont nombreuses à partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu’au début du XIXe siècle, mais elles concernent davantage les conflits militaires contre les Espagnols que le mode de vie amérindien (5).

 

Remportant la guerre contre le Mexique, les États-Unis prirent possession de leurs nouveaux territoires englobant celui des Navajos en août 1846. Les quinze années suivantes furent marquées par des opérations militaires sur leurs terres, par l’installation d’avant-postes armés et par des incidents de toutes sortes. En 1862, alors que les Américains étaient aux prises avec la guerre civile entre les états du nord et du sud, les Navajos et d’autres peuples amérindiens en profitèrent pour mener de nombreux raids contre les habitations sur le Rio Grande. Les États-Unis répliquèrent en 1863 par le pillage et la destruction de leur territoire (6). En 1864, des milliers de Navajos affamés se rendirent volontairement aux Américains. Le 4 mars débuta ce qui restera dans les mémoires sous le nom de « Longue marche ». Partant de Fort Defiance, deux mille quatre cents Navajos prirent la route jusqu’à Fort Summer, en franchissant de quinze à vingt kilomètres par jour, suivis de trente chariots, de quatre cent soixante-treize chevaux et de trois cents moutons et chèvres (7). En tout, huit milles Navajos y furent détenus prisonniers dans des conditions misérables, constituant l’une des périodes les plus dures de toute leur histoire. En 1868, ils retournèrent sur leurs terres, transformées en réserve. Une période assez prospère suivit, en dépit des difficultés que les Navajos rencontrèrent en recommençant entièrement leur vie. Dans les années 1870, un nouveau venu vint encore une fois déranger leur habitat : le chemin de fer. L’installation des blancs tout autour de la réserve marqua le début des pressions, des tensions et des contestations revendicatives à propos des terres et de la notion de propriété. Plusieurs lois modifièrent successivement la superficie de leur territoire jusqu’à récemment, tandis que la pénétration blanche ne cessa de s’intensifier (8).

 

Aujourd’hui, les Navajos constituent le groupe amérindien le plus populeux des États-Unis, soit environ cent mille individus. La réserve et les terres concédées par le gouvernement américain au Nouveau-Mexique, au Colorado, en Arizona et dans le sud de l’Utah ont une superficie totale de soixante quatre mille kilomètres carrés. Habitant pour la plupart dans cette réserve, les Navajos réussissent tant bien que mal à préserver leur culture.

 

II. Le nadle et le monde des Navajos

Les Navajos constituent la société amérindienne certainement la plus étudiée de toute l’Amérique du Nord. Les anthropologues américains et étrangers se sont longuement intéressés aux coutumes et aux habitudes de ce peuple. Cependant, peu d’entre eux ont souligné l’existence des berdaches. Certains ont négligé le phénomène, d’autres l’ont volontairement ignoré. W. W. Hill demeure encore aujourd’hui la référence principale : son court article de 1935 procure un excellent aperçu des conditions dans lesquelles ils évoluent (9). Dans son ouvrage de 1986, Walter L. Williams examine de façon éclairée le berdachisme à travers les sociétés amérindiennes d’Amérique du Nord, tout en s’arrêtant sur des exemples concernant précisément les Navajos (10). Pour comprendre leur société dans son ensemble, il faudra donc s’en remettre à des ouvrages où les berdaches sont complètement absents afin de dresser un portrait de la place qu’ils y occupent. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton ont étudié la société navajo dans les années quarante (11) et Dane et Mary Roberts Coolidge dans les années trente (12). À cela se superposent les études du berdachisme à travers toutes les sociétés amérindiennes, travaux qui serviront davantage à notre interprétation du phénomène.

 

À l’aide de cette littérature, il devient ainsi possible de comprendre quelle position tiennent les berdaches dans le monde des Navajos. Différentes facettes de leur société sont en mesure de révéler ce rôle. Il faut d’abord considérer l’importance que la mythologie possède dans leur existence, puis le rôle central occupé par le sacré. La participation des berdaches dans la vie économique et sociale vient inévitablement compléter ce tableau.

 

A. Le sauveur mythique

Comme dans la plupart des sociétés humaines, les Navajos possèdent des récits et des mythes racontant la création de leur univers et de leur peuple, justifiant ainsi leur existence et apportant des réponses à ce qui leur semble inexplicable. Certains mythes sont récités seulement pour le plaisir : ils font rire et ont une morale légère. C’est le cas par exemple du populaire cycle du Coyote Trotteur. Ces mythes n’ont pas tout le sérieux et la préséance de celui de la création, le mythe essentiel pour les Navajos, comme peut l’être la Bible pour les chrétiens. Il existe de nombreuses versions du récit originel, chaque famille pouvant y ajouter des éléments à son gré. Cependant, de grandes lignes connues par tous se dégagent. Ainsi, il existe deux types d’êtres pour les Navajos : ceux du monde dont ils font aussi partie sont les Gens de la Surface de la Terre, morts et vivants; leurs ancêtres mythiques sont les Gens Sacrés (13).

 

Présentant les hommes et les femmes comme des être égaux, le récit de la création est l’histoire de cinq mondes. Les premiers êtres, Premier Homme et Première Femme, furent créés en même temps et de façon égale. Ils s’enfuirent des deux premiers mondes, lugubres et peu joyeux, pour atteindre le troisième monde. Là vivaient deux jumeaux, Garçon à la Turquoise et Fille Changeante, appelée parfois Fille à la Coquille Blanche, les deux premiers berdaches. Premier Homme et Première Femme apprirent l’agriculture avec l’aide des jumeaux. Après avoir remarqué l’argile dans le sol, ceux-ci fabriquèrent les premières poteries, des bols, des plats, un seau et une pipe. Ils découvrirent aussi les roseaux et créèrent le tissage et la fabrication des paniers. Un message important de cette partie du mythe est que les humains sont dépendants des inventions des nadle et de leur imagination. Plus loin dans le récit, alors que Fille Changeante rejoignit la Lune, Garçon à la Turquoise demeura avec le reste des Gens Sacrés. Lorsque Premier Homme prit conscience que Garçon à la Turquoise était apte à réaliser tout le travail des femmes, les hommes quittèrent celles-ci et franchirent la rivière pour s’installer de l’autre côté. Ils y firent de l’agriculture, semèrent des grains, tandis que Garçon à la Turquoise cultiva le maïs, cuisina et tissa les vêtements pour les hommes. Quelques années plus tard, les femmes voulurent apprendre elles aussi à cultiver le maïs et tous décidèrent qu’il était préférable de vivre ensemble. Les femmes traversèrent à leur tour la rivière. Lorsqu’une inondation survint, noyant le pays et menaçant ses habitants, perchés sur le haut des montagnes, c’est encore une fois l’imagination de Garçon à la Turquoise qui les sauva. À l’aide d’une énorme tige de roseau creuse, il les fit tous grimper jusqu’au quatrième monde. Plus tard, Fille Changeante répéta la même opération pour les amener vers le cinquième monde, le monde des Navajos d’aujourd’hui (14).

 

Le mythe de la création est beaucoup plus long que l’extrait présenté ici et rempli de bien d’autres personnages. Cependant, il est clair que le rôle joué par les berdaches dans la survie des Gens Sacrés est essentiel et leur confère par le fait même un certain prestige. Ils sont les sauveurs, mais aussi les fabricants des objets et des techniques permettant aux Gens de la Surface de la Terre de vivre dans ce monde aujourd’hui. Fille Changeante possède par ailleurs une place prépondérante dans les croyances de tous les membres de la société navajo. Tout au long du mythe, elle leur demeure favorable et offre son aide, contrairement aux autres Gens Sacrés. En effet, ceux-ci sont respectés en raison de leur puissance et de leur mystère, voyageant sur les arcs-en-ciel, les rayons de soleil et les éclairs, mais peuvent à tout moment se retourner contre les Navajos. Outre Fille Changeante, Garçon à la Turquoise, Premier Homme et Première Femme, il y a aussi parmi eux deux autres jumeaux, véritables héros victorieux de presque tous les ennemis, et le Soleil. Il existe également d’autres figures mythologiques : Ceux-qui-ne-peuvent-parler, comme le Bossu ou le Faiseur de Pluie; les animaux et les forces naturelles tels Coyote, Homme-Serpent, les Gens du Vent et les Gens des Éclairs; et les intermédiaires entre les Navajos et les Gens sacrés comme Grande Mouche et Scarabée du Maïs qui soufflent des conseils à ceux dans le besoin (15).

 

Dans une société telle que celle des Navajos où le monde s’explique par le spirituel, il est donc intéressant de constater que le nadle occupe une place enviable dans le mythe des

origines. Les Navajos rencontrés par Hill donnent une idée de leurs sentiments envers le berdache : « Ils savent tout. Ils peuvent faire à la fois le travail d’un homme et d’une femme. Je crois que lorsque tous les nadle seront disparus, ce sera la fin des Navajos» (16). Recevant l’estime de ses pairs pour son rôle dans la création, il bénéficie aussi du caractère sacré qui l’entoure.

 

B. Le sacré et le nadle chez les Navajos

Le jeune homme devient nadle à un moment précis de sa vie, souvent suite à un rêve ou une vision, et il le demeurera généralement pour le reste de ses jours. Peut-être cela lui facilite-t-il la tâche lorsqu'il doit annoncer cette transformation aux membres de sa famille, mais il est certain que l’origine spirituelle du changement prévient les velléités de dissuasion de son entourage. En effet, pour les Navajos, si une personne est différente, c’est que les esprits l’ont voulu ainsi. Certaines histoires racontent les mésaventures de ceux ayant forcé des berdaches à ne plus s’habiller avec des vêtements féminins : ils ont été victimes de mauvais sort ou de faits malheureux. Des cérémonies publiques peuvent aussi marquer la reconnaissance par la société de ce changement de statut (17). Par ailleurs, le jeune homme ne pourrait résister à ce que lui ordonne sa vision ou son rêve. Chez les Navajos, la spiritualité imprègne entièrement la vie, tellement que les songes sont considérés avec le plus grand respect, se confondant parfois avec la réalité. Si de mauvais rêves ne cessent de se répéter, c’est tout le hogan, l’habitation en bois traditionnelle encore utilisée aujourd’hui (18), qui est détruit et remplacé par un nouveau construit un peu plus loin, car ils sont probablement provoqués par des fantômes tentant de ramener avec eux les membres de leur famille encore vivants en hantant leurs anciennes demeures (19).

Pour les Navajos, le soin particulier que les esprits portent aux nadle entoure ceux-ci d’un secret et d’une aura mystique. Bien que tous les chamans ne soient pas des berdaches, ces derniers bénéficient cependant de leur proximité avec les esprits et excellent dans la pratique des cérémonies religieuses et des rites (20), sources considérables d’estime sociale. En effet, à chaque rite correspond un mythe lié avec celui de la création et dictant la procédure à suivre pour son accomplissement. La capacité de connaître par cœur tous ces mythes a énormément de valeur; toutes les autres habiletés cérémonielles, comme les chants, les danses et la peinture de sable (21) apportent également du prestige à celui qui les réalise. Lors des cérémonies où il ramène la santé en faisant des incantations, le guérisseur devient davantage qu’un mortel : identifié aux êtres surnaturels, parlant en leur nom, il témoigne ainsi de toute la puissance que les connaissances spirituelles peuvent apporter (22). Les nadle sont considérés comme exemplaires dans les psalmodies incantatoires pour guérir la folie et les maladies ainsi que pour faciliter les naissances (23).

 

La crainte des fantômes se conjugue à celle de la sorcellerie pour former un ensemble de peurs se rattachant à la mort : tout ce qui lui est relié de près ou de loin est terrible. Il est par exemple dangereux de regarder un cadavre humain ou même animal, sauf si les bêtes ont été tuées en chassant; les morts sont enterrés le plus rapidement possible puisqu’ils peuvent revenir sous une forme dangereuse, à l’exception des nouveau-nés et des personnes décédées à un âge très avancé. Les fantômes peuvent attaquer les vivants, les chasser, les salir et endommager leurs vêtements, mais ils sont surtout de mauvais présage et annoncent les désastres à venir. Les sorciers et sorcières sont tout aussi redoutés. Selon les Navajos, ils utilisent des poisons, des mauvais sorts ainsi que des plantes narcotiques pour séduire et obtenir ce qu’ils désirent ou alors ils introduisent de petits objets dans le corps de leurs victimes. Pour s’en protéger, de grandes connaissances cérémonielles sont requises : des rites doivent être pratiqués et il faut savoir faire usage de plantes et de certaines substances. Si la victime connaît son agresseur, le guérisseur peut alors pratiquer un cérémonial tel la Danse des Squaw qui est dirigée contre les ennemis. Toutes les maladies et blessures, tous les accidents et méfaits ont une cause qu’il faut absolument découvrir et affronter. Dans le but de repousser la mauvaise chance, il existe une série d’interdits : il faut éviter les arbres frappés par la foudre, il ne faut jamais tuer de coyotes, d’ours, de serpents, ne jamais manger de poisson ou d’animaux aquatiques; la viande crue est taboue et aucun contact sexuel n’est permis entre les membres d’un même clan. Pour les femmes enceintes ou menstruées, pour les adolescentes ou la personne venant d’être guérie, ces interdits se multiplient (24).

 

Guérisseur aux pouvoirs surnaturels, le nadle devient ainsi une personne indispensable dont la présence est recherchée. Les Navajos réclament souvent son aide spirituelle et il est associé à la chance, à la longévité et au pouvoir. Lorsqu’il n’est pas un chaman, il demeure un conseiller pour ceux qui réalisent la cérémonie. Il peut par exemple être responsable de préparer la nourriture sacrée (25). Lorsqu’il est lui aussi guérisseur, il peut donner à son patient des émétiques et des purgatifs en plus de vapeurs d’herbes aromatiques. Il masse les muscles de la victime et remet chaque os en place en peignant le corps de bas en haut afin de faire sortir le mal par la bouche. Puis il chante, prie et réalise des peintures de sable. Tous les gens présents dansent et entonnent toute la nuit des chants sacrés (26).

 

Le nadle occupe donc à l’intérieur de cette société sensible au surnaturel une place privilégiée : la mythologie lui confère un rôle capital dans la création et la survie du monde et son aura mystique lui donne l’opportunité de faire valoir ses talents lors des célébrations. La famille ayant un berdache dans ses rangs est considérée par elle-même et le reste de la population comme étant très privilégiée. Sa prospérité et son succès semblent alors assurés et on prend grand soin du nadle lorsqu’il est encore jeune. « Un nadle autour du hogan apportera de la chance et des richesses », a dit l’un des Navajos qu’a rencontrés Hill (27). Les mythes pouvant être créés dans le but de rendre compte du monde réel, il est possible de penser que le récit des origines devrait en fait refléter la situation prévalant dans la société navajo. Le rôle religieux du berdache est venu confirmer ce point. Sa position stratégique dans les activités économiques des Navajos pourrait aussi supporter cette hypothèse.

 

La présentation des croyances navajos avant toute autre chose était délibérée : c’est ce qui définit d’abord cette société. Révélant la place prépondérante des pratiques spirituelles, quelques études ont démontré que les hommes adultes navajos donnent du quart au tiers de leur temps « productif » aux rites et les femmes du sixième au cinquième (28). Les études anthropologiques ou historiques présentent souvent les aspects politique et économique d’abord pour ensuite s’intéresser à la culture. Cependant, contrairement à d’autres sociétés, le monde des Navajos n’est pas divisé en sphères distinctes d’activités. Il n’existe aucun mot dans leur langue correspondant au concept de « religion » : leur univers est monolithique. Les rituels sont ainsi liés à l’économie : ils sont réalisés pour s’assurer de l’abondance de la nourriture, de la bonne santé des gens et de leur survie. Cependant, l’économie a aussi une finalité spirituelle puisqu’elle apporte les moyens financiers et matériels pour accomplir ces cérémonies. En effet, celles-ci sont exécutées seulement lorsque le temps et l’argent sont disponibles, après les récoltes par exemple (29). C’est dans ce contexte que s’inscrit la rôle du nadle.

 

C. Le nadle comme agent économique

Située entre mille six cents et deux mille mètres d’altitude, la région où résident les Navajos est rude : des canyons, des roches volcaniques, des montagnes, quelques arbres comme le pin, le chêne, le tremble et le sapin composent le paysage. Les communications sont difficiles et l’agriculture s’y fait tant bien que mal. Sur le plateau du Colorado où l’eau se fait rare, l’érosion, la destruction due aux guerres et la surpopulation nuisent à l’économie : 30 % des terres de la réserve peuvent supporter moins d’un mouton par cinquante acres alors que seulement 20% peuvent en supporter un par seize acres (30).

 

L’élevage de moutons et de quelques chèvres constitue la principale source de revenus pour les Navajos. Par contre, l’agriculture assure leur subsistance : le maïs et les courges sont les produits de base, tandis que des haricots, du blé et de l’avoine sont également cultivés dans certaines régions; quelques fruits apportent un surplus alimentaire et certaines plantes sont vendues aux guérisseurs pour les cérémonies. Des animaux sont capturés, notamment pour leur fourrure, comme des lapins et des chiens de prairie. Certains le sont pour l’alimentation, tels le cerf et l’antilope, et des oiseaux sont pris pour les rituels. D’autres activités viennent compléter ce portrait : le tissage et la vente de tapis, objets navajos certainement les plus connus (31), permettent d’acquérir un revenu supplémentaire, tout comme la confection de bijoux d’argent. Certains Navajos sont aussi des travailleurs salariés : d’abord employés par les missionnaires ou comme guides et interprètes, puis par le gouvernement américain pour l’entretien des routes, les travaux d’irrigation ou en tant que professeurs. Il existe également une autre tâche rémunérée: celle de guérisseur. Même s’il n’est pas très élevé, ce salaire est capital pour l’économie de la famille (32). Puisqu’il possède des aptitudes spéciales pour les rites et les cérémonies, il est facile de comprendre pourquoi la présence du nadle peut grandement plaire aux membres de sa famille : il contribue à augmenter son revenu

 

Mais ce n’est pas sa seule habileté. Puisqu’il a la force d’un homme, il peut exécuter des tâches plus difficiles et plus rapidement que les femmes. Il n’est jamais ralenti ou contraint par les menstruations, jamais enceinte et n’a pas à s’occuper d’un nouveau-né (33). Les nadle bénéficient d’opportunités économiques incomparables. Ils prennent généralement les décisions importantes de la famille et ont le contrôle sur toute la propriété. Ils supervisent le travail des femmes autour du hogan et donnent les directives des travaux aux champs. En plus de leurs fonctions religieuses, les berdaches tricotent, tannent les peaux et fabriquent des mocassins. Ils ont la réputation d’être d’excellents éleveurs, tisseurs, fabricants de paniers et de poteries. Cet artisanat leur permet par ailleurs d’accroître leurs revenus par des échanges avec leurs proches ou d’autres membres de leur clan. Les seules activités masculines qu’ils n’exercent pas sont la chasse et la guerre, bien que certains participent aux campagnes en tant que cuisiniers ou soigneurs (34).

 

Les nadle sont ainsi des membres de la société navajo pleinement intégrés à l’organisation religieuse et économique. L’élaboration de leur rôle dans le mythe de la création s’est probablement réalisé avec le développement progressif de leur individualité: l’existence, le caractère et les habiletés des berdaches devaient d’être justifiés dans un cadre sacré. Tout reçoit effectivement une explication religieuse facilitant sa compréhension et son insertion dans l’univers des Navajos. Pour compléter la description de cet univers, l’organisation sociale dans laquelle le nadle évolue doit maintenant être étudiée de plus près.

 

D.                Le berdache navajo à travers l’organisation socioculturelle

L’une des principales caractéristiques des nadle est de porter des vêtements féminins. Encore aujourd’hui, les femmes portent le traditionnel calicot (35) long ou encore une blouse, souvent avec une longue jupe. Elles portent également une couverture sur leurs épaules lorsqu’elles sont en public. Les berdaches navajos ne portent cependant pas que des vêtements de femmes : ils font souvent un mélange avec les vêtements masculins. Ils peuvent porter par exemple un pantalon avec une blouse et des bijoux de femme. Seul l’hermaphrodite, le « vrai nadle », s’habille entièrement en femme et s’assoie comme elles. De plus, les nadle ont officiellement le statut légal des femmes, la peine pour leur meurtre étant semblable par exemple. Lorsqu’ils dansent, c’est aussi en leur compagnie qu’ils le font. Les termes utilisés lorsqu’on leur adresse la parole sont les mêmes que pour les autres femmes du même âge et du même lien de parenté (36). Les Navajos octroient en effet des noms différents pour chacun des membres de leur famille. Ils n’interpellent donc pas le frère de la mère de la même façon que le frère du père, tandis que les sœurs de la mère sont souvent appelées elles aussi « mère ». Ainsi, ils ne se reconnaissent pas à l’aide d’un prénom spécifique, bien que la plupart en possèdent un depuis l’arrivée des Blancs. Auparavant, les Navajos ne disposaient pas de nom personnel reconnu par tous. Seul un nom attribué selon une caractéristique personnelle ou physique les identifiait en présence de membres d'autres familles, comme Longue-Moustache, alors qu'ils gardaient secret leur nom de guerre. Des comportements précis sont aussi adoptés selon la personne avec qui ils se retrouvent. On ne peut agacer n’importe quel membre de la parenté. À titre d'exemple, le seul qu’il est possible de taquiner au sujet des filles est le garçon de sa sœur. Par ailleurs, le frère et la sœur adultes ont énormément d’affection l’un envers l’autre, mais beaucoup de réserve en ce qui a trait aux contacts physiques. Quant aux oncles maternels, ils avaient traditionnellement un rôle essentiel dans l’instruction des enfants, en plus de les encourager et de participer dans l’arrangement de leur mariage (37). Les nadle possèdent encore cette fonction. Jennie Joe, une informatrice de Williams, relate qu’ils adorent les enfants et qu’ils sont bons avec eux. Les bambins aiment les nadle tout autant et les parents sont contents de l’intérêt qu’ils peuvent ainsi porter à leurs enfants. Ils sont aussi reconnus comme étant de bons professeurs en raison de leur intelligence et de leur sensibilité (38).

 

Tous ces liens sociaux se tissent principalement dans le hogan. Encore très présentes aujourd’hui sur la réserve, ces habitations de bois sont les mieux adaptées aux conditions d’existence de la région : les murs épais protègent des températures extrêmes, le feu au centre diffuse la chaleur uniformément et chacun a sa place autour de celui-ci. Chaque famille biologique (nucléaire) possède un hogan, entouré deux ou trois autres constructions, principalement destinées au rangement ou permettant aux femmes de travailler à l’abri lorsque la température est mauvaise. Par ailleurs, les chants de guérison ne peuvent être faits qu’à l’intérieur du hogan, puisqu’il est sacré : les mythes déterminent la position des gens et des objets à l’intérieur, expliquent pourquoi on doit placer la porte face au soleil levant et pourquoi les corps des morts doivent être sortis du hogan par le mur du nord, la direction du mal. Chaque nouveau hogan est aussi béni par un rite. À l’intérieur, les femmes sont au sud avec les jeunes enfants et les hommes au nord. Les herbes, la nourriture séchée, les objets de cérémonies, les fusils, les arcs et les flèches ainsi que les chapeaux et les vêtements sont suspendus ou rangés à leur place précise. L’extérieur du hogan est aussi un lieu de travail où les femmes suspendent leurs vêtements et les ustensiles de cuisine (39). Dans cet espace sacré bouillonnant de vie, on peut facilement imaginer la présence marquante du nadle, s’affairant autant à des activités économiques que rituelles.

 

Le nadle occupe une place primordiale d’abord dans l’unité économique et sociale de base, la famille biologique. Celle-ci comprend la femme, son mari et leurs enfants non mariés. La société navajo est matrilinéaire : c’est à travers les ancêtres de la mère que la lignée est établie. Un homme peut avoir plusieurs épouses, les mariages multiples étant souvent associés à un statut économique plus élevé. En effet, il marie fréquemment les sœurs de sa première femme. Chacune de celles-ci habitant avec ses propres enfants dans des hogans côte à côte, c’est aussi la famille maternelle qui détermine la disposition des habitations. Quant à elle, la femme qui a déjà un enfant lorsqu’elle se marie habite à proximité seulement. Si cet enfant est une fille, le mari l’épousera aussi lorsqu’elle arrivera à maturité (40). Le nadle peut aussi se marier, d’habitude avec un homme, mais aussi avec une femme, particulièrement s’il désire avoir des enfants. Les mariages sont souvent une nécessité économique : plus la famille comporte de membres, plus il sera aisé d’accomplir les obligations nécessaires à la survie. Par ses aptitudes et sa capacité à accomplir un grand nombre de ces tâches, le nadle est un compagnon recherché. Cela n’exclut pas la poursuite de relations avec d’autres hommes hors mariage, mais jamais avec un autre berdache. Ce serait de l’inceste puisqu’ils sont comme des sœurs. Leur sexualité est en effet soumise aux même règles qui prévalent dans la société navajo, particulièrement celle qui interdit tout contact sexuel entre n’importe quel membre d’un même clan (41). Ils sont également tenus de demeurer discrets sur leurs activités puisque la pudeur est une caractéristique importante chez les Navajos. Il est mal vu d’être nus devant les autres et on se couche tout habillés, les relations sexuelles se faisant dans le noir. Les besoins se font dehors et les bains sont pris lorsque la personne est seule et le hogan vide, bien qu’ils soient rares en raison de la difficulté à acheminer l’eau (42). Après avoir discuté avec de nombreux informateurs amérindiens et rencontré plusieurs berdaches, Williams affirme que ces derniers ont pour la plupart des pratiques homosexuelles, bien qu’ils ne se marient pas tous avec des hommes ou qu’ils n’ont pas tous de relations extra-maritales avec d’autres hommes (43). L’acte sexuel pratiqué ordinairement par les nadle est la sodomie, où ils y tiennent habituellement le rôle passif, accompagné parfois par la fellation. Bien que la croyance selon laquelle la sodomie entre hétérosexuels puisse mener à la folie est présente chez les Navajos, elle disparaît lorsqu’il s’agit d’un nadle (44).

 

L’influence du berdache dans la société navajo se fait aussi sentir dans la famille étendue et dans le regroupement de plusieurs d’entres elles. La famille étendue est constituée d’une femme âgée, de son mari, de ses enfants non mariés ainsi que de toutes ses filles mariées avec leurs époux et leurs enfants célibataires. S’ajoutent parfois à ce noyau de base le vieux père de la femme, ses sœurs sans enfants ou une nièce célibataire. Quelques familles biologiques peuvent cependant vivre seules. L’existence de la famille étendue sert principalement à la gestion de l'élevage et de l'agriculture. De plus, plusieurs de ces familles coopèrent ensemble lors des semailles, des récoltes et des cérémonies majeures. Dans ce cas-ci, il semble que ce soit moins des liens du sang que des liens économiques basés sur la réciprocité (45). C’est donc sur ces entités que le nadle exerce son autorité spirituelle et matérielle. Comme nous l’avons vu, ils peuvent diriger les semailles et le travail aux champs en plus d’être parmi les principaux acteurs des cérémonies. La quantité de boulot qu’ils peuvent accomplir et la façon exemplaire dont ils le font sont davantage soulignées que le fait que ces activités soient autant féminines que masculines. Les travaux doivent être faits, peu importe par qui, adultes ou enfants. Par ailleurs, la division du travail chez les Navajos n’est pas clairement définie et rigide comme elle peut l’être dans d’autres sociétés. Habituellement, l’homme construit les clôtures et le hogan, mais la femme participe tout autant en l’assistant et en isolant les murs. Elle range l’intérieur, nettoie les ustensiles et les lits, cuisine, agit comme bouchère, ramasse les céréales et s’occupe des enfants. Cependant, l’homme peut aussi effectuer toutes ces tâches ou assister sa femme lorsqu’elle est malade ou pour des occasions spéciales. Aucune gêne n’est ressentie lorsqu’il cuisine en présence d’autres personnes. Il coupe aussi le bois avec l’aide des enfants plus âgés, mais tous peuvent en ramasser. Il travaille aux champs et s’occupe des chevaux, des selles et des chariots, mais au moment où les bêtes mettent bas et que commence une période plus intense de l’élevage, tous les membres de la famille y participent. L’homme tanne aussi les peaux et confectionne des mocassins, tandis que la femme tisse des tapis, fabrique des paniers et des cruches pendant ses temps libres. Il n’y a donc pas de sphères d’activités réservées exclusivement à l’un ou l’autre sexe. Chacun participe aux travaux à l’extérieur et à l’intérieur du hogan, chacun peut s’occuper des enfants et fabriquer des vêtements ou d’autres objets. Il s’agit davantage d’une coopération véritable, et le qui-fait-quoi est variable, il dépend des situations, et il est en même temps un objet de discussion (46).

 

Le nadle possède donc un rôle économique non négligeable : sa force et ses aptitudes lui permettent en effet de réaliser un grand nombre de tâches, apportant à sa famille des avantages matériels et monétaires. De la même façon, il participe activement à la vie familiale. Il convient maintenant de s’interroger sur la nature de cette intégration sociale.

 

E. Vers la compréhension du berdachisme chez les Navajos

Kinipai est un nadle rencontré par Hill. Par ses propos, elle vient confirmer ce qui a été dit au sujet des berdaches navajos :

 

A family that has a nadle born into it will be brought riches and succes by that nadle. A person like that will be like a head of the family. Even now I have charge of everything that my family owns. I hope that I will be that way until I die. […] (47).

 

Kinipai confirme aussi à Hill le rôle mythique capital joué dans la création et le soin particulier que ses parents et grands-parents lui ont porté. La position des nadle dans la société navajo semble donc enviable. Ils sont presque vénérés et ils possèdent un prestige lié à leurs qualités de travailleurs et d’êtres spirituels en contact direct avec les esprits. Consécration suprême, ils sont ceux par qui les Gens Sacrés ont survécu, permettant aux Navajos de vivre encore aujourd’hui. La conclusion la plus hâtive qui pourrait être faite sur ce phénomène serait d’affirmer que la société navajo est extrêmement tolérante, que les nadle sont tout simplement « acceptés » malgré leur « anormalité ». Cependant, il faut bien comprendre que cette anormalité n’existe pas et qu’il n’y a aucun besoin chez les Navajos d’accepter ou de tolérer une personne qui paraît ne pas agir convenablement selon son sexe. En fait, la plus grande liberté est laissée à chacun de choisir l’identité qui lui plaît. Pour eux, la personnalité est un tout et on ne peut séparer le corps de l’esprit. L’intégrité de l’individu et ses droits doivent prioritairement être respectés, malgré la nécessité d’une certaine subordination au groupe. Maris et femmes ne tentent jamais de se dominer mutuellement et la parole des enfants est aussi écoutée (48). Il est donc naturel que l’individu inspiré par les esprits et les rêves décidant de devenir un nadle ne rencontre pas d’oppositions de la part de ses pairs. Ce qu’il est n’appartient qu’à lui. Selon l’informatrice Jennie Joe, les parents n’imposeraient pas plus le rôle de berdache à un enfant qu’ils s’y opposeraient. Devenir nadle pour l’enfant n’est que le reflet de ce qu’il est naturellement (49). Par ailleurs, bien que les activités sexuelles soient sujettes à certains tabous et qu’elles soient tenues secrètes la plupart du temps, le désir n’est pas mal en soi et la sexualité demeure naturelle et nécessaire. Chez le nadle, ses pratiques homosexuelles font partie de son existence tout comme sa spiritualité ou ses tâches quotidiennes (50). Ce n’est donc pas ce trait qui définit principalement son identité. De la même façon, le genre qui lui est attribué n’est pas associé automatiquement à l’un ou l’autre des genres biologiques humains, mâle et femelle. Les nadle paraissent plutôt constituer un troisième genre - et les femmes berdaches un quatrième. Cette pluralité chez les Navajos est d’autant plus évidente lorsqu’elle est comparée à la construction dichotomique des genres dans la civilisation occidentale d’aujourd’hui.

 

III.           Construction des genres

La civilisation occidentale qui nous intéresse est celle qui se forma progressivement sous l’influence marquante du christianisme essentiellement européen, excluant ainsi les différentes tendances - tel les coptes ou les orthodoxes - possédant leurs propres caractéristiques. Il s’agit donc de la société s’étendant principalement aujourd’hui à l’Europe et à l’Amérique du Nord. Brian Snartch en parle de cette façon : « In our mythology […] and in our everyday social interactions, from the first question we ask about a newborn to the ways in which we conceptualize the universe, a (gender) dichotomizing framework is discernible» (51). Cette polarité est annoncée dès la Genèse, alors qu’Adam et Ève sont les deux seuls êtres humains du paradis, contrairement aux nadle qui accompagnent déjà Premier Homme et Première Femme dans le récit de la création chez les Navajos. Dès les débuts du christianisme, la Bible fut l’objet de nombreuses interprétations. Aux IIe et IIIe siècles de notre ère, les pères de l’Église mirent l’accent sur le célibat et avancèrent l’idée que les relations sexuelles ne devaient avoir lieu que dans le but de procréer. Au Ve siècle, saint Augustin fut celui qui établit définitivement ce principe. Le péché de la chair est le résultat de l’expulsion du paradis d’Adam et Ève : lorsqu’ils constatèrent leur nudité, ils eurent honte et couvrirent leurs parties génitales. Les actes sexuels viennent donc du mal et chaque enfant est conçu dans le péché. Seul le mariage transforme l’acte en une tâche nécessaire, mais dans le seul but de régénérer l’espèce humaine (52). C’est cette conception de la sexualité que l’Église chrétienne s’emploiera à mettre en place tout au long du Moyen Âge. Selon cette logique, l’être humain biologiquement femelle ne peut devenir le partenaire sexuel que d’un mâle. Aucun autre choix n’est possible. La notion définissant certaines activités sexuelles comme étant contre nature s’est aussi développée à l’époque médiévale. Au XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin a défini comme contraire à la nature la masturbation, la bestialité, les relations ou les contacts entre les personnes du même sexe, la sodomie et toute autre activité entre un homme et une femme n’ayant pas comme objectif la procréation. À cette époque, les lois faisaient déjà écho à la religion, alors que des sanctions existaient pour les « crimes contre nature » (53). L’interprétation de passages de la Bible comme celui-ci a permis cette construction progressive de deux genres:

 

C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes : car leurs femmes ont changé l’usage naturel en celui qui est contre nature; et de même les hommes, abandonnant l’usage naturel de la femme, se sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres, commettant homme avec homme des choses infâmes, et recevant en eux-mêmes le salaire que méritait leur égarement (54).

 

L’existence de cette dualité se constate aussi dans la littérature et l’iconographie médiévales. L’ouvrage Le régime du corps met l’accent sur les différences radicales entre le corps des hommes et des femmes à travers leurs rôles spécifiques. L’homme est l’actif, le producteur de la semence, alors que la femme est le réceptacle passif. Ainsi, dans les représentations d’actes sexuels, la femme est toujours sous l’homme, sa peau d’apparence froide, plus blanche et bleutée que celle de son compagnon (55). Il n’est donc guère surprenant que les Espagnols qui entrèrent en contact avec les Navajos au XVIe siècle furent choqués de l’existence des nadle. Ils lancèrent un combat effréné contre la sodomie, « scandaleuse parce que sexuellement inutile : elle répand la semence en vain et détourne ainsi la sexualité de sa seule fin légitime aux yeux de l’Église » (56).

 

Aujourd’hui, les comportements sexuels qui ne s’insèrent pas dans cette finalité ont été classés « déviants » dans la société occidentale. On retrouve entre autres dans ce groupe les homosexuels, les travestis et les transsexuels. Plusieurs anthropologues ont tenté de rapprocher ces identités sexuelles occidentales aux berdaches. Cependant, nous adoptons la position de Snartch : aucune d’entre elles ne leur convient (57). Le berdachisme a d’abord été vu comme une homosexualité institutionnalisée : ce statut particulier aurait été officiellement reconnu par la société parce qu’il comportait des avantages et aurait ainsi constitué le choix de vie logique de l’homosexuel. Pourtant, comme nous l’avons vu, les comportements homosexuels sont variables et secondaires chez le nadle, ne précipitant en rien la décision de devenir berdache (58). D’autres anthropologues, dont Hill lui-même, les ont considérés comme des travestis. Cependant, le nadle ne s’habille jamais entièrement en femme et les activités qu’il pratique sont autant celles de la femme que de l’homme, la chasse et la guerre exceptées. Mais il conserve également des activités propres à lui seul, comme son rôle d’éducateur auprès des jeunes et celui de médiateur entre les hommes et les femmes. Il est aussi exclu du transsexualisme puisque sa position n’inclut aucun sentiment de malaise dans un corps d’homme qui le ferait passer au genre féminin, pas plus que de transformation physiologique. La notion plus récente qui en fait un « gender crosser », passant d’un genre à l’autre, est également inadéquate puisque les nadle sont différents de ces deux pôles. Bien que se rapprochant davantage de la femme, il s’en distingue tout de même: il ne peut porter d’enfants ni allaiter, il transporte des charges lourdes, des provisions, des malades, et il est parfois amené à la guerre pour soigner les blessés et s’occuper du camp. Il a été considéré à la limite comme un mélange d’homme et de femme, pourtant des aspects de son identité ne proviennent ni de l’un ni de l’autre. Le nadle s’avère être un être unique possédant ses propres comportements et sa propre identité, constituant donc en lui-même un genre. Les tentatives pour faire entrer le berdachisme dans les catégories présentes dans la civilisation occidentale reflètent la construction générique dichotomique qui la caractérise. L’homosexualité, le travestisme et le transsexualisme impliquent à l’origine le non respect ou le non conformisme d’un individu à des comportements associés à deux genres « officiels » construits culturellement depuis deux mille ans. Le berdache quant à lui n’enfreint aucune règle. Selon Williams, l’androgyne est en Occident le mot qui le définirait le mieux puisqu’il implique un certain mélange des genres féminin et masculin ainsi que l’existence d’un troisième genre, tout en conservant une ambiguïté sexuelle et mystique (59).

 

Conclusion

La société des Navajos compte parmi ses membres un être unique et des plus respecté. La mythologie est claire sur ce point : sans l’aide des nadle, aucune vie n’aurait été possible pour les Gens Sacrés. De plus, puisque les esprits ont pris le soin de lui dicter personnellement la conduite qu’il devait suivre dans sa vie, le nadle est sacré. Ses talents de guérison et d’incantation rehaussent encore davantage son prestige et font de lui un membre influent de la famille. Il exerce également un rôle prépondérant dans la vie économique de son groupe en accomplissant de nombreuses tâches et en procurant des revenus supplémentaires par son salaire de guérisseur ainsi que par la vente et l’échange des produits qu’il fabrique. En se mariant ou en s’occupant des enfants de la famille, le nadle s’implique aussi dans la vie sociale. Cette intégration totale n’est possible que par le respect de son individualité. Il devient dès lors un être humain possédant ses propres comportements et sa propre identité. L’impossibilité de ranger le berdachisme dans une catégorie occidentale, sous-entendant l’existence de deux genres seulement, semble indiquer que le nadle constitue un genre distinct.

 

On peut s’interroger sur les raisons de l’existence du berdachisme chez un peuple comme les Navajos et de son absence dans la société occidentale. La différenciation entre les hommes et les femmes pourrait être un facteur. « In societies with low status for women, a male who would want to give up his dominant position would be seen as crazy. But where women have high status, there is no lowering of social role for a male to move in a feminine direction » (60), affirme Williams. Chez les Navajos, la ligne n’est pas clairement tracée entre les rôles féminin et masculin, et bien que les hommes soient considérés comme les chefs, les femmes influencent généralement la prise de toutes les décisions. De plus, une étude quantitative a démontré que le berdachisme n’a pas tendance à se retrouver dans les sociétés mettant l’accent sur la différence entre les hommes et les femmes. Les Navajos reçoivent 3 points sur un maximum de 7, zéro constituant le pointage des sociétés ayant le moins de différenciation. La moyenne des peuples amérindiens où le berdachisme est présent est de 2,5 et celle de ceux où il ne l’est pas est de 4.3 (61).

 

Le peuple des Navajos et la société occidentale sont opposés sur bien des aspects : l’étude de leur sexualité vient le confirmer. Cependant, il ne faut pas considérer que ce contraste met en relief une situation préférable à une autre. Le berdachisme, insaisissable lorsque éloigné de son contexte socioculturel, n’est que le reflet de l’incommensurable et surprenante diversité humaine.

 

 

NOTES DE RÉFÉRENCE

1. Le terme « berdache » vient du français « bardache », utilisé autrefois pour désigner indifféremment l’homosexuel, le travesti, l’hermaphrodite, le bisexuel et même selon le Littré, le mignon ou le giton.

2. Voir la carte de l’Annexe, p. 21.

3. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, The Navaho. New York, The Natural History Library, 1962 (1946), p. 23 et 33.

4. Jean-Louis Rieupeyrout, Histoire des Navajos : Une saga indienne 1540-1990, Paris, Albin Michel, 1991, p. 34-36.

5. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 35-39.

6. Ibid., p. 39-40.

7. Jean-Louis Rieupeyrout, op. cit., p. 169-170.

8. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 41-43.

9. W. W. Hill, « The Status of the Hermaphrodite and Tranvestite in Navaho Culture », American Anthropologist, 37, 1935, p. 273-279.

10. Walter L. Williams, The Spirit and the Flesh : Sexual Diversity in American Indian Culture, Boston, Beacon Press, 1986, 344 p.

11. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit.

12. Dane Coolidge et Mary Roberts Coolidge, The Navajo Indians, Boston & New York, The Riverside Press Company, 1930, 316 p.

13. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 194-196.

14. Walter L. Williams, op. cit., p. 19-20.

15. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 180-183.

16. Traduction libre. W. W. Hill, op. cit., p. 274.

17. Walter L. Williams, op. cit., p. 22-30.

18. Voir les différents modèles de hogans, Annexe p. 22.

19. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 204.

20. W. W. Hill, op. cit., p. 275.

21. La peinture de sable (sandpainting et souvent drypainting) est surtout l’expression graphique d’une prière, tracée dans une couche de sable. Chaque rite possède son motif choisi en fonction de la maladie à guérir. Il en existerait plus de cinq cents différents. Jean-Louis Rieupeyrout, op. cit., p. 317. Voir également Annexe, p.23

22. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 229-231.

23. Walter L. Williams, op. cit., p. 35.

24. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 184-188 et 201-202.

25. Walter L. Williams, op. cit., p. 36-38.

26. Dane Coolidge et Mary Roberts Coolidge, op. cit., p. 150-151.

27. Traduction libre. W. W . Hill, op. cit., p. 274.

28. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 225.

29. Ibid., p. 178-179 et 226.

30. Ces chiffres sont pour les années 1940. Ibid., p. 45-50.

31. Voir Annexe, p. 23.

32. Clyde Kluckhohn, Dorothea Leighton, op. cit., p. 53-61.

33. Walter L. Williams, op. cit., p. 58.

34. W. W. Hill, op. cit., p. 275.

35. Le calicot est un long vêtement coloré fait de coton ayant des motifs imprimés sur l’un des côtés.

36. W. W. Hill, op. cit., p. 275.

37. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op.cit., p. 104-105.

38. Walter L. Williams, op. cit., p. 54-55.

39. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 87-91.

40. Ibid., p. 100-101.

41. W. W. Hill, op. cit., p. 276 et Walter L. Williams, op. cit., p. 91-95.

42. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 91.

43. Walter L. Williams, op. cit., p. 105.

44. W. W. Hill, op. cit., p. 276.

45. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 102 et 109-110.

46. Ibid., p. 94-95.

47. W. W. Hill, op. cit., p. 278.

48. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 309-310.

49. Walter L. Williams, op. cit., p. 49.

50. Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, op. cit., p. 316 et Walter L. Williams, op. cit., p. 123.

51. Brian Snartch, « Neither Man nor Woman : Berdache – A Case for a Non-Dichotomous Gender Construction », Anthropologica, 34, 1992, p. 106.

52. Vern L. Bullough et James Brundage, Sexual Practices and the Medieval Church, Buffalo, Prometheus Books, 1982, p. 3 et 9-12.

53. Ibid., p. 55-65.

54. Rom 1 : 26-27.

55. Michael Camille, « Manuscript Illumination and the Art of Copulation », dans Constructng Medieval Sexuality, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997, p. 66.

56. Pierre Ragon, Les amours indiennes ou l’imaginaire du conquistador, Paris, Armand Colin, 1992, p. 52.

57. Son argumentation est élaborée dans l’étude citée plus haut.

58. Cette position est aussi adoptée par Charles Callender et Lee M. Kochems, « The North American Berdache », Current Anthropology, 24, 4, août-octobre 1983, p. 454-455.

59. Walter L. Williams, op. cit., p. 83.

60. Ibid., p. 66.

61. Les critères considérés étaient par exemple le mode de succession, l’assistance du père à l’accouchement ou la prise des repas ensemble. Chaque société recevait un point pour chaque critère où la différence entre les sexes était marquée. Pour la méthodologie et les résultats complets, voir Robert L. Munroe, John W. M. Whiting et David J. Hally, « Institutionalized Male Tranvestism  and Sex Distinctions », American Anthropologist, 71, 1, 1969, p. 87-91.

 

 

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