

Ann Bonny, née en 1697 (ou 1698) dans le comté de Cork, en Irlande, est la fille adultérine d'un avocat et de sa servante. L'épouse légitime ayant découvert l'affaire, le père, pour fuir le scandale, traverse l'Atlantique avec sa - nouvelle - petite famille et s'installe à Charleston, en Caroline du Sud où il devient bientôt un riche planteur et un négociant prospère. Promise à un bel avenir et probablement à un riche mariage, la jeune Ann s'ennuie. Les pirates qui font escale au port de Charleston lui paraissent diablement plus séduisants. Elle n'est encore qu'une adolescente et vient de perdre sa mère lorsqu'elle s'enfuit avec un certain James Bonny (ou Bonney), matelot sur un bateau pirate, qu'elle épouse à l'île de la Nouvelle-Providence, l'actuelle Nassau, aux Bahamas, alors célèbre repaire de flibustiers. On prétend que le jeune marié ayant envisagé de s'approprier les plantations de son beau-père, celui-ci aurait déshérité aussitôt sa fille. Laquelle, dit-on, se venge en brûlant les terres de son enfance. Après des débuts si prometteurs, ce joli couple infernal ne peut qu'espérer une brillante carrière dans la flibuste. Seulement voilà ! la piraterie n'est déjà plus, en ce début de XVIIIe siècle, ce qu'elle était. Les butins s'amenuisent et l'essor de la marine de guerre, en particulier britannique, renverse un rapport de forces longtemps en faveur des sanglants écumeurs des mers. L'époque est au pardon... ou à la corde ! Le gouverneur des Bahamas gracie les pirates désireux de s'amender. James Bonny saisit derechef cette occasion inespérée, pousse le zèle jusqu'à devenir un espion à la solde de la Couronne, et le gardien du port, à la consternation de sa rebelle épouse. Celle-ci se console pourtant et succombe vite aux charmes d'un autre flibustier à la sanglante réputation, un dénommé John Rackam. On le surnomme Calico Jack en raison de ses voyants pantalons de coton rayé. Le jour où son nouvel amant prend la mer, sur l'une de ses chaloupes de pirates que James Bonny surveille à quai, Ann n'hésite pas et embarque, vêtue en homme. Son destin est scellé. Aussi combative et féroce que ses compagnons, toujours fière sous les bordées de canons, Ann participe aux attaques de navires et manie avec fougue les lourds pistolets, la hache et le sabre d'abordage. Un nouveau membre d'équipage attire bientôt son attention. Un jeune Anglais, enrôlé depuis le pillage d'une corvette hollandaise où il se trouvait. Une bonne recrue, fière de ses seize duels. Ann lui raconte ses propres exploits et lui trouve tant d'attrait qu'il doit lui révéler son secret. C'est de Mary Read qu'il s'agit.
Il est peu probable que la présence de deux femmes à bord, le pire des maléfices pour un marin, soit restée longtemps ignorée de l'équipage. Leur bravoure au combat et leur cruauté sans égale leur ont, sans doute, valu le respect et la crainte de leurs compagnons sans foi ni loi. Lorsqu'en octobre 1720, le navire de Rackam, surpris à l'ancre, tombe aux mains du capitaine Bonnet, ancien pirate lui-même, chargé par le gouverneur de la Jamaïque de capturer le brigantin et son équipage, seules les deux femmes se battent furieusement : les hommes, fins saouls, se cachent dans la cale. On raconte que, de rage, Mary décharge ses pistolets sur eux et en blesse un grand nombre avant d'être maîtrisée. Ann Bonny et Mary Read, ayant avoué être des femmes, sont jugées lors d'un second procès séparé, après que la bande de Rackam a été pendue. Condamnées malgré tout à la potence, elles échappent l'une et l'autre à la corde en raison de leur état. Mary meurt en prison, emportée par la fièvre en 1721. Ann Bonny, quant à elle, disparaît mystérieusement des rapports officiels après avoir été graciée. Nul ne sait ce qu'elle devint. Ann Bonny et Mary Read hantent encore les archives coloniales de l'Amirauté britannique de la Jamaïque où leurs carrières respectives de femmes-pirates sont consignées. Et reviennent parfois errer en mer des Caraïbes...