Pour toi seulement, Clairette
Partie VIII

Shaolan sortit doucement du lit, prenant garde de ne pas réveiller Sakura. Cette dernière dormait comme un bébé. Elle était si belle quand elle dormait. Il s’approcha d’elle et lui déposa un baiser sur la joue. Il resta un petit moment, ses lèvres contre sa peau, puis murmura en soupirant :
- Excuse-moi…
La jeune fille dormait toujours. Shaolan alla s’habiller de vêtements qui ne le gêneraient pas, à savoir une chemise et ses bas d’équitation. Puis il s’approcha de la cachette de son arme, et prit cette dernière. Il contempla un bon moment l’étui. Faisait-il le bon choix ? Une voix dans sa tête ne cessait de lui répéter oui, qu’il attendait ce moment depuis trop longtemps. Et c’était assez vrai. Il attendait ce moment depuis des mois, sa rage et sa rancune lui avaient permis de tenir debout, au début. Après, il avait rencontré quelqu’un qui lui donnait une nouvelle force, non pas la force de survivre jusqu’à ce moment, mais la force de vivre, tout simplement.
Rangeant l’arme à sa ceinture, il sortit. Il faisait toujours sombre, le jour se levait à peine. Les domestiques masculins les plus robustes étaient là. Bien. Takashi aussi avait tenu à être présent, fidèle à ce maître qui l’avait recueilli et qui le considérait comme son égal. Shaolan lui avait assuré qu’il pouvait rester auprès de Chiharu s’il le souhaitait, mais Takashi avait insisté pour l’accompagner. Soit.
Shaolan alla voir ses chevaux les plus vigoureux, et prit pour lui Petit Aigle, ce poulain si fougueux qu’il avait quand même réussi à maîtriser. Il laissait quand même les plus nerveux au domaine. Il prenait avec lui une trentaine d’hommes et des chevaux en plus. Cela suffisait amplement. Pour l’équipement, ils iraient léger. De la corde, des sabres, des arcs et flèches.
Shaolan enfourcha sa monture, imité par les autres, et commença sa route au pas, faisant le moins de bruit possible. Il s’éloignait, montant sur la colline que Kazuhiko avait dévalée lorsqu’il amenait Sakura, regardant derrière lui son domaine calme encore endormi. Ils pénétrèrent ensuite dans la forêt. Ils avançaient toujours à une allure calme, faisant le moins de bruit possible. Ils arrivèrent sur le lieu où tout commença. La route qu’avait empruntée le carrosse des Li. Là où il avait été attaqué. Là où elles furent assassinées.
- Takashi, y a-t-il un point d’eau dans les environs ? demanda Shaolan d’une voix très calme.
- Euh… Je crois que… oui, au nord.
- Parfait, fit Shaolan en faisant avancer sa monture.
Les gens se rassemblaient et vivaient toujours près d’un point d’eau, c’était la base même de la survie. Lorsqu’ils auraient trouvé le point d’eau, ils auraient trouvé les vagabonds. Et là, Shaolan aurait enfin atteint son but. C’était là qu’il fallait garder son sang-froid.
Allant toujours au pas pour ne pas faire de bruits et alerter les habitants de la forêt – humains ou pas – ils mirent beaucoup de temps à arriver au point d’eau. Ils ne surent pas qu’à l’heure où ils le trouvèrent, au domaine Li, Sakura venait d’enfourcher Oiseau des Nuages pour les retrouver. Lorsqu’ils furent au point d’eau, Shaolan descendit de sa monture et regarda attentivement toutes les traces qui se trouvaient près de ce ruisseau. Il arriva à distinguer des empruntes humaines. Parfait. Il n’avait qu’à les suivre.
Il commença à suivre les traces qui formaient un petit chemin de terre à force de venir au ruisseau, tenant son cheval par la bride, et fut imité par ses hommes qui mirent pied à terre. Il continua son chemin, puis aperçut entre les branches, à plusieurs dizaines de mètres d’eux, des choses grises. Faisant signe aux autres de s’arrêter, il continua seul son chemin. Se cachant derrière un buisson, il ne put s’empêcher de sourire. Les tentes, de couleur grise à force d’être en contact avec la poussière et l’eau, semblaient relativement calmes.
Lamentable, ne put-il s’empêcher de penser. Ainsi, ils laissaient leur campement sans la moindre surveillance. N’avaient-ils donc pas pris la menace au sérieux ? Ce Kazuhiko n’en menait pourtant pas large lors de leur dernière rencontre. Certes, avec une épée sous la gorge, il n’avait pas eu intérêt à la ramener, mais tout de même ! Ah, une des tentes laissa échapper un individu.
L’homme sortit de sa tente en grelottant, alors qu’ils étaient en été et qu’il faisait plutôt beau. Tss, petite nature ! Il s’assit sur une pierre qui était devant un feu éteint. Un autre arriva. Tous deux commencèrent à parler, faisant sourire de satisfaction Shaolan.
- Encore une sale nuit ? demanda le nouvel arrivé.
- Oui, répondit le premier. Pourtant, il ne devrait pas y avoir de quoi, ça fait plus de trois mois, maintenant ! Et ça fait trois mois qu’on ne dort que d’un œil…
- Kazuhiko ne nous a pas rapporté de propos rassurants, la dernière fois… avoua le deuxième. Espérons que notre vœu de Tanabata soit exaucé…
C’étaient donc bien eux qui avaient formulé ce vœu. Au moins cette bande de mauviettes ne dormait plus depuis que Shaolan avait proclamé qu’il les tuerait. Le jeune homme retourna sur ses pas, allant voir ses propres acolytes. Les informant qu’il avait trouvé le campement, il laissa ses hommes prendre leurs armes, puis ils allèrent à pas de loups se cacher tout autour du campement.
- Je m’occupe de Toya, chuchota Shaolan. Prenez les autres vivants ; amochez-les si vous le voulez, je me fous du nombre de bleus qu’ils auront demain. Nous verrons ce que nous en ferons. Mais je me chargerai de Toya. Il doit être dans cette tente-ci, désigna-t-il de la tête la plus vaste toile tendue.
Ils attendaient tous le signal de leur maître. Il y avait à présent cinq hommes dehors. Un sixième sortit. Shaolan envoya le signal avec sa main droite qu’il leva et abaissa soudainement ; il se leva, et fut imité par tous ses hommes qui se jetèrent sur les six vagabonds. Alertés par le bruit, les autres brigands sortirent de leur tente, et une bataille à mains nues s’engagea, dans laquelle Kazuhiko fut une des plus grandes victimes, d’abord bien amoché par Shaolan, puis achevé par Takashi. Ce fut le visage en sang et à moitié sonné qu’il se fit ficeler par les hommes de Shaolan, qui on ne peut plus respectueux par rapport à leur maître, suivait à la lettre la directive de les amocher, eux aussi voulant venger la doyenne Li et ses filles.

Sakura manqua de fondre en larmes. Comment les retrouver ? Le sol était sec, et comme par hasard, aucun cheval de la troupe n’avait déposé de crottins ! (Bah, on suit une piste avec n’importe quoi !) Et en plus son sens de l’orientation était plutôt… déficient !
- Et toi, tu n’as aucune idée ? demanda-t-elle d’un ton presque implorant à Oiseau des Nuages.
C’était un comble. Si au moins elle se souvenait du chemin ! Mais cela faisait plus de trois mois, et lorsque Kazuhiko l’avait amenée au domaine Li, elle avait l’esprit plus occupé à s’enfuir ou les maudire que se souvenir du chemin ! Comment faire ? Elle regarda par terre, mais il n’y avait aucune trace. Se retournant pour voir derrière elle un quelconque indice, elle trouva Loup des Neiges.
- Tu m’as suivie ? demanda-t-elle, sachant que l’animal ne lui répondrait pas. Tu n’es pas un chien, mais tu as peut-être le même flair. Mais… héééééééééééé ! Oh, tu me sauves la vie !
Elle descendit de Oiseau des Nuages, tandis que Loup des Neiges vint tout de suite vers elle. Elle commença à fouiller partout sur elle, cherchant un quelconque objet appartenant à Shaolan. Misère, elle était partie précipitamment et n’avait presque rien sur elle ! A part… le ruban qui était dans ses cheveux que lui avait offert Shaolan ! Mais peut-être l’odeur de ce dernier avait fini par disparaître ! Elle devait tenter le coup quand même.
Elle enleva avec peine le ruban qui s’était emmêlé à ses cheveux, et le mit sous le nez du loup en priant de toutes ses forces. Celui-ci flaira, puis se tourna vers une direction, prêt à partir. Sakura remonta avec peine sur Oiseau des Nuages, étant donné la taille de ce dernier, et la tenue de la jeune fille. Elle suivit Loup des Neiges qui était en train de filer comme une flèche. Pourvu qu’il les menât au campement de son frère !

Toya ouvrit soudainement les yeux en entendant un remue-ménage pas possible à l’extérieur. Il allait se lever pour dire à ses hommes de fermer leur grande gueule lorsqu’un frisson le parcourut. Quelque chose n’était pas normale. Sans doute le bruit de coups de poings. Ridicule, pourquoi ses hommes se battraient-ils ? Ils n’avaient aucune raison, à moins que… Non, impossible ! Il se leva prestement, vêtu de son large pantalon, et alla prendre le reste de ses habits, lorsqu’une voix qui l’avait hantée pendant trois mois se fit entendre.
- Bonjour, Toya.
Le concerné se retourna vivement vers l’entrée de sa tente, là où était la personne qui venait de prononcer ces deux mots. Shaolan Li, dans toute sa forme, se tenait là. Il n’avait rien à voir avec le pauvre homme fiévreux qui arrivait à peine à rester conscient d’il y a trois mois. Non, là c’était un homme costaud, avec beaucoup d’aplomb, qui le regardait avec une certaine lueur dans le regard. Toya sentit des sueurs froides apparaître. Et en regardant Shaolan, il ne put s’empêcher d’y superposer le son qui était repassé dans sa tête pendant trois mois. Je vous tuerai tous… Pas un n’en réchappera… Je vous tuerai jusqu’au dernier…
- Surpris de me voir ? continua le jeune homme. Tu croyais peut-être qu’en envoyant ta sœur dans mon lit, tu allais sauver ta peau ? Je te croyais plus malin…
Toya était pétrifié. Lorsque Shaolan fit un pas vers lui, il eut le réflexe de reculer. Il se retrouva vite le dos collé à la toile de tente. Il se laissa glisser à terre, ne voyant plus de moyen de sortie possible. Son seul espoir, c’était qu’un miracle se produisît.
- Eh bien, je te fais peur ? dit Shaolan avec un petit rire. Pour être franc, je l’espérais bien. Enfin, tu vas payer pour avoir pris la vie de ma famille.
- Qu’as-tu fait à ma sœur ? demanda Toya.
- Depuis quand te préoccupes-tu d’elle ? demanda durement Shaolan. Tu l’as bien envoyée perdre sa vertu pour sauver ta misérable vie ! Désolé pour ton vœu de Tanabata, mais tu ne la reverras pas. Tu vas mourir, Toya.
Le silence s’installa, puis Toya tenta le tout pour le tout :
- Tu l’aimes, n’est-ce pas ? Tu aimes ma sœur…
- Tu ferais mieux de te préoccuper de ton sort, Toya. Il est trop tard pour penser à son bien, il fallait le faire avant.
- C’est bien ça, souffla le Japonais. Et ce que Kazuhiko nous a rapporté était vrai… Sakura est déjà amoureuse de toi depuis un bout de temps…
Il essayait sans doute de le prendre par les sentiments. Mais ça n’allait pas marcher. Il avait déjà ressassé plus de cent fois le problème concernant son couple, et il en avait conclu la même chose que Sakura : c’était entre Toya et lui. Et il devait le faire ! Pour sa mère, Yelan. Shefa ; Falen ; Feimei ; Futie ; et indirectement, Kimihiro. Et tous ses fidèles. Le moins fréquentable, qui le respectait tant et lui avait donné une arme. Ses domestiques, qui étaient venus avec lui par fidélité et non sur ordre.
Il sortit alors l’étui de sa ceinture.
- Prépare-toi Toya, dit-il d’un ton calme, tu vas inaugurer une arme typiquement occidentale. Ça sera rapide et sans douleur. Enfin, sauf si je décide du contraire, sourit-il en sortant le pistolet de son étui.
Il jeta l’étui à terre et pointa le pistolet vers Toya. Celui-ci écarquilla les yeux, et fut vite couvert de sueur. Shaolan sourit. Enfin, il avait atteint son but. Etrange qu’il restât aussi calme dans un moment pareil. Mais garder son sang-froid était important.
- Tu te rends compte ? J’ai juste à appuyer là-dessus, et tu t’envoles pour l’au-delà… Le progrès ne cessera jamais de m’étonner…
Shaolan pointa son arme sur la poitrine de Toya. Celui-ci ne voyait plus d’issue possible à moins que le leader ne craquât au dernier moment. Mais il vit avec effroi que la main du Chinois ne tremblait pas, pas plus que sa voix. Il avait tout son aplomb.
Shaolan ne laissait apparaître aucune émotion sur son visage. Seul son regard semblait signifier « Je t’avais prévenu ». Il regardait Toya, ne cillant presque pas. C’était étrange, avec cette expression apeurée, il ressemblait à Sakura. Shaolan releva le cran avec son pouce. Soudain, il vit le visage de Sakura sur celui de Toya, comme un fantôme. Sakura qui riait. Sakura qui lui souriait. Non, non ! C’était Toya qui était effrayé, paralysé !
Shaolan se reprit, et serra fort sa main sur la crosse de son arme. Il voyait Toya qui était tétanisé. Sakura qui lui souriait. Toya qui était mort de peur. Sakura qui riait. Toya proche de la crise cardiaque. Sakura qui riait. Puis Sakura cessa de rire et le regarda. Elle semblait triste. Parce qu’il deviendrait un assassin ? Mais il devait le faire, pourquoi ne voulait-elle pas comprendre ? Pourquoi le regardait-elle ainsi ?
Toya n’en croyait pas ses yeux. Le bras de Shaolan s’était mis à trembler, autant que la mâchoire de son propriétaire. Il serrait les dents, ses yeux s’étaient remplis de larmes. Etait-ce le même jeune homme qui une minute plus tôt se délectait de sa vengeance ?
Shaolan serrait les dents, les yeux embuées. A l’image de Sakura s’ajoutaient celles de sa mère Yelan, puis de ses sœurs, et enfin de Kimihiro. Pourquoi étaient-ils là, devant cet imbécile ? Il devait les venger. Même s’il savait qu’ils ne reviendraient pas… ils ne reviendraient pas… il les avait perdus à jamais… Et Sakura… c’était la seule personne encore vivante. Et en tuant Toya, il allait la perdre, elle aussi… Mais il devait le faire !
Il décrispa quelque peu son index pour appuyer sur la gâchette. Il voulut presser la détente, mais rien ne se produisit, car son doigt n’avait pas bougé. Que se passait-il ? Son doigt refusait d’appuyer sur cette maudite gâchette. Pourquoi ? Il écarquilla les yeux lorsqu’il aperçut devant lui l’image de Sakura qui avait retrouvé le sourire. Alors c’était donc ça, la décision du destin ?
Shaolan comprit et craqua en même temps. Jamais il ne pourrait appuyer sur cette gâchette, car il n’était pas un assassin. Il n’allait pas le devenir non plus, malgré tous les prétextes qu’il pouvait prendre. Il ne pourrait pas tuer Toya, alors qu’il avait attendu ce moment pendant des jours entiers, des mois ! Il commença à sangloter en se laissant tomber à genoux, baissant son arme et sa tête, devant un Toya qui aurait pu le tuer ou l’assommer s’il n’était pas paralysé.
- … Je ne peux pas… Je ne peux pas… répétait-il la voix brisée.
Il n’en pouvait plus. Si tout pouvait s’arrêter. S’il pouvait partir loin, très loin de tout ça, un endroit où il serait seul et tranquille… S’il pouvait remonter le temps, revoir sa famille ! Oui, les conseils de sa mère lui manquaient tant. La voix de Futie n’était plus là lorsqu’il montait à cheval. Celle mélodieuse de Feimei ne se faisait plus entendre, et les kimonos de danse de Falen ne traînaient plus partout dans la demeure. Elles lui manquaient toutes tellement. Il voulait les revoir, il voulait qu’elles fussent à ses côtés !
Son regard se posa sur le pistolet qu’il avait en main. Oui, il y avait un moyen de les revoir…

Sakura tentait tant bien que mal de ne pas perdre Loup des Neiges de vue, mais cela fut vite inutile lorsqu’elle arriva au campement. Les domestiques de Shaolan étaient en train de se battre à mains nues avec les hommes de Toya. Tous saignaient abondamment, les lèvres gonflées, le nez rouge, mais semblaient vraiment plus vouloir se battre que de capturer leurs ennemis. Sakura n’en revenait tout simplement pas, surtout en voyant Takashi se battre contre Kazuhiko – qui finalement s’était réveillé. Oiseau des Nuages continua de galoper, et elle l’arrêta pour descendre vite et s’engouffrer sous la plus grande tente où devaient certainement se trouver Shaolan et Toya, sous le regard stupéfait de tous qui avaient arrêté leur combat pendant un instant, trop ahuris pour réaliser si elle venait aider Toya ou Shaolan.
En entrant, Sakura vit alors Toya, contre la toile de tente, pétrifié, tandis que lui tournant le dos, un Shaolan complètement anéanti tenait un objet contre sa tempe. Elle ne savait pas ce que c’était, mais elle se doutait qu’en s’en servant, il ne résulterait que de grands malheurs. Surtout l’index de Shaolan qui était sur cette chose. Mon dieu, et si… ? Elle se rua alors sur le bras droit de Shaolan en hurlant un « NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON !!!!!!! » qui se fit entendre dans toute la forêt. Au moment où elle dévia le bras de Shaolan, le coup de feu partit, plongeant tout d’un coup tout le monde dans le silence.
Toya regardait la scène qui était en face de lui, comme figée. Shaolan Li à genoux, tête baissée, avec à ses côtés sa petite sœur qui lui tenait le bras, tremblante comme une feuille. En effet, il voyait le trou qu’avait fait cette arme dans son futon. Ça semblait avoir brûlé le tissu. Reportant son attention sur les deux gens en face de lui, il les vit pleurer.
- Shaolan, murmurait Sakura. Tu n’allais pas me laisser toute seule, pitié, dis-moi que tu ne voulais pas me laisser toute seule. Tu m’avais promis de me revenir vivant, tu te souviens ?
- Je… Je… je vou… voulais… pleurait le jeune Chinois qui n’arrivait plus à articuler. Re… voir… elles…
Plus rien n’était cohérent dans ses paroles, mais Sakura, malgré son état de choc, comprit parfaitement bien qui était ce « elles ». Mais ses pensées n’eurent pas l’occasion de s’approfondir, car Takashi et Kazuhiko pénétrèrent alors dans la tente.
- Shaolan !
- Toya !
Les hommes étaient tous restés pétrifiés en entendant le coup de feu. Qu’était-ce, cette détonation ? Qui avait finalement tué l’autre ? Et Sakura ? Pourquoi avait-elle crié « NON » ? Shaolan ou Toya était blessé ? Ou mort ? Ni une ni deux, Takashi et son adversaire se précipitèrent dans la tente pour apercevoir que tous les trois étaient en vie. Chacun se précipita vers son maître, mais les choses tournèrent beaucoup plus mal. La bataille se réengagea sous la tente de Toya. Dans la mêlée, Sakura sentit alors un bras se mettre autour de sa taille et la soulever tandis que l’autre fut mise contre sa bouche. Impossible de crier. Elle se débattit tant qu’elle put, mais n’arrivait à rien, jusqu’à ce qu’un violent choc se produisît sur sa tête, et elle s’évanouit.
Sentant qu’il était temps de mettre un terme à tout ceci, les hommes de Shaolan se dépêchèrent de mettre vite au tapis ceux de Toya, et les attachèrent solidement. Si Shaolan était encore un peu sonné, Toya retrouvait peu à peu son aplomb. Lorsqu’en aidant son maître à se lever, Takashi demanda où était Sakura, les choses tournèrent mal. Toya eut une moue dédaigneuse, tandis que Shaolan, perdu, regardait autour de lui.
- Elle a toujours été de notre côté, en fait, dit-il. Elle est venue pour nous sauver, puis elle a pris la poudre d’escampette. Elle est digne de nous.
- La ferme ! cria Takashi. Tu ne dis que des âneries ! ajouta-t-il en aidant Shaolan à aller jusqu’à son cheval.
- Où est-elle ? demanda d’une petite voix presque inaudible Shaolan. Elle s’est vraiment enfuie ?
- Ne l’écoutez pas, il dit ça parce qu’il n’a plus que la parole pour cracher son venin !
Il aida son maître à se mettre en selle, et prit la bride de Oiseau des Nuages. La bande de vagabonds se fit attacher en file indienne, et marchait derrière les chevaux. Ils allaient être ramenés au domaine Li. Qu’en ferait Shaolan ? Il n’avait aucune idée, il n’avait pas du tout la tête à penser à ça. Sakura était partie. Partie… pourquoi ? Toya avait-il raison ? Elle avait toujours été du côté des vagabonds depuis le début ?

Ils arrivèrent au domaine où toutes les femmes se précipitèrent vers eux, inquiètes et hystériques en voyant le visage de leur mari plein de sang, mais le sourire aux lèvres. Takashi n’eut pas le temps de mettre pied à terre que Chiharu, en larmes, s’était agrippée à sa jambe, libérant son anxiété à travers ses pleurs. Tomoyo alla vers Shaolan, surprise de ne pas le voir avec Sakura. Elle n’avait pas réussi à les trouver ? Lorsque Shaolan descendit de cheval, elle lui posa la question. Shaolan partit en lança sèchement :
- Ne me parle plus jamais d’elle !
Toya se mit à sourire grandement devant la fureur du leader, puis ne put s’empêcher de rajouter une couche :
- Elle l’a roulé en beauté, et tout en restant vierge, en plus ! Ma petite sœur est vraiment douée !
Tomoyo se tourna vers lui, les yeux grands ouverts. Parlaient-ils de la même Sakura ? Celle qui s’était confiée à maintes reprises à Tomoyo et Chiharu ? Celle qui était amoureuse de Shaolan ? Enfin, pourquoi son « frère » croyait-il cet assassin ? Il n’avait pas compris que Toya disait ça pour le déstabiliser ? Il était quand même plus malin que ça !
Elle alla voir Takashi qui réconfortait une Chiharu qui s’était quelque peu calmée. Lui demandant ce qui s’était passé, elle apprit que les hommes ne savaient pas grand-chose du combat des chefs. Juste que Sakura s’était engouffrée sous la tente, qu’elle avait hurlé « non », puis qu’une détonation s’était faite entendre. On pouvait conclure que Shaolan était sur le point de tuer Toya, et que Sakura l’avait empêché, mais comme l’avait dit Takashi, personne n’avait pu voir, il y avait beaucoup de possibilités. Peut-être Toya avait-il tenté de tuer le leader, qu’en savaient-ils ?
Tomoyo voulut voir Shaolan qui était dans sa chambre, mais trouva devant le shôji le vase, qui signifiait qu’il ne voulait pas être dérangé. Bah, sans doute devait-elle le laisser se calmer avant de lui parler. Il pouvait devenir un vrai volcan lorsqu’il était vraiment énervé.

Sakura ouvrit difficilement les yeux. Quel mal de tête ! Mais où était-elle ? Elle était sur quelque chose qui bougeait, qui était dur. Elle se redressa un peu. Aïe, sa tête ! Elle était sur quelque chose en bois. Elle réalisa alors qu’elle était dans une charrette. Quoi, comment, une charrette ? A ses derniers souvenirs, elle était avec Toya et Shaolan. Pourquoi se retrouvait-elle à présent dans une charrette ? Et qui la conduisait ?
Elle se tourna vers le conducteur. Il semblait assez jeune avec une queue de cheval noire de jais. Elle connaissait cette queue de cheval.
- Sensuké ? s’exclama-t-elle. Que… Comment… ?
- Tu es réveillée, Sakura ? sourit celui-ci en se retournant.
- Que fait-on ici ? demanda-t-elle. Et où sommes-nous ?
- Eh bien, nous avons dépassé Edo depuis longtemps, et nous nous enfuyons de cette ville, pour répondre à tes questions, sourit l’homosexuel.
- Nous enfuir ? répéta Sakura. Et nous avons quitté Edo… Non, ce n’est pas vrai… dis-moi que ce n’est pas vrai… !
- Bien sûr que si, je n’ai pas envie de finir avec un katana dans le ventre ! rit le jeune homme. Et puis je t’ai quand même sauvé la vie !
- Tu m’as sauvé la vie ? fit Sakura, avec une toux dédaigneuse. Excuse-moi de ne pas avoir remarqué !
- Tu allais te faire piétiner au milieu de la bataille, tu peux me remercier !
- Tu aurais pu me déposer sur le côté, répliqua Sakura. Ça aurait amplement suffi !
- Allons, ils se sont tous fait arrêter par le Chinois ! Toi aussi tu te feras tuer si tu y retournes ! Tu as accouru pour sauver Toya ! Cela m’étonnerait beaucoup que ton bel amant accepte de te revoir.
- Je… fit Sakura, estomaquée. Ce n’est qu’une méprise ! Quand je suis arrivée, ton superbe chef était mort de peur ! Et Shaolan… comme je m’y attendais, il n’a pas pu tirer… il ne voulait pas devenir un assassin !
- Oh, quel noble pensée ! dit Sensuké, ironique. Tu sais que je tenterais bien le coup si tu ne te le tapais pas déjà ? Il a vraiment un joli petit cul ! Et de beaux yeux, aussi !
- Comment ça ? fit Sakura. Tu croyais peut-être que j’allais remplir ma mission ? Tu rêves !
- Oh, donc mademoiselle a choisi de rester vierge parce qu’elle nous déteste. Et pour ton plaisir à toi ? Tu le laisses de côté ? Tu préfères rester dans l’abstinence ? Fais gaffe, il pourrait aller voir ailleurs si tu refuses de partager sa couche.
Sakura se figea. Quoi ? Shaolan irait partager son corps avec celui d’autres femmes ? Non ! Pitié, non ! Mais pourtant, ça semblait plausible. Mais elle avait aussi pensé à faire l’amour avec lui, mais le doute s’était installé entre eux. Ah, mais enfin, elle n’allait pas bien, ou quoi ? Elle était en train de s’éloigner d’Edo et de Shaolan à chaque seconde qui passait, et voilà qu’elle se demandait si Shaolan allait coucher avec d’autres femmes ! Il serait temps d’avoir le sens des priorités !
- Eh bien, je ne t’entends plus, remarqua Sensuké. C’est un peu tard pour être jalouse, tu aurais dû t’accrocher dès le début, ma grande ! Mais dis-moi, ce que nous a rapporté Kazuhiko était donc vrai ? C’est toi qui es tombée sous son charme ? Parce que ça nous a bien foutu les chocottes !
- Oui, c’est tout à fait vrai, dit Sakura après un instant de silence. Parce que lui a eu pitié de moi. Parce qu’il s’est montré gentil. Parce qu’il a montré qu’il savait faire la part des choses. Il s’est montré adorable avec moi, il m’a recueillie alors qu’il pouvait très bien me jeter dehors. Moi, je l’aime, c’est tout.
- Tu lui as dit ?
- Oui.
- Et… ?
- Ça ne te regarde pas…
- Il t’a jetée, quoi, conclut Sensuké.
- Non, pas du tout ! s’emporta Sakura. Au contraire, il…
- Il… ? répéta le jeune homme, attendant la suite avec un petit sourire. Il t’a finalement dit oui ? Pour qui exactement es-tu venue aujourd’hui ? Ton frère ou ton amant ?
- Les deux, souffla la jeune fille. Je… Shaolan voulait venger les siens, mais il ne voulait pas devenir un assassin non plus !
- Pff, tu me fais rire avec ton « pas de parti pris » ! Shaolan par-ci, Shaolan par-là ! Oui, c’est vrai que c’est très impartial ! Pff, tu parles d’une sœur !
- Ah, parce qu’un frère envoie souvent sa sœur coucher avec une personne qu’il qualifie d’impure pour sauver sa peau ? rétorqua illico Sakura. (celle-là, elle la sentait venir !) Et puis pourquoi je reste ici à bavarder avec toi, on s’éloigne de plus en plus, je vais mettre des jours à revenir au domaine !
- Parce que tu crois qu’il t’acceptera comme ça, les bras ouverts ? ricana Sensuké. Que tu es naïve ! Et puis au fait, t’étais pas amoureuse de Kazuhiko, toi ? Tu pourrais aussi t’inquiéter pour lui…
- Lui ? Cet imbécile ! Ce n’est qu’un assassin ! Et puis avant, il me plaisait juste parce qu’il avait une belle gueule !
- Accordé, fit Sensuké.
- Et puis, Shaolan est cent fois plus beau que lui. De toute façon, Shaolan est le plus beau !
- Accordé aussi, sourit Sensuké, manquant de faire tomber Sakura à la renverse.
Ce garçon était étonnant. Pouvoir amener comme sujet de conversation qui de Shaolan ou de Kazuhiko était le plus beau dans un moment aussi critique ! C’était lui tout craché !
Mais elle devait s’enfuir, et vite ! Sensuké se mit quant à lui à fredonner un petit air. Sakura trouva cela très bizarre. C’était assez rapide, et ça semblait être de l’Anglais.
- Y.M.C.A., chantonnait le jeune homosexuel.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna Sakura.
- Je sais pas, ça me vient comme ça, dit-il en haussant les épaules, continuant sa chanson.
Sakura regarda autour d’elle. La charrette était pratiquement vide. Eh merde ! Oh… Il y avait un gros morceau de poutre en bois. Elle s’approcha et saisit l’objet. Il était plutôt lourd. Même trop. Non, ça irait ! Elle s’empara de l’objet, et se leva. S’approchant du siège du conducteur, elle prit garde à ne pas tomber. Elle avança à pas de loups tandis que Sensuké sifflotait son air de musique trop moderne pour son époque.

BONG !

Après un tel coup sur la tête, le pauvre vagabond ne se réveillerait pas avant le lendemain. Tant pis pour lui, il n’aurait jamais dû l’enlever ! Elle se souciait peu d’arrêter le cheval qui tirait la charrette, leur allure n’était pas vive, et la route était droite. A la place, elle fouilla Sensuké à la recherche d’un objet coupant. Elle tomba sur son couteau. Encore mieux qu’elle n’avait espéré. Elle descendit de la charrette et rattrapa le cheval. Là, elle coupa les lanières qui le retenait au moyen de transport.
Elle hissa du mieux qu’elle put Sensuké sur la croupe du cheval, et monta à son tour. Si Shaolan la voyait, il serait fière d’elle : elle montait très bien à cheval, à présent ! Mais… où aller ? Elle ne savait où elle était ! Peut-être qu’en revenant sur leurs pas, elle retrouverait le domaine ! Pourquoi Loup des Neiges n’était-il pas là quand elle avait besoin de son flair ?

*~*~§~*~*

Toya souriait. Finalement, c’était la belle vie, ici. Ils étaient enfermés dans un box de l’écurie Li. Des planches de bois avaient été clouées entre la porte et le haut du trou où habituellement, un cheval passerait la tête. Finalement, ils étaient encore mieux qu’en prison ! Ils étaient nourris et logés ! Et le leader n’avait pas montré signe de vie ; il n’était toujours pas sorti de sa chambre. Toya était fier d’avoir vu juste. Apparemment, Sakura l’avait bel et bien embobiné pour le laisser tomber ! Il ne se gênait donc pas pour faire des remarques dès qu’un domestique passait près du box. Et dire que cela faisait deux jours qu’ils étaient là !
Tomoyo, très inquiète par l’absence de réponse de Shaolan, avait appelé un médecin pour être sûre que physiquement, le leader n’avait rien. Le docteur avait diagnostiqué que Shaolan était en parfaite santé, à part une perte d’appétit. Il en profita pour aller voir les enfants du domaine pour une visite de routine (non, ce n’est pas le docteur Kyle et il ne vient pas de Spirit, lol !). Tomoyo entra alors dans la chambre de Shaolan, et son regard s’attrista.
Shaolan était assis sur son tatami, contre son lit, à regarder le paysage d’un œil vide par le shôji ouvert. Il avait ramené ses jambes contre lui, et avait posé son menton sur ses genoux, ses bras encerclant ses jambes. Il avait l’air d’un enfant qui était perdu. De grands cernes étaient apparus sous ses yeux, il était très pâle, et son regard vide était affligeant.
- Shaolan… dit-elle doucement. Gégé… (transcription phonétique de « Grand frère » en Chinois. Le son est entre le « Gu » et le « K »)
- … Meimei… ? répondit-il après un instant de silence. (« petite sœur » en Chinois)
- Gégé ! s’exclama-t-elle cette fois en prenant Shaolan dans ses bras, heureuse de l’entendre parler. Gégé…
- Tu as vu comme ton frère s’est fait avoir en beauté ? demanda-t-il d’une voix faible. Non seulement je n’ai pas pu tirer, mais en plus, Sakura s’est enfuie. Et dire que je lui avais permis de rester avec nous pendant tout ce temps…
- Je suis sûre qu’il y a une autre explication, Shaolan, dit doucement Tomoyo. Elle… Elle ne peut pas nous avoir trahis, c’est impossible… Peut-être s’est-elle égarée, ou quelque chose comme ça…
L’explication semblait peu plausible, mais il devait sûrement en exister une !
- Penses-tu, murmura Shaolan. Elle s’est bien foutue de moi. Et moi, pauvre con, je suis tombé dans le panneau. La petite fille qui refuse de remplir la mission pour son frère, tu parles ! Tout faisait partie de son plan depuis le début…
- Non ! s’écria Tomoyo en se levant brusquement. Non, c’est impossible ! Sakura n’est pas comme ça, tu le sais très bien ! Elle n’a joué aucun rôle ! Je suis sûre qu’elle essaie de nous rejoindre !
- Moi, comme le roi des cons, je suis tombé amoureux d’elle… poursuivit Shaolan, toujours en murmurant.
Tomoyo se stoppa net en entendant ces aveux. Pour que de tels mots sortissent de la bouche de son maître, cela voulait dire que Shaolan était bel et bien amoureux de Sakura. Et profondément, très profondément. Il était vraiment épris d’elle, et à présent, broyait du noir. C’était compréhensible. Cependant, Sakura était amoureuse de lui ! C’était la vérité, Tomoyo en était certaine ! Personne n’avait encore réussi à la tromper !
- Tout comme son frère, elle doit bien se foutre de ma gueule, maintenant… J’ai été vraiment débile de la croire quand elle me disait qu’elle m’aimait, qu’elle se sentait rassurée ! Quelle belle connerie…
- Mais… mais… TA AI NI !!! hurla Tomoyo. TA AI NI, XIAOLANG ! (ta ai ni : elle t’aime). Women yé ai ni, souffla-t-elle plus doucement (women yé ai ni : nous t’aimons aussi). Gégé… Sakura ai ni.
- Tomoyo, ça suffit, dit Shaolan de cette même voix triste. Laisse-moi seul…
- Xiaolang… fit-elle.
- Meimei… s’il te plait…
- Hao, dit-elle faiblement (Hao : bien).
Elle sortit donc de la chambre de Shaolan, le regard triste. Elle ferma le shôji, lançant un dernier regard au jeune homme qui était toujours dans sa position recroquevillée, avec toujours ce regard vide, et cette pâleur semblable à celle qu’il avait lors du massacre de sa famille. Dépitée, elle alla rejoindre Chiharu et Takashi qui semblaient ébranlés. Se demandant quel était le nouveau problème, elle accéléra le pas.

C’était le soir. La plupart des domestiques, éreintés par leur journée, allèrent se coucher. Shaolan sortit donc, certain de ne pas trouver beaucoup de personnes. Il ne voulait voir personne. Juste ses chevaux. Il passa devant les boxes, mais ne se rendit pas compte qu’il allait passer devant la cellule aménagée des vagabonds. Hors, tant qu’il y avait des domestiques, il y avait des remarques vaseuses.
Shaolan n’était pas beau à voir en cet instant précis. Ses traits tirés, sa mine exténuée, et ses vêtements débraillés lui donnaient l’air de faire partie de la bande de Toya. Les assassins le virent arriver et commencèrent à débiter de nouveaux sarcasmes d’un ton bien plus fort. Shaolan, le visage impassible, s’arrêta devant la cellule, et dévisagea Toya qui se tenait devant lui, simplement séparés par des planches et une porte. Le plus vieux souriait narquoisement en parlant :
- Vous vous rendez compte, les gars… Elle l’a complètement vidé, se moquait-il en s’adressant à ses compagnons bien que son regard était focalisé sur le leader. Tout en restant vierge, en plus…
Shaolan sembla rester de marbre. Les domestiques encore éveillés regardèrent d’un air craintif l’éventuelle confrontation qui pourrait suivre.
- Ça, le grand leader du clan Li ? poursuivit Toya en s’approchant de plus en plus de la limite du raisonnable. Pourtant, ma petite sœur n’a pas eu envie d’essayer ! Il ne doit pas valoir grand-chose… Elle est quand même douée ! Elle devait simplement le manipuler en couchant avec lui, mais elle a fait bien mieux ! Comme ça doit faire mal, un coureur de jupons qui n’a pas eu le loisir de connaître les faveurs de cette jeune fille ! Alors, il est tombé amoureux de ma sœur ? Haha, pas de chance ! Elle l’a roulé en beauté, et le plante en nous sauvant ! Haha, c’est pathétique pour lui ! M’enfin, vu sa famille, il ne pouvait en être autrem… !
Toya ne put finir sa phrase, arrêté par un énorme coup de poing. Shaolan se tenait devant la porte du box, droit, avec son bras droit perpendiculaire à lui, qui avait défoncé les planches de bois et le visage de Toya, et qui était encore en l’air. Toya, par terre, le nez en sang, mit quelques instants avant de se souvenir de qui il était et d’où il venait. Il avait été surpris : ce Chinois lui avait filé une beigne à la vitesse de l’éclair. Il ne maîtrisait pas les arts martiaux pour rien.
Shaolan sortit enfin son poing de l’intérieur de box, se foutant totalement du mal de chien qu’il venait de faire à ses os. Il restait toujours aussi droit, aussi impénétrable, bien qu’il était facile de connaître ses pensées à cet instant. Il était peiné de la trahison de Sakura et ne demandait qu’à se défouler sur quelque chose. Car dans le domaine, même si tout le monde disait à Toya et ses hommes de se taire, ils se demandaient quand même où était passée Sakura, car Toya leur fournissait une explication très plausible.
Après un dernier regard empli de haine envers Toya, Shaolan repartit en direction de sa chambre, essayant d’ignorer les regards de pitié de ses domestiques. Pour la discrétion, il repasserait ! Con de Toya ! Il remit donc le vase devant le shôji qu’il referma derrière lui. Puis, il reprit la position qu’il avait gardée pendant ces deux jours, et contempla à nouveau le paysage.
Il n’était qu’un idiot. Il s’était surestimé. En fait, Sakura n’avait jamais été amoureuse de lui ! Il n’était qu’un imbécile… Comment avait-il pu la croire lorsqu’elle lui avait dit qu’elle l’aimait. Lorsqu’elle s’était enfuie, pleurait-elle vraiment ? Peut-être riait-elle sous cape de l’avoir si bien berné ! Mais alors, si elle le détestait vraiment… pourquoi lui avait-elle sauvé la vie dans cette montagne, après la fête ? Sans doute pensait-elle d’abord à sauver la sienne, et avait-elle fait ce geste de le secourir inconsciemment. Ou peut-être parce qu’il était avec les chevaux et qu’elle avait besoin de ces derniers pour sortir de ce guêpier. Shaolan soupira. Tout tenait la route. Et quand elle avait voulu qu’ils fissent l’amour, n’était-ce pas pour s’assurer qu’elle le tenait bel et bien ?
Shaolan baissa la tête d’un air résigné. La seule fois où il tombait amoureux, il fallait que ça fût un fiasco. Il avait envie de pleurer, mais se retint. Il voyait sans cesse le visage de la jeune fille, celle dont il était tombé amoureux. Celle qui était fragile et innocente, celle qui souriait et riait, celle qui était douce et attentionnée. Celle qui l’avait sauvé plusieurs fois. Oui, elle l’avait sauvé lorsqu’elle avait dévié l’arme à feu. Mais pourquoi ? Il était bien plus simple de le laisser tirer, non ? Il ne serait plus là, il aurait rejoint sa famille et n’aurait jamais connu cette souffrance, et cette trahison. Tout le monde aurait été heureux, après ça. Plus de Shaolan, des domestiques et des chevaux libres, tout comme une bande de vagabonds ! (la déprime fait dire d’horribles choses) Mais alors, pourquoi Sakura avait voulu faire dévier la trajectoire de son projectile ? Pourquoi ? Pour le narguer ? Non, sinon elle ne se serait pas enfuie après, et elle n’était pas aussi grande gueule que son frangin ! Elle n’avait peut-être pas voulu voir sa cervelle s’éparpiller partout sur le sol. C’était plausible aussi. Mais peut-être ne souhaitait-elle pas sa mort pour autant…
Au fond de son cœur, une petite lueur d’espoir s’alluma, mais elle était tellement petite qu’il se demandait s’il allait en prendre compte. Car il n’arrivait pas à concevoir que Sakura, si douce et innocente, eût pu faire des choses pareilles, et être aussi calculatrice ! C’était tout bonnement impossible dans son esprit, même si tous les faits le prouvaient.
Son regard perdu sur les collines, son imagination s’emballa, et il pouvait voir Sakura, encore dans son yukata, couverte de sueur et exténuée, revenir vers lui, approcher, encore, jusqu’à être contre lui, puis elle lui fournissait une explication qui tenait la route. Il ferma les yeux pour sentir son doux parfum, puis les rouvrit. Sakura n’était pas là. Elle n’était pas venue le retrouver. Elle était en cavale quelque part. Son imagination lui avait juste montré ce qu’il souhait voir. Mais la réalité était revenue. Quelque part dans son cœur, la petite flamme d’espoir résistait à l’extinction. Elle voulait y croire.

Sakura était complètement perdue. Elle ne savait même pas dans quelle direction elle allait, ni laquelle elle devait prendre. Oui, on pouvait affirmer qu’elle était perdue. Elle arriva à un village. Et dire que cela faisait trois jours qu’elle ne faisait qu’assommer Sensuké à longueur de temps avec tout ce qui lui passait sous la main ! Elle devait être tranquille et ramener cet enfoiré à Shaolan. Shaolan… que faisait-il en ce moment ? Pensait-il à elle ? Elle ne faisait que penser à cet homme, jour et nuit. Dans quel état se trouvait-il ? Pourvu que Tomoyo prît soin de lui ! Il avait l’air si bouleversé lorsqu’elle l’avait « vu » la dernière fois.
Elle arriva enfin à un village. Elle descendit de cheval, et chercha des gens pour leur demander où elle était et un peu d’aide et de nourriture. Hélas, manque de chance, Sensuké se réveilla à cet instant.
- Sale peste ! J’ai sûrement cinquante bosses à cause de toi ! cria-t-il en étant descendu de cheval pour lui agripper le poignet.
Sakura, effrayée, se remit d’aplomb en voyant des gens dans la rue. Elle décida de jouer la comédie.
- Mais enfin, Monsieur, lâchez-moi ! cria-t-elle à son tour. Vous me faîtes mal !
- Sakura, qu’est-ce que tu racontes encore ? Allez, remonte sur ce cheval sans histoire !
- Je ne suis pas Sakura, je vous répète que vous faites erreur ! fit-elle en réussissant à se dégager.
Elle se précipita à la porte d’une maison en criant à l’aide, tandis que les passants se jetaient sur Sensuké pour que cet individu ne fît pas de mal à cette jeune fille.
La maison était heureusement occupée lorsqu’elle avait appelé à l’aide. Une femme d’une cinquantaine d’années l’accueillit, tandis que Sakura inventait cette histoire d’un homme qui croyait la prendre pour une autre (« Sakura »), et l’avait enlevée loin de Edo. La femme la fit se reposer tandis qu’elle lui amenait une tasse de thé. Sakura demanda comment retourner à Edo.
- Ma pauvre petite, fit-elle. Il vous faudra au minimum quatre jours ! Vous êtes très éloignée de la capitale !
- Oh non, dit faiblement Sakura. Encore quatre jours… Je dois partir le plus tôt possible, dans ce cas…
- Vous n’y pensez pas, vous êtes épuisée ! s’exclama la femme. Et puis harcelée par cet homme qui a perdu la raison !
- Certes, mais je dois absolument rejoindre Edo, supplia Sakura. Je dois rejoindre des gens au plus vite !
- Eh bien, je pourrai toujours demander à mon mari de vous emmener, il possède une charrette. Vous m’avez l’air tellement perdue, ma petite demoiselle, que c’est la moindre des choses !
- Oh, c’est trop gentil, mais je pourrais y aller seule, ne vous dérangez pas autant !
- Vous pensez, une jeune fille comme vous, toute seule sur les routes ! C’est comme ça qu’on se fait enlever, ma petite demoiselle ! Déjà, seule dans les rues d’une ville, comme ce qui vous est arrivé !
- Oui, mais… C’est vraiment capital pour moi, alors c’est pour ça que je ne veux pas vous déranger avec mes affaires !
- Allons ma petite demoiselle, si on ne rend pas service à son prochain, à quoi sert-on ?
- Je vous remercie infiniment, madame, ne put que murmurer Sakura.
Un jeune homme d’environ l’âge de Sakura arriva sur ces entrefaites. Il avait les cheveux noirs de jais attachés en une toute petite queue de cheval. C’était le fils de cette femme. Il resta un instant étonné en voyant une étrangère dans sa demeure, puis lui fit un sourire timide que Sakura lui rendit.
- Cette pauvre petite a été enlevée d’Edo par un fou, annonça la mère. Tu te rends compte ? Le pauvre agneau…
- A Edo ? répéta le garçon. C’est plutôt loin !
- Oui, mais je dois absolument y retourner… souffla Sakura. J’ai peur pour Shaolan…
Le fils se raidit à l’entente d’un prénom masculin. Une jolie fille comme ça, et de cet âge avait effectivement un amant, c’était normal. Enfin, peut-être était-ce son frère ?
- Shaolan ? Qui est-ce ? demanda la mère ?
- … mon fiancé… répondit Sakura en rougissant doucement. Enfin, pas officiellement fiancé, mais peut-être qu’un jour… Et si je n’arrive pas trop tard, commença-t-elle à bredouiller sous le regard déçu du jeune homme.

L’après-midi, l’homme de la maison avait été tenu au courant de ce qui s’était passé. Après tout, un malade était au commissariat de police du village ! Ainsi donc, la jeune fille en question avait trouvé refuge chez lui. Décidément, aujourd’hui, tout allait de surprise en surprise ! Car il venait simplement manger chez lui, et il apprenait qu’il allait raccompagner la jeune fille à Edo pour qu’elle retrouvât son fiancé ! Ce qui semblait beaucoup déplaire à son fils, avait-il remarqué. Ah, les désillusions de l’amour !
Toute la famille partit avec Sakura. Le fils (Eikichi) voulait absolument les accompagner (on se demande pourquoi !), et l’homme ne voulait pas laisser son épouse seule. Sur l’instant présent, Sakura se fichait éperdument de Sensuké, mais il devait aller à Edo où la police de la capitale devait se charger de lui, car d’après Sakura, c’était dans cette ville-là qu’elle avait été enlevée. Ce fut donc un Sensuké ligoté qui dut monter dans la charrette. Pendant que le père conduisait, le fils surveillait le brigand tandis que sa mère et la jeune fille parlaient. Sensuké ne pouvait démentir les dires de Sakura étant donné qu’on le prenait pour un fou.
- Alors, fit la mère, comment est-il, ton fiancé ?
- Eh bien, il est gentil, dit Sakura tandis que son regard rêveur s’installait. Très gentil. En fait, il est adorable. Et puis, il est très beau. Il est Chinois, mais réside au Japon ; c’est le fils d’une diplomate…
- Diplomate ? la coupa la femme. Tu veux parler des diplomates Li ?
- Oui. Vous les connaissez ? s’étonna Sakura.
- Si on les connaît ! fit le père avec une drôle de toux. Ils sont passés par notre village avant de rentrer sur Edo. Le fils avait un début de fièvre…
- Tu es donc la fiancée de Maître Shaolan Li ? dit Eikichi en ouvrant la bouche pour la première fois depuis leur départ. C’est bizarre, pourtant quand il est passé par chez nous, il n’avait pas l’air d’avoir beaucoup de respect pour toi, si on en croit nos souvenirs et ce qu’il faisait avec la gente féminine !
- Oh, c’est que… il m’a connue après. Après… le drame qui l’a frappé, dit Sakura d’un ton gêné. Il était… si triste… le seul survivant, il venait de perdre toute sa famille… Moi, je me suis faite engager comme domestique chez lui peu de temps après l’incident. Je ne lui ai jamais connu ce côté… frivole, fit-elle en pinçant les lèvres.
Sakura marqua une pause, regarda un instant Sensuké qui l’écoutait attentivement, puis reprit :
- Vous comprenez, je ne suis qu’une simple vagabonde, et… au milieu de tout son malheur, il m’a quand même accepté comme domestique, alors qu’il n’avait pas du tout la tête à ça… Là-bas, j’ai connu des gens merveilleux. Je m’y suis faite une sœur, ainsi que toute une famille. Et moi qui avais une grande peur des chevaux, maintenant je sais monter sans avoir peur ! ajouta-t-elle avec un sourire.
- Il est assez différent du maître Li qu’on connaît, remarqua Eikichi en haussant les épaules.
- Oui, mais il était encore un peu enfant, à cette époque. Il vivait avec ses sœurs et sa mère, alors il ne pensait qu’à s’amuser, d’autant qu’on ne peut pas vraiment dire que les filles Li étaient très sages ! sourit sa mère. Elle était mignonne, cette petite Futie !
- Ouais, marmonna Eikichi en rougissant un peu. Mais elles avaient toutes pratiquement le même visage.
- Ça c’est sûr, tous la même bouille ! rit le père. Une jolie petite famille chinoise, mignonne et sympathique comme tout ! Ah, quel gâchis, soupira-t-il tandis que Sakura ne put s’empêcher de lancer un regard lourd de reproches à Sensuké. La nouvelle s’est répandue, continua le père, que le petiot a décrété qu’il les tuerait tous ! C’est vrai ?
Sakura resta silencieuse un instant. Ça devenait de plus en plus difficile de raconter des bobards. Et puis… Ces gens avaient la gentillesse de la conduire jusqu’à Edo, elle pouvait avoir la décence de se montrer honnête avec eux, non ? Elle poussa un soupir, puis leur expliqua qu’elle avait déformé la vérité et inventer une histoire pour échapper à Sensuké. Elle se mit à leur narrer toute l’histoire. Elle passa certains détails, ou les résuma, car tous les tourments qu’elle avait endurés en se demandant si Shaolan allait vraiment tuer Toya l’avaient suivie pendant ces trois mois. Eikichi se recula un peu de Sensuké lorsqu’il apprit que ce dernier était homosexuel.
- Et… Shaolan avait cet engin pointé sur la tempe… disait difficilement la jeune fille. Je… je sentais qu’il n’allait rien en sortir de bon… Je me suis jetée sur lui, et j’ai dévié sa main… Là, une détonation s’est fait entendre, comme si cette chose crachait du feu à une énorme vitesse. Ça a troué le futon de mon frère… Il… n’a pas eu la force de tirer sur Toya… Et il a voulu… se… se… puis tout le monde est arrivé sous la tente, et c’est devenue une vraie mêlée… Puis j’ai perdu connaissance. C’était lui qui m’avait enlevée ! fit-elle en pointant Sensuké du doigt.
- Mon pauvre bichon, murmura la femme en la prenant dans ses bras. Elle n’a pas manqué de piquant, ton histoire. Ne t’en fais, n’oublie pas que tu vas bientôt le retrouver. Encore quelques jours, et tout rentrera dans l’ordre…

Il fallut en effet quatre jours pour arriver à Edo, même avec la meilleure volonté du monde. Elle aurait volontiers chevauché la nuit, mais elle pensait à la tête que ferait Shaolan s’il apprenait qu’elle avait épuisé volontairement des chevaux ! Le troisième jour, un détail avait ressurgi dans son esprit, lorsqu’ils étaient à la fête de Tanabata. C’était Tomoyo qui l’avait dit : « Shaolan, dans six jours, c’est ton anniversaire ! Quel effet ça fait d’avoir vingt ans ? ». Si elle comptait bien… cela faisait trois jours que son anniversaire était passé. Aujourd’hui, Shaolan avait déjà vingt ans. Et elle n’était même pas avec lui pour le lui souhaiter. Que faisait-il en ce moment ? S’inquiétait-il pour elle ? Avait-il fêté son anniversaire sans se soucier de son absence ? A l’heure qu’il était, qu’avait-il fait de Toya et des autres ? Shaolan… Comment se sentait-il ? Heureusement, elle arriverait bientôt. Oui, bientôt, ils se retrouveraient…

Pour son anniversaire, Shaolan n’avait pas changé des jours précédents. Il était resté cloîtré toute la journée dans sa chambre. Tomoyo était quand même entrée, mais elle n’avait rien pu en tirer. Shaolan était resté muet, et même s’il avait parlé, ç’eût été pour ruminer que Sakura l’avait bien roulé, et qu’il était idiot d’être tombé amoureux d’elle. Shaolan ne fêta pas ses vingt ans, regardant toujours au loin, revoyant encore et encore ce même mirage d’une Sakura échevelée qui revenait vers lui. Mais pourtant, la réalité était tout autre : elle l’avait trahi.

Le matin du quatrième jour, Sakura eut un immense sourire en apercevant la capitale. Enfin, ils arrivaient ! Seulement, le regard humain pouvait voir loin, mais sa marche pouvait mettre plus de temps. Ce ne fut qu’aux alentours de la mi-journée qu’ils purent enfin entrer dans Edo. Sakura était trop reconnaissante envers cette famille pour lui en demander plus, c’est-à-dire de l’emmener au domaine Li. Et puis, après tous ces jours de route, ils devaient être exténués. Elle se débrouillerait pour aller au domaine.

C’était le soir. Eriol tenait Tomoyo par les épaules. Cette dernière était à bout. Le comportement de Shaolan et l’absence de Sakura ajoutés aux sarcasmes de ce Toya, cela faisait trop. Trop, parce que ça faisait une explication qui tenait la route, et que Tomoyo ne voulait surtout pas croire à cette théorie. Personne ne l’avait jamais trompée, elle avait un flair pour détecter les menteurs. Sakura ne pouvait avoir prémédité tout cela ! C’était tout bonnement impossible ! Sakura était amoureuse de Shaolan, tous les domestiques du domaine l’avaient deviné ! Tomoyo avait fini par révéler toute l’histoire à Tsukiko (Eriol, c’était fait depuis longtemps !).
Tsukiko, à côté de Chiharu et Takashi, n’osait piper mot en voyant la mine de Tomoyo. Voir celle-ci dans un tel état relevait du rarissime. Eriol massait gentiment les épaules de sa bien-aimée, même s’il savait que ça n’arrangerait rien à la situation – mais au moins à adoucir l’humeur de sa compagne. Chiharu était dans les bras de Takashi, elle aussi très inquiète. Lika leur avait rendu une brève visite, puis était repartie, accompagnant son futur époux pour aller demander aux gens d’Edo s’ils n’avaient pas vu Sakura. Tous avaient répondu la même chose : pas depuis la fête de Tanabata. Tomoyo commençait elle aussi à perdre l’appétit, mais Tsukiko avait un fort caractère, et aurait gavé la jeune chanteuse si celle-ci n’avait pas finalement cédé.
Heureusement que le médecin avait fait une petite visite aux domestiques, car certains en avaient bien besoin. Outre les appétits d’oiseaux qui s’étaient installés parmi tous ces jeunes, des débuts de fièvre et des nausées étaient apparus chez Chiharu, et une augmentation de la nervosité pour Tomoyo et Takashi. Ceux qu’on voyait toujours sourire étaient devenus des boules de nerfs. Seuls Tsukiko et Eriol semblaient être immunisés par ses divers symptômes. Sans doute parce que tous deux n’étaient pas du domaine.
Soudain, un bruit de galop se fit entendre. Qui venait donc à cette heure ?
- C’est peut-être Sakura-chan ! s’écria Tsukiko, pleine d’espoir. Allons voir !
Elle n’eut pas le temps de s’élancer, qu’un cheval au galop s’arrêta juste devant eux, Sakura descendant à toute vitesse, pour se faire engloutir par les bras de ses amis.
- Sakura-chan, tu nous as tant manqué ! Où étais-tu passée ? Comment as-tu disparu ? Que t’est-il arrivé ?
Les questions fusaient de toutes parts avant que Sakura ne s’aperçût de l’état de ses amis. Ils avaient tous les traits tirés et une énorme tension semblait se libérer. Sakura prit peur :
- Où est Shaolan ? demanda-t-elle. Il dresse sûrement les chevaux, non ?
Tous perdirent leur sourire. Ce fut Tomoyo qui annonça d’une petite voix.
- Il est dans sa chambre… Je te conseille la prudence, il est d’une humeur exécrable depuis que…
Elle ne put finir sa phrase. Sakura filait déjà en direction de la chambre de Shaolan, passant devant les écuries, et devant le « box-cellule » avec des nouvelles planches. Là, elle entendit la voix incrédule de son frère.
- Sakura ?
Elle se retourna un instant pour apercevoir entre les planches le visage de son frère et celui de Kazuhiko. Ainsi, ils étaient là. Et bien qu’ils restassent ! Elle n’avait pas que ça à faire !
Elle se remit à courir pour entrer dans la demeure, et dans la chambre de son amoureux. Au même moment, les adolescents tournèrent les yeux vers une charrette qui s’immobilisa devant eux.
- Elle allait plutôt vite, notre petite demoiselle, dit le conducteur. Dure à suivre !
- Au moins, elle est arrivée à destination, fit une voix de femme à l’intérieur.
- Mais c’est qui, ceux-là ? bougonna Tsukiko en se dirigeant vers l’arrière de la charrette. Ils pourraient se présenter, non ?
Lorsqu’elle disparut derrière le véhicule, les autres entendirent un bruit de chute.
- Elle s’est encore cassé la gueule ? demanda Eriol.
- Probablement, lui répondit sa bien-aimée.
Ils se dirigèrent eux aussi vers l’arrière du véhicule où Tsukiko était effectivement tombée… mais sur un jeune homme.
- Ouch, excusez-moi, je suis assez maladroite, dit-elle se relevant. Mais qui êtes-vous ?
- Nous sommes ceux qui ont raccompagné la jeune fille de tout à l’heure, dit d’un ton excédé le jeune homme qui se relevait à son tour.
- Sakura ?
- Oui. Et aussi cet… homme, dit-il, comme s’il ne savait pas s‘il fallait traiter Sensuké d’homme ou de femme. Le vagabond qui l’a enlevée…
Les autres, la bouche ouverte, se regardèrent les uns les autres avant de soupirer ou de rire de soulagement.
- C’était donc ça, fit Chiharu, une main sur le cœur. Oh, seigneur, tout va rentrer dans l’ordre !
- Pour ça, elle va d’abord voir avec Shaolan, dit doucement Tomoyo. Ça ne va pas être facile, il est complètement… déboussolé… Mon pauvre Gégé…
- Ça va aller Tomoyo, je suis sûr que tout se passera bien, dit Eriol d’une voix apaisante.


Sakura arriva devant le shôji de la chambre de Shaolan, avec le vase posé devant. Elle donna un coup de pied dedans pour l’écarter, et ouvrit brusquement le shôji. Shaolan était assis sur le tatami, comme quand Tomoyo venait le voir. Son regard vide fixait l’horizon, cet horizon qu’elle avait trouvé si beau lors de son arrivée chez eux.
- Shaolan ! cria-elle en se précipitant sur lui.
A peine eut-elle contourné le lit qu’elle se laissa tomber à genoux, enlaçant Shaolan qui n’avait toujours pas bougé. Il avait juste dû écarter les jambes, Sakura s’étant précipité vers lui avec fougue et s’y était réfugiée. Le serrant dans ses bras avec force, elle bombardait son visage de petites bises, heureuse de le retrouver.
- Enfin, je te retrouve, Shaolan, j’ai cru que je ne te reverrai plus !
- Pourquoi es-tu revenue ? lui demanda Shaolan d’une voix froide, faisant se figer Sakura qui écarquilla les yeux.
- Quoi ? fit-elle d’une toute petite voix.
- C’est pour me narguer ? Bravo, c’est réussi ! Tu as sauvé ton frère, puis tu as pris la fuite. Tu t’es foutue de moi pendant tout ce temps. Et maintenant tu reviens.
- Que… dit la jeune fille, complètement scotchée par les paroles du leader. Comment ?
- Pourquoi tu m’as fait ça, Sakura ? Pourquoi tu m’as fait souffrir à ce point ? demanda-t-il d’une voix plus calme.
- Te faire souffrir et la dernière chose que je veuille faire, annonça directement la Japonaise. Mais explique-moi, Shaolan, parce que je ne comprends rien de ce que tu dis… Comment t’ai-je fait souffrir ?
- Tu t’es moquée de moi pendant tout ton séjour ici. Tu ne m’as jamais aimé. Tu as fait tout ça pour sauver ta bande. Et tu es partie.
Sakura resta paralysée par ses paroles. Elle était toujours en train de tenir Shaolan dans ses bras, et entendait le chuchotement de la voix du jeune homme dans son oreille.
- Comment peux-tu penser ça ? se mit-elle à pleurer. Comment peux-tu imaginer que je t’aurais fait ça ? Je… Je t’aime, tu le sais très bien… Aishiteru, Shaolan… Qui… t’a dit tout ça… ?
- … Ni gégé… souffla le jeune homme avant de lui traduire la phrase.
- Toya ? Tu… préfères croire en la parole de Toya qu’en la mienne ?
Sakura pleurait toujours, les bras autour du cou de Shaolan, serrant plus fort que jamais, sa tête enfouie dans son épaule. Les larmes allaient se perdre dans les plis de la chemise du Chinois. Tout en tremblant, ce dernier posa ses mains sur les hanches de Sakura, agrippant le tissu avec force.
- Alors où es-tu passée ? demanda-t-il, la voix brisée. Quelle est ta vérité alors que celle de ton frère est si plausible ?
Lui aussi se mit à pleurer. Il avait mal. Il avait l’esprit embrumé. Il voulait savoir. Qu’avait-elle fait pendant sa disparition ? Qu’allait-elle lui raconter ? Qu’elle était devenue amnésique pendant une petite semaine ? Qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre ? Et elle venait lui dire qu’elle le laissait tomber ?
- Dis-moi que tu ne m’as pas abandonné, sanglota-t-il. Pitié, dis-moi que tout ça n’était qu’un cauchemar…
- Lorsqu’il y a eu cette bataille dans la tente de mon frère, j’ai perdu connaissance, commença Sakura, tandis que Shaolan avait la tête enfouie dans son épaule. En fait, c’était Sensuké qui m’avait enlevée… Quand je me suis réveillée, on était déjà très loin de Edo… Je… j’ai dû l’assommer pour prendre un cheval, et le ramener lui aussi à Edo. Il m’avait dit que tu les avais tous pris captifs. A ce moment-là, j’étais très fière de toi. Parce que tu es resté fidèle à toi-même et à tes principes… Mais j’avais peur. Peur de te savoir loin de moi, peur que tu veuilles à nouveau te… te…
Elle n’arrivait pas à prononcer le mot. Elle sentit la main de Shaolan se poser doucement sur sa nuque avant qu’il ne la serrât encore plus fort dans ses bras, tremblant autant qu’elle.
- Au bout de ne je ne sais plus combien de jours, j’ai atteint un village. Là, on m’a dit qu’il me faudrait au moins quatre jours pour atteindre Edo. Sur le coup, j’étais désespérée ! Je n’en pouvais plus de devoir supporter ton absence ! Heureusement, une famille très gentille m’a proposé de me raccompagner… Pendant le voyage, je ne cessais de penser à toi. Ce que tu faisais. A quoi tu pensais. Je me souvenais même de ton anniversaire, et que j’étais loin de toi au moment où tu avais tes vingt ans… Ce voyage était tellement long que je n’arrêtais pas de penser à toi, ou tout ce qui avait un rapport. Tu me manquais tellement… pleura-t-elle. Et quand je te retrouve enfin, tu me rejettes… Pourquoi ?
- Tu es tout de même venue jusqu’au campement avec l’intention de sauver ton frère, non ? Sur ce coup, tu m’as menti… Et si tu me mens pour ça, comment puis-je encore te faire confiance ? Si toi, tu me mens, à qui puis-je m’adresser ? Si celle que j’aime me cache la vérité…
- En fait, je souhaitais trouver un compromis, je n’en sais rien, mais je ne pouvais pas rester inactive ! Même si ç’avait été impossible, je… je voulais faire quelque chose ! Et toi, qui es parti comme un voleur, en nous laissant, les femmes et les enfants…
Ils restèrent un instant à pleurer, puis à renifler, se serrant toujours aussi fort. Enfin, ils se retrouvaient. Enfin, il n’y avait plus de mensonges. Plus de secret. Plus d’attente angoissante pour connaître l’issue de toute cette histoire. Plus de problèmes de vengeance. Juste eux.
- Maintenant, tout est enfin fini, murmura Sakura en desserrant son étreinte pour regarder Shaolan. Il n’y a plus à se soucier de cet imbécile de Toya ! Mon frère ne fera plus de mal à personne, maintenant… continua-t-elle en caressant les joues mouillées de Shaolan. Tout se passera bien, à présent…
- C’est vrai ? renifla Shaolan. Tu ne m’abandonneras plus ? Si jamais tu me laisses encore, je crois que je deviendrai fou…
Sakura lui prit le visage dans les mains et posa ses lèvres sur les siennes. Elle se leva un instant, referma le shôji qui donnait sur le paysage et celui par lequel elle était entrée, puis revint enlacer son amoureux, voulant rester ainsi un petit moment. Peut-être était-ce dû à l’été, mais elle avait chaud. Très chaud. Mais c’était une chaleur très douce. Une chaleur agréable. Comme celle que Shaolan lui transmettait d’un simple contact.
Elle commença à embrasser Shaolan, lorsqu’elle comprit ce qui lui arrivait. Pour elle, tout n’était pas encore éclairci, mais c’était parce qu’elle était une fille, et qu’elle voulait en avoir le cœur net.
- Shaolan, souffla-t-elle. Je… Je veux que tu me montres que tu m’aimes… maintenant. Montre-moi que je suis spéciale à tes yeux… Que je vaux mieux que toutes les autres…
Shaolan, l’esprit encore embrumé, ne comprit pas tout de suite ce qu’elle voulait dire. Ce ne fut que lorsque la jeune fille commença à l’embrasser passionnément et caresser son torse que la réponse lui vint. Répondant au baiser, il serra davantage la Japonaise contre lui. Pour la première fois depuis des mois, il se sentait tout à fait serein. Il n’y avait pas de problème. Juste Sakura, lui, et sa chambre. Et la proposition de la jeune fille était alléchante. Oui, il avait envie d’elle. Depuis un bon moment d’ailleurs. Mais là, c’était différent. Ce n’était pas son corps qui lui faisait envie, mais elle toute entière.
Il interrompit un instant le baiser pour lui chuchoter à l’oreille :
- Tu es vraiment sûre de ton choix ?
- Je n’ai jamais été aussi convaincue. J’ai confiance en toi, Shaolan. Montre-moi que je ne suis pas comme ces pintades avec qui tu as couché…
- Qu… fit le jeune homme, interrompu par les lèvres de la jeune fille qui se posaient de nouveau sur les siennes.
Il serra finalement ses bras autour des fesses de la jeune fille, puis se redressa, la portant. Se laissant tomber en arrière, il atterrit sur le matelas moelleux de son lit, Sakura sur lui. Elle était échevelée, couverte de sueur, et son visage était encore trempé de larmes. Mais pour Shaolan, elle était magnifique. Son cou, si fin, ne semblait demander qu’à être dévoré, comme toutes les parcelles de peau qui dépassaient de ce yukata.
Mettant sa main contre la jambe de la jeune fille, il remonta doucement, allant sous le tissu. Ayant trop pris son temps pour admirer sa maîtresse, il n’avait pas remarqué que celle-ci avait pris une longueur d’avance et n’avait plus qu’à lui enlever son pantalon d’équitation.
Sakura était assez nerveuse. Lorsqu’elle aurait enlevé tous les vêtements, elle le verrait dans toute sa splendeur. Elle avait un peu peur. Même si elle accordait toute sa confiance à Shaolan, elle ne pouvait s’empêcher d’appréhender. Rassemblant son courage, elle enleva le pantalon du jeune homme. (Je crois qu’à l’époque, le sous-vêtement était une bande de tissu portée sous le kimono, appelée fundoshi. Mais je me suis dit que pour porter un pantalon d’équitation moulant, ça ne servait à rien d’avoir un fundoshi.)
Shaolan était nu sous elle. C’était la première fois qu’elle voyait un homme nu. Lorsqu’elle était vagabonde, elle fermait toujours les yeux lorsque les autres manquaient de pudeur. Mais là, Shaolan était… waw ! Mais elle n’eut pas le temps d’aller plus loin dans ses pensées, qu’elle se retrouva allongée sur le matelas, entre les draps froissés, Shaolan la dominant.
Doucement, avec des gens tendres, Shaolan dénoua sa ceinture, et ouvrit son yukata. Par pudeur, Sakura voulut se cacher, mais une simple caresse du leader la détendit. Comme Shaolan se l’était dit, elle était merveilleuse. Outre son corps, son visage avec ses joues roses le faisait complètement craquer. Il était vraiment amoureux d’elle pour penser d’abord à son visage qu’à son corps. Il l’aimait. Et il voulait tout partager avec elle. Il revint à la réalité lorsqu’il sentit les mains de la jeune fille caresser son dos et ses lèvres son torse. Seigneur, elle était si douce ! De ses mains et de ses lèvres, il caressa lui aussi le corps de sa compagne, la faisant frissonner de plaisir.
Sakura se mordit la lèvre inférieure pour ne pas commencer à gémir. Comment connaissait-il tous les endroits qui lui procuraient du plaisir ? Avec combien de femmes avait-il partagé sa couche pour être aussi doué ? A ce moment, un petit éclair de jalousie jaillit dans son cerveau, et elle ne put s’empêcher de murmurer :
- Shaolan… Montre-moi que tu me préfères à elles toutes…
Elle était brûlante de désir. Shaolan l’embrassa tendrement pour la rassurer avant d’entrer le plus doucement possible en elle.
Sakura se souviendrait toujours de ce soir-là. Le soir où il lui avait montré tous ses talents d’amant. Où il lui avait montré ce qu’était un homme. Ce soir où elle s’était fait saigner la lèvre à force de la mordre pour que l’on n’entendît pas ses cris. Rien que lorsqu’il prononçait son prénom, elle avait l’impression de devenir folle. Lors de ces moments, Sakura se sentait vraiment aimée. Car c’était avec elle qu’il était : une simple vagabonde qui n’avait rien d’extraordinaire. Et pourtant c’était à elle qu’il souriait et à qui il parlait, et à qui il faisait l’amour.

Sakura se blottit davantage contre Shaolan, tentant de reprendre son souffle. Ils étaient à une heure assez avancée de la nuit. Ils étaient épuisés. Non seulement leurs ébats avaient duré longtemps, mais lorsqu’ils l’avaient fait par trois fois, ils auraient pu mourir de bonheur.
- C’était… génial, souffla la jeune fille. Dire que tu as déjà vécu ça avec les autres…
- Je me demande de quoi tu parles depuis le début, s’amusa Shaolan. Peut-être vas-tu enfin m’expliquer…
- C’est simple, non ? Auparavant, tu as déjà… enfin… avec d’autres femmes…
A la grande stupéfaction de Sakura, le jeune homme se mit à rire. Clignant des yeux, elle ne comprenait pas le pourquoi de cet amusement. Il se moquait d’elle, là !
- Tu croyais sérieusement que… riait le jeune homme.
- Eh bien quoi ? fit Sakura en fronçant les sourcils.
- Sakura, même si j’étais un coureur de jupons, j’étais tout de même le fils d’une diplomate ! Crois-tu vraiment que je pouvais prendre le risque de faire des enfants à toutes les femmes que je draguais ? Tu imagines si l’une d’elles annonçait qu’elle était enceinte ?
Sakura ne put que rester sans voix. Il avait parfaitement raison, c’était tout à fait logique, surtout vu sa position sociale. Et puis… elle repensa alors à toutes les fois où Shaolan avait été surpris d’entendre ce genre de propos. Lors de leur dispute :
« - N’importe quelle fille aurait peur pour sa première fois !
- Tu es bien placé pour le savoir, hein ?
Puis Shaolan avait ouvert les yeux de surprise »
« - Je voulais être sûre que ça ne serait que pour moi ! Pas comme toutes ses autres filles que tu as eues ! Je ne veux pas… être juste une de plus sur la liste de tes conquêtes ! Je veux être spéciale à tes yeux ! Je veux juste que tu m’aimes !
- Mais… commença Shaolan.
- Non, ne dis rien, dit-elle. Maintenant que tout est clair, il n’y a plus rien à ajouter.
- Mais, tenta une nouvelle fois le jeune homme.
- Non, chut… dit-elle en lui mettant une main devant la bouche. » (et oui, rien n’est laissé au hasard, dans ma fic !)
Ah, pourquoi ne l’avait-elle pas laissé parler, à ce moment-là ? Elle n’aurait pas eu toutes ces crises de jalousie qu’elle essayait de contenir ! Mais… il y avait aussi Tomoyo qui devait être au courant ! Elle se souvenait parfaitement de la discussion qu’elle avait eue avec Tomoyo et Chiharu !
« - Si on le faisait, au moins il ne regarderait que moi, il ne penserait qu’à moi, et non pas à toutes ces autres femmes qui ont pu partager son lit !
Tomoyo et Chiharu se regardèrent un instant avec les yeux ronds, puis sourirent. Elles se mirent carrément à rire sous le regard perplexe de Sakura. »
Elles le savaient ! Et elles ne lui avaient rien dit ! Rah, celles-là ! En fait, son titre de plus grande naïve du monde lui allait finalement bien. Elle reporta son attention sur Shaolan qui était allongé, et la regardait toujours avec amusement. Elle s’allongea à ses côtés, et caressa son torse pour la énième fois depuis qu’elle l’avait retrouvé. Et à chaque fois, elle constatait la même chose.
- Tu as maigri, non ? demanda-t-elle doucement.
- Possible… J’ai pas mangé depuis un moment… En fait, depuis que tu es partie… Mais au fait, comment peux-tu savoir si j’ai maigri ou non, toi ? demanda-t-il en levant un sourcil.
- Eh bien, bredouilla Sakura avec un air coupable. Toi, tu as peut-être la faculté de t’endormir vite, mais moi non. Alors quand on est dans ce grand lit, on essaye de s’occuper…
- Bref, tu me touches quand je dors…
- C’est un peu direct, mais c’est ça ! rit-elle. Tu devrais être flatté… Tu es mon doudou officiel !
- Mouais, fit le concerné en baillant.
Shaolan avait les paupières lourdes. Forcément, il n’avait pas dormi depuis un moment, déjà que les hommes s’endormaient vite après l’amour, lui qui venait de le faire trois fois était plus qu’éreinté. Il nicha sa tête dans le creux de l’épaule de sa compagne, et la serra fort dans ses bras.
- Comme ça, quand je me réveillerai, je serai sûr de ne pas avoir rêvé… souffla le jeune homme. Tu seras là…
Sakura ne put s’empêcher de sourire tendrement, et déposa une bise sur le front de son amant. Renonçant à se mettre dans le bon sens dans le lit, elle réussit à attraper un morceau de drap chiffonné, et se recouvrit ainsi que Shaolan qui avait déjà rejoint le pays des rêves. Elle était aux anges. Apprendre qu’elle était la première pour Shaolan la rendait heureuse. Et elle ferait tout pour le rendre heureux, tout. Pour lui, elle serait capable de faire n’importe quoi. Oui, Rien que pour lui. Elle s’endormit à son tour, comblée.

Le lendemain, elle fit la même grimace que lorsqu’on la tirait du sommeil, car effectivement, on la tirait bel et bien de son doux rêve. Elle ouvrit péniblement les yeux, et aperçut Shaolan, déjà habillé, qui avait ouvert le shôji. Le paysage était ensoleillé, la matinée semblait bien entamée. On entendait le grouillement des domestiques, les hennissements des chevaux, ainsi que le ventre des deux amants.
Sakura balada sa main, cherchant son yukata parmi les vêtements froissés qui étaient sur le lit, lorsque la voix de Shaolan l’interpella.
- Attends…
Elle se tourna vers lui, le regard interrogateur. Il sortait quelque chose de sa commode occidentale. Se tournant vers elle, il lui tendit un yukata aux tons pastel, à dominantes rose et bleu.
- C’était celui de ma sœur Falen, dit-il. J’aimerais beaucoup que tu le portes.
- Mais je… fit Sakura, sans voix. Je…
- Ça lui ferait très plaisir, j’en suis sûr. Porte-le, s’il te plait…
Sakura, une main tenant le drap qui lui cachait le corps, prit le yukata de sa main libre. Elle regarda avec insistance son amoureux, mais celui-ci ne sembla pas comprendre qu’il devait se tourner et la laisser se changer. Elle dut donc enfiler une manche avec sa main libre, changer de main, enfiler l’autre manche, puis se retourner en un éclair pour refermer le vêtement. Elle termina d’attacher la ceinture, et sortit du lit, lançant un regard de reproche au jeune homme qui n’en tint pas compte, observant Sakura. Le yukata lui allait bien. Etrange, d’ailleurs.
- Quel âge avait ta sœur, lorsqu’elle portait ce yukata ? demanda-t-elle.
- Celui-ci est récent, l’informa Shaolan. Elle avait vingt-trois ans, l’âge de sa mort.
- Vingt-trois ans ? répéta Sakura. Et moi qui n’en ai que seize ! Je rentre déjà parfaitement dans le yukata de quelqu’un de vingt-trois ans ! Mon dieu, à son âge, je serai énorme !
- Arrête, ricana le leader. Dans ma famille, toutes les femmes sont petites ! Je ne sais pas si tu as pu le remarquer, après tout les circonstances nous faisaient penser à autre chose dans un moment pareil (c’est sûr qu’un assassinat…), mais ma mère et mes sœurs étaient toutes petites ! Ce sont les gênes Chinois, sans doute ! (eh oui, car vous avez remarqué à quel point les Asiatiques peuvent paraître petits à côté des Occidentaux ! Encore que les Japonais sont assez grands, par rapports à leurs congénères du continent)
Shaolan ouvrit le shôji pour sortir de la chambre, et vit le vase posé devant lui. Sakura ne l’avait-elle pas envoyé valser d’un coup de pied ? Alors il semblerait que Tomoyo fût passée par ici !
Se tenant par la main, ils sortirent de la pièce, puis se retrouvèrent sur le couloir de bois en extérieur. Sakura sourit en apercevant tous les autres de son âge : Tomoyo, Chiharu, Takashi, Eriol, Tsukiko, et même Eikichi étaient réunis près d’un enclos, là où broutait Oiseau des Nuages, tandis que Loup des Neiges se laissait caresser entre les oreilles par la chanteuse. Dès que celle-ci aperçut la jeune vagabonde, ce fut l’explosion :
- SAKURA-CHAAAAAAAAAN ! hurla-t-elle en faisant de grands signes, tandis que Sakura se précipitait vers eux, un énorme sourire aux lèvres.
- Tu nous as manquée ! s’exclama Chiharu. Même Lika est allée partout dans Edo pour savoir si des gens t’avaient vue !
- Au moins tu es saine et sauve, sourit Tsukiko. Ce garçon, dit-elle en désignant Eikichi, nous a raconté comment tu as réussi à échapper à l’autre abruti ! C’était très ingénieux ! Mais tu courais quand même de grands risques !
Sakura, à la limite de l’étouffement dans les bras de Tomoyo, ne put que sourire au milieu de tous. Enfin, elle était de retour chez elle.
Shaolan approchait. Lui n’avait pas pris la peine de courir, et avait opté pour la marche. Tomoyo se détacha de Sakura pour le prendre à son tour dans ses bras en s’exclamant des mots en Chinois :
- Gégé !
- Wo… commença le leader, mais Tomoyo le fit taire d’un sourire.
Elle savait qu’il voulait s’excuser de son comportement, de ne pas avoir su garder confiance et tout ça. Mais il n’y avait pas de quoi. Il avait tout à fait le droit à l’erreur, et avoir le doute faisait partie des êtres humains
- Don’t say anything, sourit-elle.
- Yes, she’s right, renchérit Eriol. Everyone can doubt. (ben oui, il est Anglais quand même !)
- Thank you, dit doucement Shaolan avant de porter son regard sur l’étranger au domaine qui pourtant lui donnait une impression de déjà vu.
- Eikichi Suzuhimé, dit le jeune homme, répondant à la question silencieuse du leader.
- Tu n’es pas d’un village qu’on a traversé, avec ma famille ? risqua Shaolan.
- Oui, je suis heureux de voir que vous vous souvenez de moi, maître Li, dit-il le ton poli alors qu’il semblait plutôt froid envers son interlocuteur.
- Merci de m’avoir ramené Sakura, annonça Shaolan sans détour.
Il sentait pertinemment que le jeune homme ne l’aimait pas. Ce petit était-il tombé amoureux de Sakura ? C’était possible.
- En tout cas, tout va rentrer dans l’ordre, à présent, sourit Takashi.
- Tu m’as fait une telle peur quand j’ai vu que tu n’étais plus là ! se souvint Chiharu.
- Je lui avais pourtant dit qu’il pouvait rester, fit remarquer Shaolan.
- Je sais, cet imbécile restera toujours le même ! Quand je pense que…
- Mais oui, tu ne sais pas la nouvelle, Sakura-chan, l’interrompit Tomoyo.
- Woé ? … Non…
- Il va bientôt y avoir un petit pitchoune au domaine Li, annonça-t-elle en prenant Chiharu par les épaules.
- Woé ? fit Sakura, abasourdie. Laquelle de vous deux est enceinte ?
- Moi, sourit Chiharu. (ben oui, le mal de bide, le médecin, les fièvres et nausées, tout le monde a deviné)
- Oh, mes félicitations ! fit Sakura en se jetant dans ses bras devant une Chiharu qui s’apprêtait à pleurer une nouvelle fois devant cette si belle réalité.
Les hommes eux, taquinaient le futur père. Takashi semblait lui aussi très heureux, même s’il jouait toujours à celui qui ne voulait pas d’enfant.
- Je te vois déjà raconter tes bobards pour l’endormir, s’amusa Eriol.
- Vraiment, mes félicitations, sourit Shaolan. Je sens qu’il va être heureux, cet enfant. Et avec des parents tels que vous, il aura de quoi !
- Quoi, tu veux que je t’adopte ? rit à son tour Takashi.

Ils continuèrent à discuter jusqu’à ce que Tsukiko et Eikichi durent prendre congés. Tsukiko devait rejoindre ses parents à Edo, tout comme Eikichi.
- J’espère qu’on aura assez d’argent pour payer l’auberge, marmonna-t-il un peu trop fort.
- Comment ? s’était exclamée Tsukiko, toujours aussi discrète ! Mais… Il fallait le dire ! Vous n’avez qu’à venir à notre domaine, ou alors… nous vous paierons l’auberge !
Devant le regard incrédule du jeune paysan, elle ajouta :
- Enfin, vous nous avez ramené Sakura, alors c’est la moindre des choses ! Nous sommes très amis avec les Li, nous prenons leurs intérêts à cœur, expliqua-t-elle. Venez avec moi, dit-elle à Eikichi, nous allons voir tout ça.
- … Merci, bredouilla le jeune homme qui se sentait mal à l’aise au milieu de tous ces riches.
Sakura sourit en voyant Tsukiko. Si celle-ci s’était avérée être une rivale auparavant, elle n’en était pas moins adorable. Elle était très généreuse, finalement. Mais toujours aussi maladroite, comme Sakura put le constater par la suite.
Tsukiko chuta, on ne sut comment, mais atterrit sur Eikichi une nouvelle fois. Décidément, le pauvre jeune homme était voué à être le coussin de la jeune fille.
- Ouille… Décidément, dit Tsukiko en se relevant péniblement. Je ne pourrai jamais rien contre ma bêtise !
Dans le nuage de poussière qui s’était formé, seuls les deux protagonistes seraient témoins de la scène, et c’était tant mieux pour eux, car à ce moment, leur visage était tellement près que de loin, on aurait pu croire qu’ils s’embrassaient. A cet âge, les hormones fonctionnaient plutôt bien, et ce fut les joues rouges que Tsukiko s’aperçut de deux choses : lorsqu’il avait voulu se relever, il avait inconsciemment posé sa main sur la poitrine de la jeune Kaibaiji, et deuxièmement, une chose dure était pressée contre son flan droit ! Une… Une… é… érection ! Seigneur ! Les hommes étaient vraiment des créatures répugnantes !
Tsukiko se releva, rouge, et tourna vite fait les talons, suivis de près par un Eikichi bizarrement penché en avant, qui avait lui aussi le visage un peu en colère.
- Ça va, ça aurait pu arriver à tout le monde, dit-il. Après tout, je ne suis qu’un homme, je ne contrôle rien ! Il ne fallait pas me tomber dessus, aussi. Si vous êtes maladroite, ça n’est pas ma faute !
- Les hommes sont tous… tous… dégoûtants ! siffla Tsukiko.
- Ce n’est tout de même pas ma faute si vous ne savez pas faire trois pas sans chuter ! répliqua le jeune paysan.
Ils continuèrent leur dispute tous en s’éloignant sous le regard incrédule des trois autres couples.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Chiharu, complètement larguée, comme son amant ainsi que Shaolan et Sakura.
- Eh bien, fit Eriol, je n’ai pas tout vu, mais il semblerait qu’en voulant se relever, ce jeune homme ait touché accidentellement la poitrine de notre chère amie.
- Là, je comprends mieux, fit Sakura.
Tsukiko étant une fille de bonne famille, elle devait être choquée par ce genre de choses. Mais bon, quand elle avait eu une idylle avec Shaolan – si on pouvait appeler ça comme ça – ça n’avait pas dû aller très loin pour qu’elle fût choquée à ce point par un effleurement de poitrine. A moins qu’il n’y ait eu autre chose ?
Sakura laissa tomber contre le torse de Shaolan, et reprit la conversation au sujet de l’enfant de son amie, commençant à parler d’avoir bon nombre d’enfants, ne se doutant pas que la douleur de l’accouchement les ferait vite changer d’avis !
Shaolan, lui, était absent de la conversation. Tenant Sakura contre lui, il voyait, avec son bon sens de l’observation, les yeux de Toya briller dans la pénombre de la cellule aménagée. Il comprit que rien n’était encore fini.

Toya regardait sa sœur au milieu de tous ces gens de son âge. Elle souriait. Elle riait. Elle était heureuse. Sa place était sans doute ici, dans ce domaine. Mais dans ce cas, elle devait le remercier, car c’était grâce à lui qu’elle était ici.
Pourtant, lorsqu’il l’avait vue rejoindre ses amis, elle lui avait semblé différente. Comme si quelque chose clochait. Et lorsqu’elle se colla à son amant, les yeux malicieux et les joues roses, il comprit : cette nuit, elle avait perdu son innocence. Avec ce Chinois. Elle n’était plus vraiment sa petite sœur. Elle était devenue une femme. Elle deviendrait sans doute Dame Sakura Li. Et, comme il avait pu lire les vœux de Tanabata une fois que tous les gens du domaine Li étaient partis, tous les vœux étaient réalisés. Sa vie à lui était sauve, sa sœur était heureuse avec son amant, et le diplomate construirait sûrement sa nouvelle famille, à présent…
Toya regarda à nouveau dans leur direction, et remarqua que Shaolan Li regardait dans la sienne. En voyant le regard du Chinois, il comprit que tous deux n’avaient pas encore terminé leurs comptes. Puis il vit rouge et voyant Sakura lui mordiller l’oreille. Les mots « Touche pas à ma sœur » se formèrent sur sa bouche, tandis que Shaolan souriait à cette douce torture.

Fin de la huitième partie

Je suis désolée, pas de réponses aux reviews pour cette fois-ci, j’ai été plutôt prise de court. Dans les grandes lignes, je tiens à tous vous remercier, autant ceux qui me soutiennent depuis le début que ceux qui ont lu cette histoire en cours de route !

Je vous retrouve au prochain chapitre !

Clairette




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