Shaolan sortit doucement du lit, prenant garde de ne pas réveiller
Sakura. Cette dernière dormait comme un bébé. Elle
était si belle quand elle dormait. Il s’approcha d’elle
et lui déposa un baiser sur la joue. Il resta un petit moment, ses
lèvres contre sa peau, puis murmura en soupirant :
- Excuse-moi…
La jeune fille dormait toujours. Shaolan alla s’habiller de vêtements
qui ne le gêneraient pas, à savoir une chemise et ses bas d’équitation.
Puis il s’approcha de la cachette de son arme, et prit cette dernière.
Il contempla un bon moment l’étui. Faisait-il le bon choix
? Une voix dans sa tête ne cessait de lui répéter oui,
qu’il attendait ce moment depuis trop longtemps. Et c’était
assez vrai. Il attendait ce moment depuis des mois, sa rage et sa rancune
lui avaient permis de tenir debout, au début. Après, il avait
rencontré quelqu’un qui lui donnait une nouvelle force, non
pas la force de survivre jusqu’à ce moment, mais la force de
vivre, tout simplement.
Rangeant l’arme à sa ceinture, il sortit. Il faisait toujours
sombre, le jour se levait à peine. Les domestiques masculins les
plus robustes étaient là. Bien. Takashi aussi avait tenu à
être présent, fidèle à ce maître qui l’avait
recueilli et qui le considérait comme son égal. Shaolan lui
avait assuré qu’il pouvait rester auprès de Chiharu
s’il le souhaitait, mais Takashi avait insisté pour l’accompagner.
Soit.
Shaolan alla voir ses chevaux les plus vigoureux, et prit pour lui Petit
Aigle, ce poulain si fougueux qu’il avait quand même réussi
à maîtriser. Il laissait quand même les plus nerveux
au domaine. Il prenait avec lui une trentaine d’hommes et des chevaux
en plus. Cela suffisait amplement. Pour l’équipement, ils iraient
léger. De la corde, des sabres, des arcs et flèches.
Shaolan enfourcha sa monture, imité par les autres, et commença
sa route au pas, faisant le moins de bruit possible. Il s’éloignait,
montant sur la colline que Kazuhiko avait dévalée lorsqu’il
amenait Sakura, regardant derrière lui son domaine calme encore endormi.
Ils pénétrèrent ensuite dans la forêt. Ils avançaient
toujours à une allure calme, faisant le moins de bruit possible.
Ils arrivèrent sur le lieu où tout commença. La route
qu’avait empruntée le carrosse des Li. Là où
il avait été attaqué. Là où elles furent
assassinées.
- Takashi, y a-t-il un point d’eau dans les environs ? demanda Shaolan
d’une voix très calme.
- Euh… Je crois que… oui, au nord.
- Parfait, fit Shaolan en faisant avancer sa monture.
Les gens se rassemblaient et vivaient toujours près d’un point
d’eau, c’était la base même de la survie. Lorsqu’ils
auraient trouvé le point d’eau, ils auraient trouvé
les vagabonds. Et là, Shaolan aurait enfin atteint son but. C’était
là qu’il fallait garder son sang-froid.
Allant toujours au pas pour ne pas faire de bruits et alerter les habitants
de la forêt – humains ou pas – ils mirent beaucoup de
temps à arriver au point d’eau. Ils ne surent pas qu’à
l’heure où ils le trouvèrent, au domaine Li, Sakura
venait d’enfourcher Oiseau des Nuages pour les retrouver. Lorsqu’ils
furent au point d’eau, Shaolan descendit de sa monture et regarda
attentivement toutes les traces qui se trouvaient près de ce ruisseau.
Il arriva à distinguer des empruntes humaines. Parfait. Il n’avait
qu’à les suivre.
Il commença à suivre les traces qui formaient un petit chemin
de terre à force de venir au ruisseau, tenant son cheval par la bride,
et fut imité par ses hommes qui mirent pied à terre. Il continua
son chemin, puis aperçut entre les branches, à plusieurs dizaines
de mètres d’eux, des choses grises. Faisant signe aux autres
de s’arrêter, il continua seul son chemin. Se cachant derrière
un buisson, il ne put s’empêcher de sourire. Les tentes, de
couleur grise à force d’être en contact avec la poussière
et l’eau, semblaient relativement calmes.
Lamentable, ne put-il s’empêcher de penser. Ainsi, ils laissaient
leur campement sans la moindre surveillance. N’avaient-ils donc pas
pris la menace au sérieux ? Ce Kazuhiko n’en menait pourtant
pas large lors de leur dernière rencontre. Certes, avec une épée
sous la gorge, il n’avait pas eu intérêt à la
ramener, mais tout de même ! Ah, une des tentes laissa échapper
un individu.
L’homme sortit de sa tente en grelottant, alors qu’ils étaient
en été et qu’il faisait plutôt beau. Tss, petite
nature ! Il s’assit sur une pierre qui était devant un feu
éteint. Un autre arriva. Tous deux commencèrent à parler,
faisant sourire de satisfaction Shaolan.
- Encore une sale nuit ? demanda le nouvel arrivé.
- Oui, répondit le premier. Pourtant, il ne devrait pas y avoir de
quoi, ça fait plus de trois mois, maintenant ! Et ça fait
trois mois qu’on ne dort que d’un œil…
- Kazuhiko ne nous a pas rapporté de propos rassurants, la dernière
fois… avoua le deuxième. Espérons que notre vœu
de Tanabata soit exaucé…
C’étaient donc bien eux qui avaient formulé ce vœu.
Au moins cette bande de mauviettes ne dormait plus depuis que Shaolan avait
proclamé qu’il les tuerait. Le jeune homme retourna sur ses
pas, allant voir ses propres acolytes. Les informant qu’il avait trouvé
le campement, il laissa ses hommes prendre leurs armes, puis ils allèrent
à pas de loups se cacher tout autour du campement.
- Je m’occupe de Toya, chuchota Shaolan. Prenez les autres vivants
; amochez-les si vous le voulez, je me fous du nombre de bleus qu’ils
auront demain. Nous verrons ce que nous en ferons. Mais je me chargerai
de Toya. Il doit être dans cette tente-ci, désigna-t-il de
la tête la plus vaste toile tendue.
Ils attendaient tous le signal de leur maître. Il y avait à
présent cinq hommes dehors. Un sixième sortit. Shaolan envoya
le signal avec sa main droite qu’il leva et abaissa soudainement ;
il se leva, et fut imité par tous ses hommes qui se jetèrent
sur les six vagabonds. Alertés par le bruit, les autres brigands
sortirent de leur tente, et une bataille à mains nues s’engagea,
dans laquelle Kazuhiko fut une des plus grandes victimes, d’abord
bien amoché par Shaolan, puis achevé par Takashi. Ce fut le
visage en sang et à moitié sonné qu’il se fit
ficeler par les hommes de Shaolan, qui on ne peut plus respectueux par rapport
à leur maître, suivait à la lettre la directive de les
amocher, eux aussi voulant venger la doyenne Li et ses filles.
Sakura manqua de fondre en larmes. Comment les retrouver ? Le sol était
sec, et comme par hasard, aucun cheval de la troupe n’avait déposé
de crottins ! (Bah, on suit une piste avec n’importe quoi !) Et en
plus son sens de l’orientation était plutôt… déficient
!
- Et toi, tu n’as aucune idée ? demanda-t-elle d’un ton
presque implorant à Oiseau des Nuages.
C’était un comble. Si au moins elle se souvenait du chemin
! Mais cela faisait plus de trois mois, et lorsque Kazuhiko l’avait
amenée au domaine Li, elle avait l’esprit plus occupé
à s’enfuir ou les maudire que se souvenir du chemin ! Comment
faire ? Elle regarda par terre, mais il n’y avait aucune trace. Se
retournant pour voir derrière elle un quelconque indice, elle trouva
Loup des Neiges.
- Tu m’as suivie ? demanda-t-elle, sachant que l’animal ne lui
répondrait pas. Tu n’es pas un chien, mais tu as peut-être
le même flair. Mais… héééééééééééé
! Oh, tu me sauves la vie !
Elle descendit de Oiseau des Nuages, tandis que Loup des Neiges vint tout
de suite vers elle. Elle commença à fouiller partout sur elle,
cherchant un quelconque objet appartenant à Shaolan. Misère,
elle était partie précipitamment et n’avait presque
rien sur elle ! A part… le ruban qui était dans ses cheveux
que lui avait offert Shaolan ! Mais peut-être l’odeur de ce
dernier avait fini par disparaître ! Elle devait tenter le coup quand
même.
Elle enleva avec peine le ruban qui s’était emmêlé
à ses cheveux, et le mit sous le nez du loup en priant de toutes
ses forces. Celui-ci flaira, puis se tourna vers une direction, prêt
à partir. Sakura remonta avec peine sur Oiseau des Nuages, étant
donné la taille de ce dernier, et la tenue de la jeune fille. Elle
suivit Loup des Neiges qui était en train de filer comme une flèche.
Pourvu qu’il les menât au campement de son frère !
Toya ouvrit soudainement les yeux en entendant un remue-ménage pas
possible à l’extérieur. Il allait se lever pour dire
à ses hommes de fermer leur grande gueule lorsqu’un frisson
le parcourut. Quelque chose n’était pas normale. Sans doute
le bruit de coups de poings. Ridicule, pourquoi ses hommes se battraient-ils
? Ils n’avaient aucune raison, à moins que… Non, impossible
! Il se leva prestement, vêtu de son large pantalon, et alla prendre
le reste de ses habits, lorsqu’une voix qui l’avait hantée
pendant trois mois se fit entendre.
- Bonjour, Toya.
Le concerné se retourna vivement vers l’entrée de sa
tente, là où était la personne qui venait de prononcer
ces deux mots. Shaolan Li, dans toute sa forme, se tenait là. Il
n’avait rien à voir avec le pauvre homme fiévreux qui
arrivait à peine à rester conscient d’il y a trois mois.
Non, là c’était un homme costaud, avec beaucoup d’aplomb,
qui le regardait avec une certaine lueur dans le regard. Toya sentit des
sueurs froides apparaître. Et en regardant Shaolan, il ne put s’empêcher
d’y superposer le son qui était repassé dans sa tête
pendant trois mois. Je vous tuerai tous… Pas un n’en réchappera…
Je vous tuerai jusqu’au dernier…
- Surpris de me voir ? continua le jeune homme. Tu croyais peut-être
qu’en envoyant ta sœur dans mon lit, tu allais sauver ta peau
? Je te croyais plus malin…
Toya était pétrifié. Lorsque Shaolan fit un pas vers
lui, il eut le réflexe de reculer. Il se retrouva vite le dos collé
à la toile de tente. Il se laissa glisser à terre, ne voyant
plus de moyen de sortie possible. Son seul espoir, c’était
qu’un miracle se produisît.
- Eh bien, je te fais peur ? dit Shaolan avec un petit rire. Pour être
franc, je l’espérais bien. Enfin, tu vas payer pour avoir pris
la vie de ma famille.
- Qu’as-tu fait à ma sœur ? demanda Toya.
- Depuis quand te préoccupes-tu d’elle ? demanda durement Shaolan.
Tu l’as bien envoyée perdre sa vertu pour sauver ta misérable
vie ! Désolé pour ton vœu de Tanabata, mais tu ne la
reverras pas. Tu vas mourir, Toya.
Le silence s’installa, puis Toya tenta le tout pour le tout :
- Tu l’aimes, n’est-ce pas ? Tu aimes ma sœur…
- Tu ferais mieux de te préoccuper de ton sort, Toya. Il est trop
tard pour penser à son bien, il fallait le faire avant.
- C’est bien ça, souffla le Japonais. Et ce que Kazuhiko nous
a rapporté était vrai… Sakura est déjà
amoureuse de toi depuis un bout de temps…
Il essayait sans doute de le prendre par les sentiments. Mais ça
n’allait pas marcher. Il avait déjà ressassé
plus de cent fois le problème concernant son couple, et il en avait
conclu la même chose que Sakura : c’était entre Toya
et lui. Et il devait le faire ! Pour sa mère, Yelan. Shefa ; Falen
; Feimei ; Futie ; et indirectement, Kimihiro. Et tous ses fidèles.
Le moins fréquentable, qui le respectait tant et lui avait donné
une arme. Ses domestiques, qui étaient venus avec lui par fidélité
et non sur ordre.
Il sortit alors l’étui de sa ceinture.
- Prépare-toi Toya, dit-il d’un ton calme, tu vas inaugurer
une arme typiquement occidentale. Ça sera rapide et sans douleur.
Enfin, sauf si je décide du contraire, sourit-il en sortant le pistolet
de son étui.
Il jeta l’étui à terre et pointa le pistolet vers Toya.
Celui-ci écarquilla les yeux, et fut vite couvert de sueur. Shaolan
sourit. Enfin, il avait atteint son but. Etrange qu’il restât
aussi calme dans un moment pareil. Mais garder son sang-froid était
important.
- Tu te rends compte ? J’ai juste à appuyer là-dessus,
et tu t’envoles pour l’au-delà… Le progrès
ne cessera jamais de m’étonner…
Shaolan pointa son arme sur la poitrine de Toya. Celui-ci ne voyait plus
d’issue possible à moins que le leader ne craquât au
dernier moment. Mais il vit avec effroi que la main du Chinois ne tremblait
pas, pas plus que sa voix. Il avait tout son aplomb.
Shaolan ne laissait apparaître aucune émotion sur son visage.
Seul son regard semblait signifier « Je t’avais prévenu
». Il regardait Toya, ne cillant presque pas. C’était
étrange, avec cette expression apeurée, il ressemblait à
Sakura. Shaolan releva le cran avec son pouce. Soudain, il vit le visage
de Sakura sur celui de Toya, comme un fantôme. Sakura qui riait. Sakura
qui lui souriait. Non, non ! C’était Toya qui était
effrayé, paralysé !
Shaolan se reprit, et serra fort sa main sur la crosse de son arme. Il voyait
Toya qui était tétanisé. Sakura qui lui souriait. Toya
qui était mort de peur. Sakura qui riait. Toya proche de la crise
cardiaque. Sakura qui riait. Puis Sakura cessa de rire et le regarda. Elle
semblait triste. Parce qu’il deviendrait un assassin ? Mais il devait
le faire, pourquoi ne voulait-elle pas comprendre ? Pourquoi le regardait-elle
ainsi ?
Toya n’en croyait pas ses yeux. Le bras de Shaolan s’était
mis à trembler, autant que la mâchoire de son propriétaire.
Il serrait les dents, ses yeux s’étaient remplis de larmes.
Etait-ce le même jeune homme qui une minute plus tôt se délectait
de sa vengeance ?
Shaolan serrait les dents, les yeux embuées. A l’image de Sakura
s’ajoutaient celles de sa mère Yelan, puis de ses sœurs,
et enfin de Kimihiro. Pourquoi étaient-ils là, devant cet
imbécile ? Il devait les venger. Même s’il savait qu’ils
ne reviendraient pas… ils ne reviendraient pas… il les avait
perdus à jamais… Et Sakura… c’était la seule
personne encore vivante. Et en tuant Toya, il allait la perdre, elle aussi…
Mais il devait le faire !
Il décrispa quelque peu son index pour appuyer sur la gâchette.
Il voulut presser la détente, mais rien ne se produisit, car son
doigt n’avait pas bougé. Que se passait-il ? Son doigt refusait
d’appuyer sur cette maudite gâchette. Pourquoi ? Il écarquilla
les yeux lorsqu’il aperçut devant lui l’image de Sakura
qui avait retrouvé le sourire. Alors c’était donc ça,
la décision du destin ?
Shaolan comprit et craqua en même temps. Jamais il ne pourrait appuyer
sur cette gâchette, car il n’était pas un assassin. Il
n’allait pas le devenir non plus, malgré tous les prétextes
qu’il pouvait prendre. Il ne pourrait pas tuer Toya, alors qu’il
avait attendu ce moment pendant des jours entiers, des mois ! Il commença
à sangloter en se laissant tomber à genoux, baissant son arme
et sa tête, devant un Toya qui aurait pu le tuer ou l’assommer
s’il n’était pas paralysé.
- … Je ne peux pas… Je ne peux pas… répétait-il
la voix brisée.
Il n’en pouvait plus. Si tout pouvait s’arrêter. S’il
pouvait partir loin, très loin de tout ça, un endroit où
il serait seul et tranquille… S’il pouvait remonter le temps,
revoir sa famille ! Oui, les conseils de sa mère lui manquaient tant.
La voix de Futie n’était plus là lorsqu’il montait
à cheval. Celle mélodieuse de Feimei ne se faisait plus entendre,
et les kimonos de danse de Falen ne traînaient plus partout dans la
demeure. Elles lui manquaient toutes tellement. Il voulait les revoir, il
voulait qu’elles fussent à ses côtés !
Son regard se posa sur le pistolet qu’il avait en main. Oui, il y
avait un moyen de les revoir…
Sakura tentait tant bien que mal de ne pas perdre Loup des Neiges de vue,
mais cela fut vite inutile lorsqu’elle arriva au campement. Les domestiques
de Shaolan étaient en train de se battre à mains nues avec
les hommes de Toya. Tous saignaient abondamment, les lèvres gonflées,
le nez rouge, mais semblaient vraiment plus vouloir se battre que de capturer
leurs ennemis. Sakura n’en revenait tout simplement pas, surtout en
voyant Takashi se battre contre Kazuhiko – qui finalement s’était
réveillé. Oiseau des Nuages continua de galoper, et elle l’arrêta
pour descendre vite et s’engouffrer sous la plus grande tente où
devaient certainement se trouver Shaolan et Toya, sous le regard stupéfait
de tous qui avaient arrêté leur combat pendant un instant,
trop ahuris pour réaliser si elle venait aider Toya ou Shaolan.
En entrant, Sakura vit alors Toya, contre la toile de tente, pétrifié,
tandis que lui tournant le dos, un Shaolan complètement anéanti
tenait un objet contre sa tempe. Elle ne savait pas ce que c’était,
mais elle se doutait qu’en s’en servant, il ne résulterait
que de grands malheurs. Surtout l’index de Shaolan qui était
sur cette chose. Mon dieu, et si… ? Elle se rua alors sur le bras
droit de Shaolan en hurlant un « NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON !!!!!!! »
qui se fit entendre dans toute la forêt. Au moment où elle
dévia le bras de Shaolan, le coup de feu partit, plongeant tout d’un
coup tout le monde dans le silence.
Toya regardait la scène qui était en face de lui, comme figée.
Shaolan Li à genoux, tête baissée, avec à ses
côtés sa petite sœur qui lui tenait le bras, tremblante
comme une feuille. En effet, il voyait le trou qu’avait fait cette
arme dans son futon. Ça semblait avoir brûlé le tissu.
Reportant son attention sur les deux gens en face de lui, il les vit pleurer.
- Shaolan, murmurait Sakura. Tu n’allais pas me laisser toute seule,
pitié, dis-moi que tu ne voulais pas me laisser toute seule. Tu m’avais
promis de me revenir vivant, tu te souviens ?
- Je… Je… je vou… voulais… pleurait le jeune Chinois
qui n’arrivait plus à articuler. Re… voir… elles…
Plus rien n’était cohérent dans ses paroles, mais Sakura,
malgré son état de choc, comprit parfaitement bien qui était
ce « elles ». Mais ses pensées n’eurent pas l’occasion
de s’approfondir, car Takashi et Kazuhiko pénétrèrent
alors dans la tente.
- Shaolan !
- Toya !
Les hommes étaient tous restés pétrifiés en
entendant le coup de feu. Qu’était-ce, cette détonation
? Qui avait finalement tué l’autre ? Et Sakura ? Pourquoi avait-elle
crié « NON » ? Shaolan ou Toya était blessé
? Ou mort ? Ni une ni deux, Takashi et son adversaire se précipitèrent
dans la tente pour apercevoir que tous les trois étaient en vie.
Chacun se précipita vers son maître, mais les choses tournèrent
beaucoup plus mal. La bataille se réengagea sous la tente de Toya.
Dans la mêlée, Sakura sentit alors un bras se mettre autour
de sa taille et la soulever tandis que l’autre fut mise contre sa
bouche. Impossible de crier. Elle se débattit tant qu’elle
put, mais n’arrivait à rien, jusqu’à ce qu’un
violent choc se produisît sur sa tête, et elle s’évanouit.
Sentant qu’il était temps de mettre un terme à tout
ceci, les hommes de Shaolan se dépêchèrent de mettre
vite au tapis ceux de Toya, et les attachèrent solidement. Si Shaolan
était encore un peu sonné, Toya retrouvait peu à peu
son aplomb. Lorsqu’en aidant son maître à se lever, Takashi
demanda où était Sakura, les choses tournèrent mal.
Toya eut une moue dédaigneuse, tandis que Shaolan, perdu, regardait
autour de lui.
- Elle a toujours été de notre côté, en fait,
dit-il. Elle est venue pour nous sauver, puis elle a pris la poudre d’escampette.
Elle est digne de nous.
- La ferme ! cria Takashi. Tu ne dis que des âneries ! ajouta-t-il
en aidant Shaolan à aller jusqu’à son cheval.
- Où est-elle ? demanda d’une petite voix presque inaudible
Shaolan. Elle s’est vraiment enfuie ?
- Ne l’écoutez pas, il dit ça parce qu’il n’a
plus que la parole pour cracher son venin !
Il aida son maître à se mettre en selle, et prit la bride de
Oiseau des Nuages. La bande de vagabonds se fit attacher en file indienne,
et marchait derrière les chevaux. Ils allaient être ramenés
au domaine Li. Qu’en ferait Shaolan ? Il n’avait aucune idée,
il n’avait pas du tout la tête à penser à ça.
Sakura était partie. Partie… pourquoi ? Toya avait-il raison
? Elle avait toujours été du côté des vagabonds
depuis le début ?
Ils arrivèrent au domaine où toutes les femmes se précipitèrent
vers eux, inquiètes et hystériques en voyant le visage de
leur mari plein de sang, mais le sourire aux lèvres. Takashi n’eut
pas le temps de mettre pied à terre que Chiharu, en larmes, s’était
agrippée à sa jambe, libérant son anxiété
à travers ses pleurs. Tomoyo alla vers Shaolan, surprise de ne pas
le voir avec Sakura. Elle n’avait pas réussi à les trouver
? Lorsque Shaolan descendit de cheval, elle lui posa la question. Shaolan
partit en lança sèchement :
- Ne me parle plus jamais d’elle !
Toya se mit à sourire grandement devant la fureur du leader, puis
ne put s’empêcher de rajouter une couche :
- Elle l’a roulé en beauté, et tout en restant vierge,
en plus ! Ma petite sœur est vraiment douée !
Tomoyo se tourna vers lui, les yeux grands ouverts. Parlaient-ils de la
même Sakura ? Celle qui s’était confiée à
maintes reprises à Tomoyo et Chiharu ? Celle qui était amoureuse
de Shaolan ? Enfin, pourquoi son « frère » croyait-il
cet assassin ? Il n’avait pas compris que Toya disait ça pour
le déstabiliser ? Il était quand même plus malin que
ça !
Elle alla voir Takashi qui réconfortait une Chiharu qui s’était
quelque peu calmée. Lui demandant ce qui s’était passé,
elle apprit que les hommes ne savaient pas grand-chose du combat des chefs.
Juste que Sakura s’était engouffrée sous la tente, qu’elle
avait hurlé « non », puis qu’une détonation
s’était faite entendre. On pouvait conclure que Shaolan était
sur le point de tuer Toya, et que Sakura l’avait empêché,
mais comme l’avait dit Takashi, personne n’avait pu voir, il
y avait beaucoup de possibilités. Peut-être Toya avait-il tenté
de tuer le leader, qu’en savaient-ils ?
Tomoyo voulut voir Shaolan qui était dans sa chambre, mais trouva
devant le shôji le vase, qui signifiait qu’il ne voulait pas
être dérangé. Bah, sans doute devait-elle le laisser
se calmer avant de lui parler. Il pouvait devenir un vrai volcan lorsqu’il
était vraiment énervé.
Sakura ouvrit difficilement les yeux. Quel mal de tête ! Mais où
était-elle ? Elle était sur quelque chose qui bougeait, qui
était dur. Elle se redressa un peu. Aïe, sa tête ! Elle
était sur quelque chose en bois. Elle réalisa alors qu’elle
était dans une charrette. Quoi, comment, une charrette ? A ses derniers
souvenirs, elle était avec Toya et Shaolan. Pourquoi se retrouvait-elle
à présent dans une charrette ? Et qui la conduisait ?
Elle se tourna vers le conducteur. Il semblait assez jeune avec une queue
de cheval noire de jais. Elle connaissait cette queue de cheval.
- Sensuké ? s’exclama-t-elle. Que… Comment… ?
- Tu es réveillée, Sakura ? sourit celui-ci en se retournant.
- Que fait-on ici ? demanda-t-elle. Et où sommes-nous ?
- Eh bien, nous avons dépassé Edo depuis longtemps, et nous
nous enfuyons de cette ville, pour répondre à tes questions,
sourit l’homosexuel.
- Nous enfuir ? répéta Sakura. Et nous avons quitté
Edo… Non, ce n’est pas vrai… dis-moi que ce n’est
pas vrai… !
- Bien sûr que si, je n’ai pas envie de finir avec un katana
dans le ventre ! rit le jeune homme. Et puis je t’ai quand même
sauvé la vie !
- Tu m’as sauvé la vie ? fit Sakura, avec une toux dédaigneuse.
Excuse-moi de ne pas avoir remarqué !
- Tu allais te faire piétiner au milieu de la bataille, tu peux me
remercier !
- Tu aurais pu me déposer sur le côté, répliqua
Sakura. Ça aurait amplement suffi !
- Allons, ils se sont tous fait arrêter par le Chinois ! Toi aussi
tu te feras tuer si tu y retournes ! Tu as accouru pour sauver Toya ! Cela
m’étonnerait beaucoup que ton bel amant accepte de te revoir.
- Je… fit Sakura, estomaquée. Ce n’est qu’une méprise
! Quand je suis arrivée, ton superbe chef était mort de peur
! Et Shaolan… comme je m’y attendais, il n’a pas pu tirer…
il ne voulait pas devenir un assassin !
- Oh, quel noble pensée ! dit Sensuké, ironique. Tu sais que
je tenterais bien le coup si tu ne te le tapais pas déjà ?
Il a vraiment un joli petit cul ! Et de beaux yeux, aussi !
- Comment ça ? fit Sakura. Tu croyais peut-être que j’allais
remplir ma mission ? Tu rêves !
- Oh, donc mademoiselle a choisi de rester vierge parce qu’elle nous
déteste. Et pour ton plaisir à toi ? Tu le laisses de côté
? Tu préfères rester dans l’abstinence ? Fais gaffe,
il pourrait aller voir ailleurs si tu refuses de partager sa couche.
Sakura se figea. Quoi ? Shaolan irait partager son corps avec celui d’autres
femmes ? Non ! Pitié, non ! Mais pourtant, ça semblait plausible.
Mais elle avait aussi pensé à faire l’amour avec lui,
mais le doute s’était installé entre eux. Ah, mais enfin,
elle n’allait pas bien, ou quoi ? Elle était en train de s’éloigner
d’Edo et de Shaolan à chaque seconde qui passait, et voilà
qu’elle se demandait si Shaolan allait coucher avec d’autres
femmes ! Il serait temps d’avoir le sens des priorités !
- Eh bien, je ne t’entends plus, remarqua Sensuké. C’est
un peu tard pour être jalouse, tu aurais dû t’accrocher
dès le début, ma grande ! Mais dis-moi, ce que nous a rapporté
Kazuhiko était donc vrai ? C’est toi qui es tombée sous
son charme ? Parce que ça nous a bien foutu les chocottes !
- Oui, c’est tout à fait vrai, dit Sakura après un instant
de silence. Parce que lui a eu pitié de moi. Parce qu’il s’est
montré gentil. Parce qu’il a montré qu’il savait
faire la part des choses. Il s’est montré adorable avec moi,
il m’a recueillie alors qu’il pouvait très bien me jeter
dehors. Moi, je l’aime, c’est tout.
- Tu lui as dit ?
- Oui.
- Et… ?
- Ça ne te regarde pas…
- Il t’a jetée, quoi, conclut Sensuké.
- Non, pas du tout ! s’emporta Sakura. Au contraire, il…
- Il… ? répéta le jeune homme, attendant la suite avec
un petit sourire. Il t’a finalement dit oui ? Pour qui exactement
es-tu venue aujourd’hui ? Ton frère ou ton amant ?
- Les deux, souffla la jeune fille. Je… Shaolan voulait venger les
siens, mais il ne voulait pas devenir un assassin non plus !
- Pff, tu me fais rire avec ton « pas de parti pris » ! Shaolan
par-ci, Shaolan par-là ! Oui, c’est vrai que c’est très
impartial ! Pff, tu parles d’une sœur !
- Ah, parce qu’un frère envoie souvent sa sœur coucher
avec une personne qu’il qualifie d’impure pour sauver sa peau
? rétorqua illico Sakura. (celle-là, elle la sentait venir
!) Et puis pourquoi je reste ici à bavarder avec toi, on s’éloigne
de plus en plus, je vais mettre des jours à revenir au domaine !
- Parce que tu crois qu’il t’acceptera comme ça, les
bras ouverts ? ricana Sensuké. Que tu es naïve ! Et puis au
fait, t’étais pas amoureuse de Kazuhiko, toi ? Tu pourrais
aussi t’inquiéter pour lui…
- Lui ? Cet imbécile ! Ce n’est qu’un assassin ! Et puis
avant, il me plaisait juste parce qu’il avait une belle gueule !
- Accordé, fit Sensuké.
- Et puis, Shaolan est cent fois plus beau que lui. De toute façon,
Shaolan est le plus beau !
- Accordé aussi, sourit Sensuké, manquant de faire tomber
Sakura à la renverse.
Ce garçon était étonnant. Pouvoir amener comme sujet
de conversation qui de Shaolan ou de Kazuhiko était le plus beau
dans un moment aussi critique ! C’était lui tout craché
!
Mais elle devait s’enfuir, et vite ! Sensuké se mit quant à
lui à fredonner un petit air. Sakura trouva cela très bizarre.
C’était assez rapide, et ça semblait être de l’Anglais.
- Y.M.C.A., chantonnait le jeune homosexuel.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna
Sakura.
- Je sais pas, ça me vient comme ça, dit-il en haussant les
épaules, continuant sa chanson.
Sakura regarda autour d’elle. La charrette était pratiquement
vide. Eh merde ! Oh… Il y avait un gros morceau de poutre en bois.
Elle s’approcha et saisit l’objet. Il était plutôt
lourd. Même trop. Non, ça irait ! Elle s’empara de l’objet,
et se leva. S’approchant du siège du conducteur, elle prit
garde à ne pas tomber. Elle avança à pas de loups tandis
que Sensuké sifflotait son air de musique trop moderne pour son époque.
BONG !
Après un tel coup sur la tête, le pauvre vagabond ne se réveillerait
pas avant le lendemain. Tant pis pour lui, il n’aurait jamais dû
l’enlever ! Elle se souciait peu d’arrêter le cheval qui
tirait la charrette, leur allure n’était pas vive, et la route
était droite. A la place, elle fouilla Sensuké à la
recherche d’un objet coupant. Elle tomba sur son couteau. Encore mieux
qu’elle n’avait espéré. Elle descendit de la charrette
et rattrapa le cheval. Là, elle coupa les lanières qui le
retenait au moyen de transport.
Elle hissa du mieux qu’elle put Sensuké sur la croupe du cheval,
et monta à son tour. Si Shaolan la voyait, il serait fière
d’elle : elle montait très bien à cheval, à présent
! Mais… où aller ? Elle ne savait où elle était
! Peut-être qu’en revenant sur leurs pas, elle retrouverait
le domaine ! Pourquoi Loup des Neiges n’était-il pas là
quand elle avait besoin de son flair ?
*~*~§~*~*
Toya souriait. Finalement, c’était la belle vie, ici. Ils
étaient enfermés dans un box de l’écurie Li.
Des planches de bois avaient été clouées entre la porte
et le haut du trou où habituellement, un cheval passerait la tête.
Finalement, ils étaient encore mieux qu’en prison ! Ils étaient
nourris et logés ! Et le leader n’avait pas montré signe
de vie ; il n’était toujours pas sorti de sa chambre. Toya
était fier d’avoir vu juste. Apparemment, Sakura l’avait
bel et bien embobiné pour le laisser tomber ! Il ne se gênait
donc pas pour faire des remarques dès qu’un domestique passait
près du box. Et dire que cela faisait deux jours qu’ils étaient
là !
Tomoyo, très inquiète par l’absence de réponse
de Shaolan, avait appelé un médecin pour être sûre
que physiquement, le leader n’avait rien. Le docteur avait diagnostiqué
que Shaolan était en parfaite santé, à part une perte
d’appétit. Il en profita pour aller voir les enfants du domaine
pour une visite de routine (non, ce n’est pas le docteur Kyle et il
ne vient pas de Spirit, lol !). Tomoyo entra alors dans la chambre de Shaolan,
et son regard s’attrista.
Shaolan était assis sur son tatami, contre son lit, à regarder
le paysage d’un œil vide par le shôji ouvert. Il avait
ramené ses jambes contre lui, et avait posé son menton sur
ses genoux, ses bras encerclant ses jambes. Il avait l’air d’un
enfant qui était perdu. De grands cernes étaient apparus sous
ses yeux, il était très pâle, et son regard vide était
affligeant.
- Shaolan… dit-elle doucement. Gégé… (transcription
phonétique de « Grand frère » en Chinois. Le son
est entre le « Gu » et le « K »)
- … Meimei… ? répondit-il après un instant de
silence. (« petite sœur » en Chinois)
- Gégé ! s’exclama-t-elle cette fois en prenant Shaolan
dans ses bras, heureuse de l’entendre parler. Gégé…
- Tu as vu comme ton frère s’est fait avoir en beauté
? demanda-t-il d’une voix faible. Non seulement je n’ai pas
pu tirer, mais en plus, Sakura s’est enfuie. Et dire que je lui avais
permis de rester avec nous pendant tout ce temps…
- Je suis sûre qu’il y a une autre explication, Shaolan, dit
doucement Tomoyo. Elle… Elle ne peut pas nous avoir trahis, c’est
impossible… Peut-être s’est-elle égarée,
ou quelque chose comme ça…
L’explication semblait peu plausible, mais il devait sûrement
en exister une !
- Penses-tu, murmura Shaolan. Elle s’est bien foutue de moi. Et moi,
pauvre con, je suis tombé dans le panneau. La petite fille qui refuse
de remplir la mission pour son frère, tu parles ! Tout faisait partie
de son plan depuis le début…
- Non ! s’écria Tomoyo en se levant brusquement. Non, c’est
impossible ! Sakura n’est pas comme ça, tu le sais très
bien ! Elle n’a joué aucun rôle ! Je suis sûre
qu’elle essaie de nous rejoindre !
- Moi, comme le roi des cons, je suis tombé amoureux d’elle…
poursuivit Shaolan, toujours en murmurant.
Tomoyo se stoppa net en entendant ces aveux. Pour que de tels mots sortissent
de la bouche de son maître, cela voulait dire que Shaolan était
bel et bien amoureux de Sakura. Et profondément, très profondément.
Il était vraiment épris d’elle, et à présent,
broyait du noir. C’était compréhensible. Cependant,
Sakura était amoureuse de lui ! C’était la vérité,
Tomoyo en était certaine ! Personne n’avait encore réussi
à la tromper !
- Tout comme son frère, elle doit bien se foutre de ma gueule, maintenant…
J’ai été vraiment débile de la croire quand elle
me disait qu’elle m’aimait, qu’elle se sentait rassurée
! Quelle belle connerie…
- Mais… mais… TA AI NI !!! hurla Tomoyo. TA AI NI, XIAOLANG
! (ta ai ni : elle t’aime). Women yé ai ni, souffla-t-elle
plus doucement (women yé ai ni : nous t’aimons aussi). Gégé…
Sakura ai ni.
- Tomoyo, ça suffit, dit Shaolan de cette même voix triste.
Laisse-moi seul…
- Xiaolang… fit-elle.
- Meimei… s’il te plait…
- Hao, dit-elle faiblement (Hao : bien).
Elle sortit donc de la chambre de Shaolan, le regard triste. Elle ferma
le shôji, lançant un dernier regard au jeune homme qui était
toujours dans sa position recroquevillée, avec toujours ce regard
vide, et cette pâleur semblable à celle qu’il avait lors
du massacre de sa famille. Dépitée, elle alla rejoindre Chiharu
et Takashi qui semblaient ébranlés. Se demandant quel était
le nouveau problème, elle accéléra le pas.
C’était le soir. La plupart des domestiques, éreintés
par leur journée, allèrent se coucher. Shaolan sortit donc,
certain de ne pas trouver beaucoup de personnes. Il ne voulait voir personne.
Juste ses chevaux. Il passa devant les boxes, mais ne se rendit pas compte
qu’il allait passer devant la cellule aménagée des vagabonds.
Hors, tant qu’il y avait des domestiques, il y avait des remarques
vaseuses.
Shaolan n’était pas beau à voir en cet instant précis.
Ses traits tirés, sa mine exténuée, et ses vêtements
débraillés lui donnaient l’air de faire partie de la
bande de Toya. Les assassins le virent arriver et commencèrent à
débiter de nouveaux sarcasmes d’un ton bien plus fort. Shaolan,
le visage impassible, s’arrêta devant la cellule, et dévisagea
Toya qui se tenait devant lui, simplement séparés par des
planches et une porte. Le plus vieux souriait narquoisement en parlant :
- Vous vous rendez compte, les gars… Elle l’a complètement
vidé, se moquait-il en s’adressant à ses compagnons
bien que son regard était focalisé sur le leader. Tout en
restant vierge, en plus…
Shaolan sembla rester de marbre. Les domestiques encore éveillés
regardèrent d’un air craintif l’éventuelle confrontation
qui pourrait suivre.
- Ça, le grand leader du clan Li ? poursuivit Toya en s’approchant
de plus en plus de la limite du raisonnable. Pourtant, ma petite sœur
n’a pas eu envie d’essayer ! Il ne doit pas valoir grand-chose…
Elle est quand même douée ! Elle devait simplement le manipuler
en couchant avec lui, mais elle a fait bien mieux ! Comme ça doit
faire mal, un coureur de jupons qui n’a pas eu le loisir de connaître
les faveurs de cette jeune fille ! Alors, il est tombé amoureux de
ma sœur ? Haha, pas de chance ! Elle l’a roulé en beauté,
et le plante en nous sauvant ! Haha, c’est pathétique pour
lui ! M’enfin, vu sa famille, il ne pouvait en être autrem…
!
Toya ne put finir sa phrase, arrêté par un énorme coup
de poing. Shaolan se tenait devant la porte du box, droit, avec son bras
droit perpendiculaire à lui, qui avait défoncé les
planches de bois et le visage de Toya, et qui était encore en l’air.
Toya, par terre, le nez en sang, mit quelques instants avant de se souvenir
de qui il était et d’où il venait. Il avait été
surpris : ce Chinois lui avait filé une beigne à la vitesse
de l’éclair. Il ne maîtrisait pas les arts martiaux pour
rien.
Shaolan sortit enfin son poing de l’intérieur de box, se foutant
totalement du mal de chien qu’il venait de faire à ses os.
Il restait toujours aussi droit, aussi impénétrable, bien
qu’il était facile de connaître ses pensées à
cet instant. Il était peiné de la trahison de Sakura et ne
demandait qu’à se défouler sur quelque chose. Car dans
le domaine, même si tout le monde disait à Toya et ses hommes
de se taire, ils se demandaient quand même où était
passée Sakura, car Toya leur fournissait une explication très
plausible.
Après un dernier regard empli de haine envers Toya, Shaolan repartit
en direction de sa chambre, essayant d’ignorer les regards de pitié
de ses domestiques. Pour la discrétion, il repasserait ! Con de Toya
! Il remit donc le vase devant le shôji qu’il referma derrière
lui. Puis, il reprit la position qu’il avait gardée pendant
ces deux jours, et contempla à nouveau le paysage.
Il n’était qu’un idiot. Il s’était surestimé.
En fait, Sakura n’avait jamais été amoureuse de lui
! Il n’était qu’un imbécile… Comment avait-il
pu la croire lorsqu’elle lui avait dit qu’elle l’aimait.
Lorsqu’elle s’était enfuie, pleurait-elle vraiment ?
Peut-être riait-elle sous cape de l’avoir si bien berné
! Mais alors, si elle le détestait vraiment… pourquoi lui avait-elle
sauvé la vie dans cette montagne, après la fête ? Sans
doute pensait-elle d’abord à sauver la sienne, et avait-elle
fait ce geste de le secourir inconsciemment. Ou peut-être parce qu’il
était avec les chevaux et qu’elle avait besoin de ces derniers
pour sortir de ce guêpier. Shaolan soupira. Tout tenait la route.
Et quand elle avait voulu qu’ils fissent l’amour, n’était-ce
pas pour s’assurer qu’elle le tenait bel et bien ?
Shaolan baissa la tête d’un air résigné. La seule
fois où il tombait amoureux, il fallait que ça fût un
fiasco. Il avait envie de pleurer, mais se retint. Il voyait sans cesse
le visage de la jeune fille, celle dont il était tombé amoureux.
Celle qui était fragile et innocente, celle qui souriait et riait,
celle qui était douce et attentionnée. Celle qui l’avait
sauvé plusieurs fois. Oui, elle l’avait sauvé lorsqu’elle
avait dévié l’arme à feu. Mais pourquoi ? Il
était bien plus simple de le laisser tirer, non ? Il ne serait plus
là, il aurait rejoint sa famille et n’aurait jamais connu cette
souffrance, et cette trahison. Tout le monde aurait été heureux,
après ça. Plus de Shaolan, des domestiques et des chevaux
libres, tout comme une bande de vagabonds ! (la déprime fait dire
d’horribles choses) Mais alors, pourquoi Sakura avait voulu faire
dévier la trajectoire de son projectile ? Pourquoi ? Pour le narguer
? Non, sinon elle ne se serait pas enfuie après, et elle n’était
pas aussi grande gueule que son frangin ! Elle n’avait peut-être
pas voulu voir sa cervelle s’éparpiller partout sur le sol.
C’était plausible aussi. Mais peut-être ne souhaitait-elle
pas sa mort pour autant…
Au fond de son cœur, une petite lueur d’espoir s’alluma,
mais elle était tellement petite qu’il se demandait s’il
allait en prendre compte. Car il n’arrivait pas à concevoir
que Sakura, si douce et innocente, eût pu faire des choses pareilles,
et être aussi calculatrice ! C’était tout bonnement impossible
dans son esprit, même si tous les faits le prouvaient.
Son regard perdu sur les collines, son imagination s’emballa, et il
pouvait voir Sakura, encore dans son yukata, couverte de sueur et exténuée,
revenir vers lui, approcher, encore, jusqu’à être contre
lui, puis elle lui fournissait une explication qui tenait la route. Il ferma
les yeux pour sentir son doux parfum, puis les rouvrit. Sakura n’était
pas là. Elle n’était pas venue le retrouver. Elle était
en cavale quelque part. Son imagination lui avait juste montré ce
qu’il souhait voir. Mais la réalité était revenue.
Quelque part dans son cœur, la petite flamme d’espoir résistait
à l’extinction. Elle voulait y croire.
Sakura était complètement perdue. Elle ne savait même
pas dans quelle direction elle allait, ni laquelle elle devait prendre.
Oui, on pouvait affirmer qu’elle était perdue. Elle arriva
à un village. Et dire que cela faisait trois jours qu’elle
ne faisait qu’assommer Sensuké à longueur de temps avec
tout ce qui lui passait sous la main ! Elle devait être tranquille
et ramener cet enfoiré à Shaolan. Shaolan… que faisait-il
en ce moment ? Pensait-il à elle ? Elle ne faisait que penser à
cet homme, jour et nuit. Dans quel état se trouvait-il ? Pourvu que
Tomoyo prît soin de lui ! Il avait l’air si bouleversé
lorsqu’elle l’avait « vu » la dernière fois.
Elle arriva enfin à un village. Elle descendit de cheval, et chercha
des gens pour leur demander où elle était et un peu d’aide
et de nourriture. Hélas, manque de chance, Sensuké se réveilla
à cet instant.
- Sale peste ! J’ai sûrement cinquante bosses à cause
de toi ! cria-t-il en étant descendu de cheval pour lui agripper
le poignet.
Sakura, effrayée, se remit d’aplomb en voyant des gens dans
la rue. Elle décida de jouer la comédie.
- Mais enfin, Monsieur, lâchez-moi ! cria-t-elle à son tour.
Vous me faîtes mal !
- Sakura, qu’est-ce que tu racontes encore ? Allez, remonte sur ce
cheval sans histoire !
- Je ne suis pas Sakura, je vous répète que vous faites erreur
! fit-elle en réussissant à se dégager.
Elle se précipita à la porte d’une maison en criant
à l’aide, tandis que les passants se jetaient sur Sensuké
pour que cet individu ne fît pas de mal à cette jeune fille.
La maison était heureusement occupée lorsqu’elle avait
appelé à l’aide. Une femme d’une cinquantaine
d’années l’accueillit, tandis que Sakura inventait cette
histoire d’un homme qui croyait la prendre pour une autre («
Sakura »), et l’avait enlevée loin de Edo. La femme la
fit se reposer tandis qu’elle lui amenait une tasse de thé.
Sakura demanda comment retourner à Edo.
- Ma pauvre petite, fit-elle. Il vous faudra au minimum quatre jours ! Vous
êtes très éloignée de la capitale !
- Oh non, dit faiblement Sakura. Encore quatre jours… Je dois partir
le plus tôt possible, dans ce cas…
- Vous n’y pensez pas, vous êtes épuisée ! s’exclama
la femme. Et puis harcelée par cet homme qui a perdu la raison !
- Certes, mais je dois absolument rejoindre Edo, supplia Sakura. Je dois
rejoindre des gens au plus vite !
- Eh bien, je pourrai toujours demander à mon mari de vous emmener,
il possède une charrette. Vous m’avez l’air tellement
perdue, ma petite demoiselle, que c’est la moindre des choses !
- Oh, c’est trop gentil, mais je pourrais y aller seule, ne vous dérangez
pas autant !
- Vous pensez, une jeune fille comme vous, toute seule sur les routes !
C’est comme ça qu’on se fait enlever, ma petite demoiselle
! Déjà, seule dans les rues d’une ville, comme ce qui
vous est arrivé !
- Oui, mais… C’est vraiment capital pour moi, alors c’est
pour ça que je ne veux pas vous déranger avec mes affaires
!
- Allons ma petite demoiselle, si on ne rend pas service à son prochain,
à quoi sert-on ?
- Je vous remercie infiniment, madame, ne put que murmurer Sakura.
Un jeune homme d’environ l’âge de Sakura arriva sur ces
entrefaites. Il avait les cheveux noirs de jais attachés en une toute
petite queue de cheval. C’était le fils de cette femme. Il
resta un instant étonné en voyant une étrangère
dans sa demeure, puis lui fit un sourire timide que Sakura lui rendit.
- Cette pauvre petite a été enlevée d’Edo par
un fou, annonça la mère. Tu te rends compte ? Le pauvre agneau…
- A Edo ? répéta le garçon. C’est plutôt
loin !
- Oui, mais je dois absolument y retourner… souffla Sakura. J’ai
peur pour Shaolan…
Le fils se raidit à l’entente d’un prénom masculin.
Une jolie fille comme ça, et de cet âge avait effectivement
un amant, c’était normal. Enfin, peut-être était-ce
son frère ?
- Shaolan ? Qui est-ce ? demanda la mère ?
- … mon fiancé… répondit Sakura en rougissant
doucement. Enfin, pas officiellement fiancé, mais peut-être
qu’un jour… Et si je n’arrive pas trop tard, commença-t-elle
à bredouiller sous le regard déçu du jeune homme.
L’après-midi, l’homme de la maison avait été
tenu au courant de ce qui s’était passé. Après
tout, un malade était au commissariat de police du village ! Ainsi
donc, la jeune fille en question avait trouvé refuge chez lui. Décidément,
aujourd’hui, tout allait de surprise en surprise ! Car il venait simplement
manger chez lui, et il apprenait qu’il allait raccompagner la jeune
fille à Edo pour qu’elle retrouvât son fiancé
! Ce qui semblait beaucoup déplaire à son fils, avait-il remarqué.
Ah, les désillusions de l’amour !
Toute la famille partit avec Sakura. Le fils (Eikichi) voulait absolument
les accompagner (on se demande pourquoi !), et l’homme ne voulait
pas laisser son épouse seule. Sur l’instant présent,
Sakura se fichait éperdument de Sensuké, mais il devait aller
à Edo où la police de la capitale devait se charger de lui,
car d’après Sakura, c’était dans cette ville-là
qu’elle avait été enlevée. Ce fut donc un Sensuké
ligoté qui dut monter dans la charrette. Pendant que le père
conduisait, le fils surveillait le brigand tandis que sa mère et
la jeune fille parlaient. Sensuké ne pouvait démentir les
dires de Sakura étant donné qu’on le prenait pour un
fou.
- Alors, fit la mère, comment est-il, ton fiancé ?
- Eh bien, il est gentil, dit Sakura tandis que son regard rêveur
s’installait. Très gentil. En fait, il est adorable. Et puis,
il est très beau. Il est Chinois, mais réside au Japon ; c’est
le fils d’une diplomate…
- Diplomate ? la coupa la femme. Tu veux parler des diplomates Li ?
- Oui. Vous les connaissez ? s’étonna Sakura.
- Si on les connaît ! fit le père avec une drôle de toux.
Ils sont passés par notre village avant de rentrer sur Edo. Le fils
avait un début de fièvre…
- Tu es donc la fiancée de Maître Shaolan Li ? dit Eikichi
en ouvrant la bouche pour la première fois depuis leur départ.
C’est bizarre, pourtant quand il est passé par chez nous, il
n’avait pas l’air d’avoir beaucoup de respect pour toi,
si on en croit nos souvenirs et ce qu’il faisait avec la gente féminine
!
- Oh, c’est que… il m’a connue après. Après…
le drame qui l’a frappé, dit Sakura d’un ton gêné.
Il était… si triste… le seul survivant, il venait de
perdre toute sa famille… Moi, je me suis faite engager comme domestique
chez lui peu de temps après l’incident. Je ne lui ai jamais
connu ce côté… frivole, fit-elle en pinçant les
lèvres.
Sakura marqua une pause, regarda un instant Sensuké qui l’écoutait
attentivement, puis reprit :
- Vous comprenez, je ne suis qu’une simple vagabonde, et… au
milieu de tout son malheur, il m’a quand même accepté
comme domestique, alors qu’il n’avait pas du tout la tête
à ça… Là-bas, j’ai connu des gens merveilleux.
Je m’y suis faite une sœur, ainsi que toute une famille. Et moi
qui avais une grande peur des chevaux, maintenant je sais monter sans avoir
peur ! ajouta-t-elle avec un sourire.
- Il est assez différent du maître Li qu’on connaît,
remarqua Eikichi en haussant les épaules.
- Oui, mais il était encore un peu enfant, à cette époque.
Il vivait avec ses sœurs et sa mère, alors il ne pensait qu’à
s’amuser, d’autant qu’on ne peut pas vraiment dire que
les filles Li étaient très sages ! sourit sa mère.
Elle était mignonne, cette petite Futie !
- Ouais, marmonna Eikichi en rougissant un peu. Mais elles avaient toutes
pratiquement le même visage.
- Ça c’est sûr, tous la même bouille ! rit le père.
Une jolie petite famille chinoise, mignonne et sympathique comme tout !
Ah, quel gâchis, soupira-t-il tandis que Sakura ne put s’empêcher
de lancer un regard lourd de reproches à Sensuké. La nouvelle
s’est répandue, continua le père, que le petiot a décrété
qu’il les tuerait tous ! C’est vrai ?
Sakura resta silencieuse un instant. Ça devenait de plus en plus
difficile de raconter des bobards. Et puis… Ces gens avaient la gentillesse
de la conduire jusqu’à Edo, elle pouvait avoir la décence
de se montrer honnête avec eux, non ? Elle poussa un soupir, puis
leur expliqua qu’elle avait déformé la vérité
et inventer une histoire pour échapper à Sensuké. Elle
se mit à leur narrer toute l’histoire. Elle passa certains
détails, ou les résuma, car tous les tourments qu’elle
avait endurés en se demandant si Shaolan allait vraiment tuer Toya
l’avaient suivie pendant ces trois mois. Eikichi se recula un peu
de Sensuké lorsqu’il apprit que ce dernier était homosexuel.
- Et… Shaolan avait cet engin pointé sur la tempe… disait
difficilement la jeune fille. Je… je sentais qu’il n’allait
rien en sortir de bon… Je me suis jetée sur lui, et j’ai
dévié sa main… Là, une détonation s’est
fait entendre, comme si cette chose crachait du feu à une énorme
vitesse. Ça a troué le futon de mon frère… Il…
n’a pas eu la force de tirer sur Toya… Et il a voulu…
se… se… puis tout le monde est arrivé sous la tente,
et c’est devenue une vraie mêlée… Puis j’ai
perdu connaissance. C’était lui qui m’avait enlevée
! fit-elle en pointant Sensuké du doigt.
- Mon pauvre bichon, murmura la femme en la prenant dans ses bras. Elle
n’a pas manqué de piquant, ton histoire. Ne t’en fais,
n’oublie pas que tu vas bientôt le retrouver. Encore quelques
jours, et tout rentrera dans l’ordre…
Il fallut en effet quatre jours pour arriver à Edo, même avec la meilleure volonté du monde. Elle aurait volontiers chevauché la nuit, mais elle pensait à la tête que ferait Shaolan s’il apprenait qu’elle avait épuisé volontairement des chevaux ! Le troisième jour, un détail avait ressurgi dans son esprit, lorsqu’ils étaient à la fête de Tanabata. C’était Tomoyo qui l’avait dit : « Shaolan, dans six jours, c’est ton anniversaire ! Quel effet ça fait d’avoir vingt ans ? ». Si elle comptait bien… cela faisait trois jours que son anniversaire était passé. Aujourd’hui, Shaolan avait déjà vingt ans. Et elle n’était même pas avec lui pour le lui souhaiter. Que faisait-il en ce moment ? S’inquiétait-il pour elle ? Avait-il fêté son anniversaire sans se soucier de son absence ? A l’heure qu’il était, qu’avait-il fait de Toya et des autres ? Shaolan… Comment se sentait-il ? Heureusement, elle arriverait bientôt. Oui, bientôt, ils se retrouveraient…
Pour son anniversaire, Shaolan n’avait pas changé des jours précédents. Il était resté cloîtré toute la journée dans sa chambre. Tomoyo était quand même entrée, mais elle n’avait rien pu en tirer. Shaolan était resté muet, et même s’il avait parlé, ç’eût été pour ruminer que Sakura l’avait bien roulé, et qu’il était idiot d’être tombé amoureux d’elle. Shaolan ne fêta pas ses vingt ans, regardant toujours au loin, revoyant encore et encore ce même mirage d’une Sakura échevelée qui revenait vers lui. Mais pourtant, la réalité était tout autre : elle l’avait trahi.
Le matin du quatrième jour, Sakura eut un immense sourire en apercevant la capitale. Enfin, ils arrivaient ! Seulement, le regard humain pouvait voir loin, mais sa marche pouvait mettre plus de temps. Ce ne fut qu’aux alentours de la mi-journée qu’ils purent enfin entrer dans Edo. Sakura était trop reconnaissante envers cette famille pour lui en demander plus, c’est-à-dire de l’emmener au domaine Li. Et puis, après tous ces jours de route, ils devaient être exténués. Elle se débrouillerait pour aller au domaine.
C’était le soir. Eriol tenait Tomoyo par les épaules.
Cette dernière était à bout. Le comportement de Shaolan
et l’absence de Sakura ajoutés aux sarcasmes de ce Toya, cela
faisait trop. Trop, parce que ça faisait une explication qui tenait
la route, et que Tomoyo ne voulait surtout pas croire à cette théorie.
Personne ne l’avait jamais trompée, elle avait un flair pour
détecter les menteurs. Sakura ne pouvait avoir prémédité
tout cela ! C’était tout bonnement impossible ! Sakura était
amoureuse de Shaolan, tous les domestiques du domaine l’avaient deviné
! Tomoyo avait fini par révéler toute l’histoire à
Tsukiko (Eriol, c’était fait depuis longtemps !).
Tsukiko, à côté de Chiharu et Takashi, n’osait
piper mot en voyant la mine de Tomoyo. Voir celle-ci dans un tel état
relevait du rarissime. Eriol massait gentiment les épaules de sa
bien-aimée, même s’il savait que ça n’arrangerait
rien à la situation – mais au moins à adoucir l’humeur
de sa compagne. Chiharu était dans les bras de Takashi, elle aussi
très inquiète. Lika leur avait rendu une brève visite,
puis était repartie, accompagnant son futur époux pour aller
demander aux gens d’Edo s’ils n’avaient pas vu Sakura.
Tous avaient répondu la même chose : pas depuis la fête
de Tanabata. Tomoyo commençait elle aussi à perdre l’appétit,
mais Tsukiko avait un fort caractère, et aurait gavé la jeune
chanteuse si celle-ci n’avait pas finalement cédé.
Heureusement que le médecin avait fait une petite visite aux domestiques,
car certains en avaient bien besoin. Outre les appétits d’oiseaux
qui s’étaient installés parmi tous ces jeunes, des débuts
de fièvre et des nausées étaient apparus chez Chiharu,
et une augmentation de la nervosité pour Tomoyo et Takashi. Ceux
qu’on voyait toujours sourire étaient devenus des boules de
nerfs. Seuls Tsukiko et Eriol semblaient être immunisés par
ses divers symptômes. Sans doute parce que tous deux n’étaient
pas du domaine.
Soudain, un bruit de galop se fit entendre. Qui venait donc à cette
heure ?
- C’est peut-être Sakura-chan ! s’écria Tsukiko,
pleine d’espoir. Allons voir !
Elle n’eut pas le temps de s’élancer, qu’un cheval
au galop s’arrêta juste devant eux, Sakura descendant à
toute vitesse, pour se faire engloutir par les bras de ses amis.
- Sakura-chan, tu nous as tant manqué ! Où étais-tu
passée ? Comment as-tu disparu ? Que t’est-il arrivé
?
Les questions fusaient de toutes parts avant que Sakura ne s’aperçût
de l’état de ses amis. Ils avaient tous les traits tirés
et une énorme tension semblait se libérer. Sakura prit peur
:
- Où est Shaolan ? demanda-t-elle. Il dresse sûrement les chevaux,
non ?
Tous perdirent leur sourire. Ce fut Tomoyo qui annonça d’une
petite voix.
- Il est dans sa chambre… Je te conseille la prudence, il est d’une
humeur exécrable depuis que…
Elle ne put finir sa phrase. Sakura filait déjà en direction
de la chambre de Shaolan, passant devant les écuries, et devant le
« box-cellule » avec des nouvelles planches. Là, elle
entendit la voix incrédule de son frère.
- Sakura ?
Elle se retourna un instant pour apercevoir entre les planches le visage
de son frère et celui de Kazuhiko. Ainsi, ils étaient là.
Et bien qu’ils restassent ! Elle n’avait pas que ça à
faire !
Elle se remit à courir pour entrer dans la demeure, et dans la chambre
de son amoureux. Au même moment, les adolescents tournèrent
les yeux vers une charrette qui s’immobilisa devant eux.
- Elle allait plutôt vite, notre petite demoiselle, dit le conducteur.
Dure à suivre !
- Au moins, elle est arrivée à destination, fit une voix de
femme à l’intérieur.
- Mais c’est qui, ceux-là ? bougonna Tsukiko en se dirigeant
vers l’arrière de la charrette. Ils pourraient se présenter,
non ?
Lorsqu’elle disparut derrière le véhicule, les autres
entendirent un bruit de chute.
- Elle s’est encore cassé la gueule ? demanda Eriol.
- Probablement, lui répondit sa bien-aimée.
Ils se dirigèrent eux aussi vers l’arrière du véhicule
où Tsukiko était effectivement tombée… mais sur
un jeune homme.
- Ouch, excusez-moi, je suis assez maladroite, dit-elle se relevant. Mais
qui êtes-vous ?
- Nous sommes ceux qui ont raccompagné la jeune fille de tout à
l’heure, dit d’un ton excédé le jeune homme qui
se relevait à son tour.
- Sakura ?
- Oui. Et aussi cet… homme, dit-il, comme s’il ne savait pas
s‘il fallait traiter Sensuké d’homme ou de femme. Le
vagabond qui l’a enlevée…
Les autres, la bouche ouverte, se regardèrent les uns les autres
avant de soupirer ou de rire de soulagement.
- C’était donc ça, fit Chiharu, une main sur le cœur.
Oh, seigneur, tout va rentrer dans l’ordre !
- Pour ça, elle va d’abord voir avec Shaolan, dit doucement
Tomoyo. Ça ne va pas être facile, il est complètement…
déboussolé… Mon pauvre Gégé…
- Ça va aller Tomoyo, je suis sûr que tout se passera bien,
dit Eriol d’une voix apaisante.
Sakura arriva devant le shôji de la chambre de Shaolan, avec le vase
posé devant. Elle donna un coup de pied dedans pour l’écarter,
et ouvrit brusquement le shôji. Shaolan était assis sur le
tatami, comme quand Tomoyo venait le voir. Son regard vide fixait l’horizon,
cet horizon qu’elle avait trouvé si beau lors de son arrivée
chez eux.
- Shaolan ! cria-elle en se précipitant sur lui.
A peine eut-elle contourné le lit qu’elle se laissa tomber
à genoux, enlaçant Shaolan qui n’avait toujours pas
bougé. Il avait juste dû écarter les jambes, Sakura
s’étant précipité vers lui avec fougue et s’y
était réfugiée. Le serrant dans ses bras avec force,
elle bombardait son visage de petites bises, heureuse de le retrouver.
- Enfin, je te retrouve, Shaolan, j’ai cru que je ne te reverrai plus
!
- Pourquoi es-tu revenue ? lui demanda Shaolan d’une voix froide,
faisant se figer Sakura qui écarquilla les yeux.
- Quoi ? fit-elle d’une toute petite voix.
- C’est pour me narguer ? Bravo, c’est réussi ! Tu as
sauvé ton frère, puis tu as pris la fuite. Tu t’es foutue
de moi pendant tout ce temps. Et maintenant tu reviens.
- Que… dit la jeune fille, complètement scotchée par
les paroles du leader. Comment ?
- Pourquoi tu m’as fait ça, Sakura ? Pourquoi tu m’as
fait souffrir à ce point ? demanda-t-il d’une voix plus calme.
- Te faire souffrir et la dernière chose que je veuille faire, annonça
directement la Japonaise. Mais explique-moi, Shaolan, parce que je ne comprends
rien de ce que tu dis… Comment t’ai-je fait souffrir ?
- Tu t’es moquée de moi pendant tout ton séjour ici.
Tu ne m’as jamais aimé. Tu as fait tout ça pour sauver
ta bande. Et tu es partie.
Sakura resta paralysée par ses paroles. Elle était toujours
en train de tenir Shaolan dans ses bras, et entendait le chuchotement de
la voix du jeune homme dans son oreille.
- Comment peux-tu penser ça ? se mit-elle à pleurer. Comment
peux-tu imaginer que je t’aurais fait ça ? Je… Je t’aime,
tu le sais très bien… Aishiteru, Shaolan… Qui…
t’a dit tout ça… ?
- … Ni gégé… souffla le jeune homme avant de lui
traduire la phrase.
- Toya ? Tu… préfères croire en la parole de Toya qu’en
la mienne ?
Sakura pleurait toujours, les bras autour du cou de Shaolan, serrant plus
fort que jamais, sa tête enfouie dans son épaule. Les larmes
allaient se perdre dans les plis de la chemise du Chinois. Tout en tremblant,
ce dernier posa ses mains sur les hanches de Sakura, agrippant le tissu
avec force.
- Alors où es-tu passée ? demanda-t-il, la voix brisée.
Quelle est ta vérité alors que celle de ton frère est
si plausible ?
Lui aussi se mit à pleurer. Il avait mal. Il avait l’esprit
embrumé. Il voulait savoir. Qu’avait-elle fait pendant sa disparition
? Qu’allait-elle lui raconter ? Qu’elle était devenue
amnésique pendant une petite semaine ? Qu’elle avait rencontré
quelqu’un d’autre ? Et elle venait lui dire qu’elle le
laissait tomber ?
- Dis-moi que tu ne m’as pas abandonné, sanglota-t-il. Pitié,
dis-moi que tout ça n’était qu’un cauchemar…
- Lorsqu’il y a eu cette bataille dans la tente de mon frère,
j’ai perdu connaissance, commença Sakura, tandis que Shaolan
avait la tête enfouie dans son épaule. En fait, c’était
Sensuké qui m’avait enlevée… Quand je me suis
réveillée, on était déjà très
loin de Edo… Je… j’ai dû l’assommer pour prendre
un cheval, et le ramener lui aussi à Edo. Il m’avait dit que
tu les avais tous pris captifs. A ce moment-là, j’étais
très fière de toi. Parce que tu es resté fidèle
à toi-même et à tes principes… Mais j’avais
peur. Peur de te savoir loin de moi, peur que tu veuilles à nouveau
te… te…
Elle n’arrivait pas à prononcer le mot. Elle sentit la main
de Shaolan se poser doucement sur sa nuque avant qu’il ne la serrât
encore plus fort dans ses bras, tremblant autant qu’elle.
- Au bout de ne je ne sais plus combien de jours, j’ai atteint un
village. Là, on m’a dit qu’il me faudrait au moins quatre
jours pour atteindre Edo. Sur le coup, j’étais désespérée
! Je n’en pouvais plus de devoir supporter ton absence ! Heureusement,
une famille très gentille m’a proposé de me raccompagner…
Pendant le voyage, je ne cessais de penser à toi. Ce que tu faisais.
A quoi tu pensais. Je me souvenais même de ton anniversaire, et que
j’étais loin de toi au moment où tu avais tes vingt
ans… Ce voyage était tellement long que je n’arrêtais
pas de penser à toi, ou tout ce qui avait un rapport. Tu me manquais
tellement… pleura-t-elle. Et quand je te retrouve enfin, tu me rejettes…
Pourquoi ?
- Tu es tout de même venue jusqu’au campement avec l’intention
de sauver ton frère, non ? Sur ce coup, tu m’as menti…
Et si tu me mens pour ça, comment puis-je encore te faire confiance
? Si toi, tu me mens, à qui puis-je m’adresser ? Si celle que
j’aime me cache la vérité…
- En fait, je souhaitais trouver un compromis, je n’en sais rien,
mais je ne pouvais pas rester inactive ! Même si ç’avait
été impossible, je… je voulais faire quelque chose !
Et toi, qui es parti comme un voleur, en nous laissant, les femmes et les
enfants…
Ils restèrent un instant à pleurer, puis à renifler,
se serrant toujours aussi fort. Enfin, ils se retrouvaient. Enfin, il n’y
avait plus de mensonges. Plus de secret. Plus d’attente angoissante
pour connaître l’issue de toute cette histoire. Plus de problèmes
de vengeance. Juste eux.
- Maintenant, tout est enfin fini, murmura Sakura en desserrant son étreinte
pour regarder Shaolan. Il n’y a plus à se soucier de cet imbécile
de Toya ! Mon frère ne fera plus de mal à personne, maintenant…
continua-t-elle en caressant les joues mouillées de Shaolan. Tout
se passera bien, à présent…
- C’est vrai ? renifla Shaolan. Tu ne m’abandonneras plus ?
Si jamais tu me laisses encore, je crois que je deviendrai fou…
Sakura lui prit le visage dans les mains et posa ses lèvres sur les
siennes. Elle se leva un instant, referma le shôji qui donnait sur
le paysage et celui par lequel elle était entrée, puis revint
enlacer son amoureux, voulant rester ainsi un petit moment. Peut-être
était-ce dû à l’été, mais elle avait
chaud. Très chaud. Mais c’était une chaleur très
douce. Une chaleur agréable. Comme celle que Shaolan lui transmettait
d’un simple contact.
Elle commença à embrasser Shaolan, lorsqu’elle comprit
ce qui lui arrivait. Pour elle, tout n’était pas encore éclairci,
mais c’était parce qu’elle était une fille, et
qu’elle voulait en avoir le cœur net.
- Shaolan, souffla-t-elle. Je… Je veux que tu me montres que tu m’aimes…
maintenant. Montre-moi que je suis spéciale à tes yeux…
Que je vaux mieux que toutes les autres…
Shaolan, l’esprit encore embrumé, ne comprit pas tout de suite
ce qu’elle voulait dire. Ce ne fut que lorsque la jeune fille commença
à l’embrasser passionnément et caresser son torse que
la réponse lui vint. Répondant au baiser, il serra davantage
la Japonaise contre lui. Pour la première fois depuis des mois, il
se sentait tout à fait serein. Il n’y avait pas de problème.
Juste Sakura, lui, et sa chambre. Et la proposition de la jeune fille était
alléchante. Oui, il avait envie d’elle. Depuis un bon moment
d’ailleurs. Mais là, c’était différent.
Ce n’était pas son corps qui lui faisait envie, mais elle toute
entière.
Il interrompit un instant le baiser pour lui chuchoter à l’oreille
:
- Tu es vraiment sûre de ton choix ?
- Je n’ai jamais été aussi convaincue. J’ai confiance
en toi, Shaolan. Montre-moi que je ne suis pas comme ces pintades avec qui
tu as couché…
- Qu… fit le jeune homme, interrompu par les lèvres de la jeune
fille qui se posaient de nouveau sur les siennes.
Il serra finalement ses bras autour des fesses de la jeune fille, puis se
redressa, la portant. Se laissant tomber en arrière, il atterrit
sur le matelas moelleux de son lit, Sakura sur lui. Elle était échevelée,
couverte de sueur, et son visage était encore trempé de larmes.
Mais pour Shaolan, elle était magnifique. Son cou, si fin, ne semblait
demander qu’à être dévoré, comme toutes
les parcelles de peau qui dépassaient de ce yukata.
Mettant sa main contre la jambe de la jeune fille, il remonta doucement,
allant sous le tissu. Ayant trop pris son temps pour admirer sa maîtresse,
il n’avait pas remarqué que celle-ci avait pris une longueur
d’avance et n’avait plus qu’à lui enlever son pantalon
d’équitation.
Sakura était assez nerveuse. Lorsqu’elle aurait enlevé
tous les vêtements, elle le verrait dans toute sa splendeur. Elle
avait un peu peur. Même si elle accordait toute sa confiance à
Shaolan, elle ne pouvait s’empêcher d’appréhender.
Rassemblant son courage, elle enleva le pantalon du jeune homme. (Je crois
qu’à l’époque, le sous-vêtement était
une bande de tissu portée sous le kimono, appelée fundoshi.
Mais je me suis dit que pour porter un pantalon d’équitation
moulant, ça ne servait à rien d’avoir un fundoshi.)
Shaolan était nu sous elle. C’était la première
fois qu’elle voyait un homme nu. Lorsqu’elle était vagabonde,
elle fermait toujours les yeux lorsque les autres manquaient de pudeur.
Mais là, Shaolan était… waw ! Mais elle n’eut
pas le temps d’aller plus loin dans ses pensées, qu’elle
se retrouva allongée sur le matelas, entre les draps froissés,
Shaolan la dominant.
Doucement, avec des gens tendres, Shaolan dénoua sa ceinture, et
ouvrit son yukata. Par pudeur, Sakura voulut se cacher, mais une simple
caresse du leader la détendit. Comme Shaolan se l’était
dit, elle était merveilleuse. Outre son corps, son visage avec ses
joues roses le faisait complètement craquer. Il était vraiment
amoureux d’elle pour penser d’abord à son visage qu’à
son corps. Il l’aimait. Et il voulait tout partager avec elle. Il
revint à la réalité lorsqu’il sentit les mains
de la jeune fille caresser son dos et ses lèvres son torse. Seigneur,
elle était si douce ! De ses mains et de ses lèvres, il caressa
lui aussi le corps de sa compagne, la faisant frissonner de plaisir.
Sakura se mordit la lèvre inférieure pour ne pas commencer
à gémir. Comment connaissait-il tous les endroits qui lui
procuraient du plaisir ? Avec combien de femmes avait-il partagé
sa couche pour être aussi doué ? A ce moment, un petit éclair
de jalousie jaillit dans son cerveau, et elle ne put s’empêcher
de murmurer :
- Shaolan… Montre-moi que tu me préfères à elles
toutes…
Elle était brûlante de désir. Shaolan l’embrassa
tendrement pour la rassurer avant d’entrer le plus doucement possible
en elle.
Sakura se souviendrait toujours de ce soir-là. Le soir où
il lui avait montré tous ses talents d’amant. Où il
lui avait montré ce qu’était un homme. Ce soir où
elle s’était fait saigner la lèvre à force de
la mordre pour que l’on n’entendît pas ses cris. Rien
que lorsqu’il prononçait son prénom, elle avait l’impression
de devenir folle. Lors de ces moments, Sakura se sentait vraiment aimée.
Car c’était avec elle qu’il était : une simple
vagabonde qui n’avait rien d’extraordinaire. Et pourtant c’était
à elle qu’il souriait et à qui il parlait, et à
qui il faisait l’amour.
Sakura se blottit davantage contre Shaolan, tentant de reprendre son souffle.
Ils étaient à une heure assez avancée de la nuit. Ils
étaient épuisés. Non seulement leurs ébats avaient
duré longtemps, mais lorsqu’ils l’avaient fait par trois
fois, ils auraient pu mourir de bonheur.
- C’était… génial, souffla la jeune fille. Dire
que tu as déjà vécu ça avec les autres…
- Je me demande de quoi tu parles depuis le début, s’amusa
Shaolan. Peut-être vas-tu enfin m’expliquer…
- C’est simple, non ? Auparavant, tu as déjà…
enfin… avec d’autres femmes…
A la grande stupéfaction de Sakura, le jeune homme se mit à
rire. Clignant des yeux, elle ne comprenait pas le pourquoi de cet amusement.
Il se moquait d’elle, là !
- Tu croyais sérieusement que… riait le jeune homme.
- Eh bien quoi ? fit Sakura en fronçant les sourcils.
- Sakura, même si j’étais un coureur de jupons, j’étais
tout de même le fils d’une diplomate ! Crois-tu vraiment que
je pouvais prendre le risque de faire des enfants à toutes les femmes
que je draguais ? Tu imagines si l’une d’elles annonçait
qu’elle était enceinte ?
Sakura ne put que rester sans voix. Il avait parfaitement raison, c’était
tout à fait logique, surtout vu sa position sociale. Et puis…
elle repensa alors à toutes les fois où Shaolan avait été
surpris d’entendre ce genre de propos. Lors de leur dispute :
« - N’importe quelle fille aurait peur pour sa première
fois !
- Tu es bien placé pour le savoir, hein ?
Puis Shaolan avait ouvert les yeux de surprise »
« - Je voulais être sûre que ça ne serait que pour
moi ! Pas comme toutes ses autres filles que tu as eues ! Je ne veux pas…
être juste une de plus sur la liste de tes conquêtes ! Je veux
être spéciale à tes yeux ! Je veux juste que tu m’aimes
!
- Mais… commença Shaolan.
- Non, ne dis rien, dit-elle. Maintenant que tout est clair, il n’y
a plus rien à ajouter.
- Mais, tenta une nouvelle fois le jeune homme.
- Non, chut… dit-elle en lui mettant une main devant la bouche. »
(et oui, rien n’est laissé au hasard, dans ma fic !)
Ah, pourquoi ne l’avait-elle pas laissé parler, à ce
moment-là ? Elle n’aurait pas eu toutes ces crises de jalousie
qu’elle essayait de contenir ! Mais… il y avait aussi Tomoyo
qui devait être au courant ! Elle se souvenait parfaitement de la
discussion qu’elle avait eue avec Tomoyo et Chiharu !
« - Si on le faisait, au moins il ne regarderait que moi, il ne penserait
qu’à moi, et non pas à toutes ces autres femmes qui
ont pu partager son lit !
Tomoyo et Chiharu se regardèrent un instant avec les yeux ronds,
puis sourirent. Elles se mirent carrément à rire sous le regard
perplexe de Sakura. »
Elles le savaient ! Et elles ne lui avaient rien dit ! Rah, celles-là
! En fait, son titre de plus grande naïve du monde lui allait finalement
bien. Elle reporta son attention sur Shaolan qui était allongé,
et la regardait toujours avec amusement. Elle s’allongea à
ses côtés, et caressa son torse pour la énième
fois depuis qu’elle l’avait retrouvé. Et à chaque
fois, elle constatait la même chose.
- Tu as maigri, non ? demanda-t-elle doucement.
- Possible… J’ai pas mangé depuis un moment… En
fait, depuis que tu es partie… Mais au fait, comment peux-tu savoir
si j’ai maigri ou non, toi ? demanda-t-il en levant un sourcil.
- Eh bien, bredouilla Sakura avec un air coupable. Toi, tu as peut-être
la faculté de t’endormir vite, mais moi non. Alors quand on
est dans ce grand lit, on essaye de s’occuper…
- Bref, tu me touches quand je dors…
- C’est un peu direct, mais c’est ça ! rit-elle. Tu devrais
être flatté… Tu es mon doudou officiel !
- Mouais, fit le concerné en baillant.
Shaolan avait les paupières lourdes. Forcément, il n’avait
pas dormi depuis un moment, déjà que les hommes s’endormaient
vite après l’amour, lui qui venait de le faire trois fois était
plus qu’éreinté. Il nicha sa tête dans le creux
de l’épaule de sa compagne, et la serra fort dans ses bras.
- Comme ça, quand je me réveillerai, je serai sûr de
ne pas avoir rêvé… souffla le jeune homme. Tu seras là…
Sakura ne put s’empêcher de sourire tendrement, et déposa
une bise sur le front de son amant. Renonçant à se mettre
dans le bon sens dans le lit, elle réussit à attraper un morceau
de drap chiffonné, et se recouvrit ainsi que Shaolan qui avait déjà
rejoint le pays des rêves. Elle était aux anges. Apprendre
qu’elle était la première pour Shaolan la rendait heureuse.
Et elle ferait tout pour le rendre heureux, tout. Pour lui, elle serait
capable de faire n’importe quoi. Oui, Rien que pour lui. Elle s’endormit
à son tour, comblée.
Le lendemain, elle fit la même grimace que lorsqu’on la tirait
du sommeil, car effectivement, on la tirait bel et bien de son doux rêve.
Elle ouvrit péniblement les yeux, et aperçut Shaolan, déjà
habillé, qui avait ouvert le shôji. Le paysage était
ensoleillé, la matinée semblait bien entamée. On entendait
le grouillement des domestiques, les hennissements des chevaux, ainsi que
le ventre des deux amants.
Sakura balada sa main, cherchant son yukata parmi les vêtements froissés
qui étaient sur le lit, lorsque la voix de Shaolan l’interpella.
- Attends…
Elle se tourna vers lui, le regard interrogateur. Il sortait quelque chose
de sa commode occidentale. Se tournant vers elle, il lui tendit un yukata
aux tons pastel, à dominantes rose et bleu.
- C’était celui de ma sœur Falen, dit-il. J’aimerais
beaucoup que tu le portes.
- Mais je… fit Sakura, sans voix. Je…
- Ça lui ferait très plaisir, j’en suis sûr. Porte-le,
s’il te plait…
Sakura, une main tenant le drap qui lui cachait le corps, prit le yukata
de sa main libre. Elle regarda avec insistance son amoureux, mais celui-ci
ne sembla pas comprendre qu’il devait se tourner et la laisser se
changer. Elle dut donc enfiler une manche avec sa main libre, changer de
main, enfiler l’autre manche, puis se retourner en un éclair
pour refermer le vêtement. Elle termina d’attacher la ceinture,
et sortit du lit, lançant un regard de reproche au jeune homme qui
n’en tint pas compte, observant Sakura. Le yukata lui allait bien.
Etrange, d’ailleurs.
- Quel âge avait ta sœur, lorsqu’elle portait ce yukata
? demanda-t-elle.
- Celui-ci est récent, l’informa Shaolan. Elle avait vingt-trois
ans, l’âge de sa mort.
- Vingt-trois ans ? répéta Sakura. Et moi qui n’en ai
que seize ! Je rentre déjà parfaitement dans le yukata de
quelqu’un de vingt-trois ans ! Mon dieu, à son âge, je
serai énorme !
- Arrête, ricana le leader. Dans ma famille, toutes les femmes sont
petites ! Je ne sais pas si tu as pu le remarquer, après tout les
circonstances nous faisaient penser à autre chose dans un moment
pareil (c’est sûr qu’un assassinat…), mais ma mère
et mes sœurs étaient toutes petites ! Ce sont les gênes
Chinois, sans doute ! (eh oui, car vous avez remarqué à quel
point les Asiatiques peuvent paraître petits à côté
des Occidentaux ! Encore que les Japonais sont assez grands, par rapports
à leurs congénères du continent)
Shaolan ouvrit le shôji pour sortir de la chambre, et vit le vase
posé devant lui. Sakura ne l’avait-elle pas envoyé valser
d’un coup de pied ? Alors il semblerait que Tomoyo fût passée
par ici !
Se tenant par la main, ils sortirent de la pièce, puis se retrouvèrent
sur le couloir de bois en extérieur. Sakura sourit en apercevant
tous les autres de son âge : Tomoyo, Chiharu, Takashi, Eriol, Tsukiko,
et même Eikichi étaient réunis près d’un
enclos, là où broutait Oiseau des Nuages, tandis que Loup
des Neiges se laissait caresser entre les oreilles par la chanteuse. Dès
que celle-ci aperçut la jeune vagabonde, ce fut l’explosion
:
- SAKURA-CHAAAAAAAAAN ! hurla-t-elle en faisant de grands signes, tandis
que Sakura se précipitait vers eux, un énorme sourire aux
lèvres.
- Tu nous as manquée ! s’exclama Chiharu. Même Lika est
allée partout dans Edo pour savoir si des gens t’avaient vue
!
- Au moins tu es saine et sauve, sourit Tsukiko. Ce garçon, dit-elle
en désignant Eikichi, nous a raconté comment tu as réussi
à échapper à l’autre abruti ! C’était
très ingénieux ! Mais tu courais quand même de grands
risques !
Sakura, à la limite de l’étouffement dans les bras de
Tomoyo, ne put que sourire au milieu de tous. Enfin, elle était de
retour chez elle.
Shaolan approchait. Lui n’avait pas pris la peine de courir, et avait
opté pour la marche. Tomoyo se détacha de Sakura pour le prendre
à son tour dans ses bras en s’exclamant des mots en Chinois
:
- Gégé !
- Wo… commença le leader, mais Tomoyo le fit taire d’un
sourire.
Elle savait qu’il voulait s’excuser de son comportement, de
ne pas avoir su garder confiance et tout ça. Mais il n’y avait
pas de quoi. Il avait tout à fait le droit à l’erreur,
et avoir le doute faisait partie des êtres humains
- Don’t say anything, sourit-elle.
- Yes, she’s right, renchérit Eriol. Everyone can doubt. (ben
oui, il est Anglais quand même !)
- Thank you, dit doucement Shaolan avant de porter son regard sur l’étranger
au domaine qui pourtant lui donnait une impression de déjà
vu.
- Eikichi Suzuhimé, dit le jeune homme, répondant à
la question silencieuse du leader.
- Tu n’es pas d’un village qu’on a traversé, avec
ma famille ? risqua Shaolan.
- Oui, je suis heureux de voir que vous vous souvenez de moi, maître
Li, dit-il le ton poli alors qu’il semblait plutôt froid envers
son interlocuteur.
- Merci de m’avoir ramené Sakura, annonça Shaolan sans
détour.
Il sentait pertinemment que le jeune homme ne l’aimait pas. Ce petit
était-il tombé amoureux de Sakura ? C’était possible.
- En tout cas, tout va rentrer dans l’ordre, à présent,
sourit Takashi.
- Tu m’as fait une telle peur quand j’ai vu que tu n’étais
plus là ! se souvint Chiharu.
- Je lui avais pourtant dit qu’il pouvait rester, fit remarquer Shaolan.
- Je sais, cet imbécile restera toujours le même ! Quand je
pense que…
- Mais oui, tu ne sais pas la nouvelle, Sakura-chan, l’interrompit
Tomoyo.
- Woé ? … Non…
- Il va bientôt y avoir un petit pitchoune au domaine Li, annonça-t-elle
en prenant Chiharu par les épaules.
- Woé ? fit Sakura, abasourdie. Laquelle de vous deux est enceinte
?
- Moi, sourit Chiharu. (ben oui, le mal de bide, le médecin, les
fièvres et nausées, tout le monde a deviné)
- Oh, mes félicitations ! fit Sakura en se jetant dans ses bras devant
une Chiharu qui s’apprêtait à pleurer une nouvelle fois
devant cette si belle réalité.
Les hommes eux, taquinaient le futur père. Takashi semblait lui aussi
très heureux, même s’il jouait toujours à celui
qui ne voulait pas d’enfant.
- Je te vois déjà raconter tes bobards pour l’endormir,
s’amusa Eriol.
- Vraiment, mes félicitations, sourit Shaolan. Je sens qu’il
va être heureux, cet enfant. Et avec des parents tels que vous, il
aura de quoi !
- Quoi, tu veux que je t’adopte ? rit à son tour Takashi.
Ils continuèrent à discuter jusqu’à ce que Tsukiko
et Eikichi durent prendre congés. Tsukiko devait rejoindre ses parents
à Edo, tout comme Eikichi.
- J’espère qu’on aura assez d’argent pour payer
l’auberge, marmonna-t-il un peu trop fort.
- Comment ? s’était exclamée Tsukiko, toujours aussi
discrète ! Mais… Il fallait le dire ! Vous n’avez qu’à
venir à notre domaine, ou alors… nous vous paierons l’auberge
!
Devant le regard incrédule du jeune paysan, elle ajouta :
- Enfin, vous nous avez ramené Sakura, alors c’est la moindre
des choses ! Nous sommes très amis avec les Li, nous prenons leurs
intérêts à cœur, expliqua-t-elle. Venez avec moi,
dit-elle à Eikichi, nous allons voir tout ça.
- … Merci, bredouilla le jeune homme qui se sentait mal à l’aise
au milieu de tous ces riches.
Sakura sourit en voyant Tsukiko. Si celle-ci s’était avérée
être une rivale auparavant, elle n’en était pas moins
adorable. Elle était très généreuse, finalement.
Mais toujours aussi maladroite, comme Sakura put le constater par la suite.
Tsukiko chuta, on ne sut comment, mais atterrit sur Eikichi une nouvelle
fois. Décidément, le pauvre jeune homme était voué
à être le coussin de la jeune fille.
- Ouille… Décidément, dit Tsukiko en se relevant péniblement.
Je ne pourrai jamais rien contre ma bêtise !
Dans le nuage de poussière qui s’était formé,
seuls les deux protagonistes seraient témoins de la scène,
et c’était tant mieux pour eux, car à ce moment, leur
visage était tellement près que de loin, on aurait pu croire
qu’ils s’embrassaient. A cet âge, les hormones fonctionnaient
plutôt bien, et ce fut les joues rouges que Tsukiko s’aperçut
de deux choses : lorsqu’il avait voulu se relever, il avait inconsciemment
posé sa main sur la poitrine de la jeune Kaibaiji, et deuxièmement,
une chose dure était pressée contre son flan droit ! Une…
Une… é… érection ! Seigneur ! Les hommes étaient
vraiment des créatures répugnantes !
Tsukiko se releva, rouge, et tourna vite fait les talons, suivis de près
par un Eikichi bizarrement penché en avant, qui avait lui aussi le
visage un peu en colère.
- Ça va, ça aurait pu arriver à tout le monde, dit-il.
Après tout, je ne suis qu’un homme, je ne contrôle rien
! Il ne fallait pas me tomber dessus, aussi. Si vous êtes maladroite,
ça n’est pas ma faute !
- Les hommes sont tous… tous… dégoûtants ! siffla
Tsukiko.
- Ce n’est tout de même pas ma faute si vous ne savez pas faire
trois pas sans chuter ! répliqua le jeune paysan.
Ils continuèrent leur dispute tous en s’éloignant sous
le regard incrédule des trois autres couples.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Chiharu, complètement
larguée, comme son amant ainsi que Shaolan et Sakura.
- Eh bien, fit Eriol, je n’ai pas tout vu, mais il semblerait qu’en
voulant se relever, ce jeune homme ait touché accidentellement la
poitrine de notre chère amie.
- Là, je comprends mieux, fit Sakura.
Tsukiko étant une fille de bonne famille, elle devait être
choquée par ce genre de choses. Mais bon, quand elle avait eu une
idylle avec Shaolan – si on pouvait appeler ça comme ça
– ça n’avait pas dû aller très loin pour
qu’elle fût choquée à ce point par un effleurement
de poitrine. A moins qu’il n’y ait eu autre chose ?
Sakura laissa tomber contre le torse de Shaolan, et reprit la conversation
au sujet de l’enfant de son amie, commençant à parler
d’avoir bon nombre d’enfants, ne se doutant pas que la douleur
de l’accouchement les ferait vite changer d’avis !
Shaolan, lui, était absent de la conversation. Tenant Sakura contre
lui, il voyait, avec son bon sens de l’observation, les yeux de Toya
briller dans la pénombre de la cellule aménagée. Il
comprit que rien n’était encore fini.
Toya regardait sa sœur au milieu de tous ces gens de son âge.
Elle souriait. Elle riait. Elle était heureuse. Sa place était
sans doute ici, dans ce domaine. Mais dans ce cas, elle devait le remercier,
car c’était grâce à lui qu’elle était
ici.
Pourtant, lorsqu’il l’avait vue rejoindre ses amis, elle lui
avait semblé différente. Comme si quelque chose clochait.
Et lorsqu’elle se colla à son amant, les yeux malicieux et
les joues roses, il comprit : cette nuit, elle avait perdu son innocence.
Avec ce Chinois. Elle n’était plus vraiment sa petite sœur.
Elle était devenue une femme. Elle deviendrait sans doute Dame Sakura
Li. Et, comme il avait pu lire les vœux de Tanabata une fois que tous
les gens du domaine Li étaient partis, tous les vœux étaient
réalisés. Sa vie à lui était sauve, sa sœur
était heureuse avec son amant, et le diplomate construirait sûrement
sa nouvelle famille, à présent…
Toya regarda à nouveau dans leur direction, et remarqua que Shaolan
Li regardait dans la sienne. En voyant le regard du Chinois, il comprit
que tous deux n’avaient pas encore terminé leurs comptes. Puis
il vit rouge et voyant Sakura lui mordiller l’oreille. Les mots «
Touche pas à ma sœur » se formèrent sur sa bouche,
tandis que Shaolan souriait à cette douce torture.
Fin de la huitième partie
Je suis désolée, pas de réponses aux reviews pour cette fois-ci, j’ai été plutôt prise de court. Dans les grandes lignes, je tiens à tous vous remercier, autant ceux qui me soutiennent depuis le début que ceux qui ont lu cette histoire en cours de route !
Je vous retrouve au prochain chapitre !
Clairette