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Nouvelles du Petit Paradis en Equateur

Depuis dix ans, je vis en Amérique du sud, mais l'histoire ne commence pas là. En effet, mon rapport au sous-continent s'est construit à travers de nombreuses découvertes, dont les plus anciennes remontent à ma première enfance et à ma jeunesse, d'où une mémoire incertaine, à laquelle appartiennent en vrac, la pampa, Atahualpa Yupanqui, le tango, Los Guaranis, Quilapayun, Mercedes Sosa, Violeta Parra, et d'autres dont j'ai oublié le nom.

Pourquoi cette préférence pour l'Amérique latine, alors que l'Asie, l'Afrique, l'Océanie ne m'ont jamais attiré ? Est-ce parce que, aux heures les plus sombres de la seconde guerre mondiale, mes parents ont rêvé de s'y réfugier ? Parce que mon premier amour - non déclaré - d'adolescent a été Veronica Denso, la fille de l'ambassadeur du San Salvador auprès de l'ONU ? Parce que j'ai lu dans un article de fond de l'Economist, autour de 1952, que l'Amérique latine serait le continent du futur au cours de la deuxième moitié du 20e siècle ? (Comme quoi même l'Economist peut se tromper lourdement !) Parce que l'espagnol, la seule langue que je n'ai pas apprise à l'école ou à l'université, m'a enchanté, mais pas l'Espagne, alors franquiste, puis post-franquiste ?

Pendant de nombreuses années, cette préférence est restée un rêve vague, jusqu'au jour où ma fille est tombée amoureuse d'un étudiant bolivien avec lequel elle allait fonder une famille, puis se marier. Mon premier contact avec l'Amérique du sud serait donc la Bolivie où j'ai passé deux mois en 1988, qui m'ont amené à ne plus trop rêver, bien que la réalité andine, pour dure qu'ait été la confrontation, m'a quand même profondément séduit. J'ai également pris conscience à cette occasion de mes graves lacunes en espagnol parlé. A mon retour en Europe, j'ai mis une petite annonce dans un journal gratuit pour trouver une latino qui m'aiderait à les surmonter par des cours de conversation.

Je ne m'imaginais pas alors que cette rencontre avec Lunita, qui deviendrait ma femme quelques années plus tard, allait aussi m'amener à m'exiler volontairement en Colombie.

Pendant près de cinq ans, j'ai vécu dans une finca (maison de campagne en Colombie) située au lieu-dit La Mesa dans le corregimiento de Santa Rosa (nom fictif, ne le cherchez pas sur une carte !), au sud du pays, que Lunita et moi avons baptisé "le Petit Paradis". Petit, parce qu'elle ne comptait, cette finca, que 3.000 m2. Paradis, parce qu'elle était située à 2.000 mètres d'altitude, ce qui donne, à quelques pas de l'équateur, un climat délicieux tout au long de l'année, assez tempéré pour que les plantes tropicales comme l'ananas, le plantain, la banane, l'orange, l'avocat, le café, y poussent facilement, sans pour autant que l'on y soit incommodé par une chaleur et une humidité excessives.

Bien sûr, l'exotisme est toujours quelque chose de relatif à l'environnement d'origine et aux expériences cumulées du voyageur ou de l'exilé. Pour un ressortissant d'Europe centrale, le paradis tropical est souvent une île dont les côtes sont des plages de sable fin, entourées d'une mer bleu profond. Un yacht se balance doucement au bout de son ancre. Quelques cocotiers et une jolie blonde dans un hamac complètent le tableau. Ce n'était pas ma conception du paradis...

Puis, ayant dû quitter brusquement, pour des raisons de sécurité, ce que nous avons été amenés à appeler désormais le Petit Paradis I, nous nous sommes réfugiés, le 16 novembre 2001, dans le Petit Paradis II, situé à San Antonio, paroisse rurale du canton d'Ibarra, province d'Imbabura, Equateur.

Il est très différent du premier, bien qu'ils aient des points communs. Quarante kilomètres seulement nous séparent de l'équateur. Nous ne sommes qu'à dix minutes d'Ibarra, une ville de 120.000 habitants, dans une région très touristique de la Sierra du Nord, assez loin de la Panaméricaine pour ne pas entendre le bruit de la circulation, sur le flanc du volcan Imbabura (4609 m), dont on voit le sommet depuis le jardin. Malgré une altitude supérieure de 400 mètres, la température sous abri varie à peu près dans la même fourchette : 13 à 24 degrés. Le terrain ne compte que 500 m2, mais il est rempli de roses et de géraniums aux nombreuses nuances, et d'autres arbustes à fleurs ou à fruits, plantés par les anciens propriétaires, qui sont restés nos voisins et sont devenus nos amis.

Nous avons vendu le Petit Paradis I à un neveu de Lunita. Bien que ce dernier nous offre en permanence son hospitalité, je n'ai plus envie d'y retourner, le rêve s'est cassé, au moins en ce qui me concerne. Cependant, j'ai compris, à travers l'expérience de rupture, mutilante et douloureuse, par laquelle nous avons passé, que tout lieu proche de son coeur, pour des raisons propres à chacun d'entre nous, peut devenir, pour un temps, un petit paradis.

Pendant les premières années de mon séjour, j'ai mis sur le papier, puis sur Internet, le témoignage de mes étonnements, de mes incompréhensions, et sans doute aussi de mes préjugés, sur le contexte général et la réalité quotidienne de la Colombie. Petit à petit, mes perceptions ont changé à travers l'étude et l'analyse de sources historiques, sociologiques et politiques. Je me suis rendu compte de l'effet de ce travail lors de notre déplacement en Equateur, qui ne m'a causé aucun choc culturel, contrairement à ce qui s'était passé lors de mon arrivée en Colombie, venant de France.

Après ces dix ans passés en Amérique du sud, où j'ai découvert également le Chili et l'Argentine, je ne peux certes pas prétendre être devenu un véritable latino. Mais mes références ont assez changé pour que ma notion de l'exotisme se soit inversée, comme je l'ai constaté lors d'un récent voyage à Lisbonne (que je ne connaissais pas). L'exotisme pour moi n'est plus l'Amérique du sud, mais bien l'Europe...

C'est cette prise de conscience qui m'a conduit à changer l'intitulé et la présentation de l'ancien site, les "Nouvelles du Petit Paradis", remplacé par les "Nouvelles du Petit Paradis en Equateur", qui présente les textes et les albums publiés à partir du 1er janvier 2005, "Dix ans en Amérique du Sud" fonctionnant comme une archive de cette période de ma vie.

Pour m'écrire : Mathieu Lehibou

Mathieu Lehibou est un pseudo, adopté pour des raisons de sécurité quand je vivais en Colombie, et aussi pour jouir d'une plus grande liberté d'expression, utilisée de manière responsable, tout en revendiquant le droit à une certaine subjectivité.


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